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BDL : la stabilité de la parité qui devrait inquiéter la population

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Une livre stable, des réserves sous pression

Les réserves de la BDL donnent une image trompeuse de stabilité. La livre libanaise reste presque immobile sur le marché parallèle, autour de 89 600 à 89 700 livres pour un dollar, et le taux officiel demeure fixé à 89 500 livres. Cette apparente normalité nourrit le discours d’un retour au calme monétaire. Mais les chiffres publiés pour la fin mai 2026 racontent une histoire plus fragile. Les réserves liquides en devises de la Banque du Liban ont encore reculé, tandis que la valeur des réserves d’or a fortement diminué depuis le déclenchement de la guerre régionale.

Le problème ne tient pas seulement au montant de la baisse enregistrée durant la seconde moitié de mai. Il tient au rôle que la Banque du Liban continue de jouer dans l’économie. L’institution présente la stabilité du change comme un acquis. Elle laisse entendre qu’un taux maîtrisé suffit à mesurer la réussite monétaire. Or une banque centrale ne peut pas confondre stabilité de façade et solidité financière. Quand les réserves liquides baissent, quand les dépôts en devises continuent de sortir du système bancaire et quand la restructuration des pertes reste bloquée, le taux de change devient un indicateur incomplet, presque politique.

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Les dernières données disponibles indiquent que les actifs liquides en devises de la BDL atteignaient 11,447 milliards de dollars à la fin mai 2026, contre 11,463 milliards à la mi-mai. La baisse sur quinze jours est donc de 16 millions de dollars. Elle paraît limitée. Mais le recul net atteint 448 millions de dollars sur les cinq premiers mois de l’année. Cette érosion se produit dans un pays en défaut souverain, privé de financement normal et soumis à une guerre qui augmente les besoins en devises. C’est ce contexte qui rend le chiffre inquiétant.

Les chiffres clés de la BDL

IndicateurNiveau ou variation
Taux officiel livre/dollar89 500 livres
Marché parallèle89 600-89 700 livres
Réserves liquides fin mai 202611,447 milliards de dollars
Réserves liquides mi-mai 202611,463 milliards de dollars
Baisse sur la seconde moitié de mai16 millions de dollars
Baisse sur cinq mois448 millions de dollars
Réserves d’or fin mai 202641,723 milliards de dollars
Réserves d’or mi-mai 202642,005 milliards de dollars
Or détenu9,2 millions d’onces
Prix retenu par once4 535 dollars
Baisse de l’or depuis le 28 février6,027 milliards de dollars

Les réserves d’or ajoutent une autre source de vulnérabilité. Leur valeur est passée de 42,005 milliards de dollars à la mi-mai à 41,723 milliards à la fin du mois, sur la base de 9,2 millions d’onces valorisées à 4 535 dollars l’once. Depuis le début de la guerre avec l’Iran, le 28 février 2026, leur valeur aurait reculé de 6,027 milliards de dollars. Cette baisse ne signifie pas que le Liban a vendu son or. Elle montre que l’un des principaux coussins patrimoniaux du pays dépend fortement des prix internationaux, du dollar, des anticipations de taux américains et des tensions sur les marchés.

Le Liban paie ici le prix d’un modèle qui a longtemps utilisé les réserves comme outil de communication. L’or est présenté comme une richesse nationale. Les devises liquides sont montrées comme une preuve de résistance. Le taux de change stable sert de symbole de maîtrise. Mais aucun de ces éléments ne remplace une politique monétaire complète. Une réserve peut rassurer si elle protège un système bancaire fonctionnel, une dette restructurée et une économie capable de produire des devises. Au Liban, elle sert surtout à masquer l’absence d’un règlement global depuis l’effondrement de 2019.

BDL : une stabilité de façade

La BDL peut répondre que la stabilité du change protège les ménages. Cet argument n’est pas faux. Une nouvelle chute de la livre frapperait les salaires, les prix, les loyers, les médicaments, les carburants et l’alimentation. Après des années d’effondrement, la population a besoin d’un minimum de prévisibilité. Mais la stabilité monétaire ne peut pas être obtenue au prix de l’opacité. Les citoyens doivent savoir comment elle est produite, combien elle coûte, quelles réserves sont utilisées, quels flux la soutiennent et quelles limites elle rencontre. Sans transparence, la stabilité devient un slogan.

Le tableau monétaire de fin mai montre cette ambiguïté. D’un côté, la livre reste stable sur le marché parallèle. De l’autre, les réserves liquides reculent, les dépôts bancaires des résidents baissent et les dépôts en devises diminuent encore. Les dépôts résidents ont perdu 2 710 milliards de livres sur la semaine close le 21 mai. La baisse vient surtout des dépôts en devises, en recul de 4 072 milliards de livres, soit 45,5 millions de dollars au taux officiel. Les dépôts en livres augmentent, mais surtout sous forme de comptes à vue. Ce n’est pas un retour de confiance.

Cette combinaison est préoccupante. Une monnaie stable, des dépôts en devises qui se contractent et une banque centrale qui perd des réserves forment un équilibre fragile. Il ne repose pas sur la reprise du crédit, ni sur un retour massif de capitaux, ni sur une restructuration réussie. Il repose sur la rareté, le contrôle informel des flux, la prudence des agents économiques et l’absence de choc immédiat. C’est une stabilisation par compression, non par reconstruction. Elle peut durer un temps. Elle ne suffit pas à relancer une économie.

Les réserves de la BDL doivent donc être lues comme un stock limité, pas comme une solution. Les 11,447 milliards de dollars de réserves liquides ne peuvent pas financer à la fois la stabilité du change, les importations essentielles, les besoins humanitaires, la reconstruction et la restauration de la confiance bancaire. Le pays fait face à des pertes de guerre qui dépasseraient 20 milliards de dollars et pourraient approcher 25 milliards si le conflit se poursuit. Plus de 61 000 logements auraient été endommagés. Les besoins réels dépassent largement les marges disponibles.

Le piège d’une banque centrale bouclier

Cette disproportion rend le rôle de la Banque du Liban encore plus sensible. L’institution ne peut pas devenir le financeur silencieux de toutes les urgences. Elle ne peut pas compenser l’absence de budget crédible, l’absence de réforme bancaire et l’absence de restructuration de dette. C’est pourtant le piège libanais classique. Chaque fois que le pouvoir politique reporte une décision, la banque centrale est poussée à absorber le choc. Elle le fait par des circulaires, des interventions, des taux, des réserves ou des arrangements. Le coût finit toujours par revenir aux déposants, à la monnaie ou à la confiance.

Le passé récent impose une critique claire. La Banque du Liban a été au cœur du système qui a permis l’accumulation des déséquilibres avant 2019. Elle a financé l’Etat, attiré les dépôts par des rendements élevés, soutenu une parité devenue intenable et entretenu l’illusion d’une stabilité durable. Depuis l’effondrement, elle a changé de gouvernance et d’instruments, mais elle n’a pas encore rétabli la transparence nécessaire à une véritable rupture. Les réserves sont suivies, mais leur usage, leur protection et leur articulation avec les pertes bancaires restent insuffisamment expliqués au public.

La critique ne doit pas ignorer les contraintes. La BDL agit dans un pays en guerre, avec un Etat en défaut, un secteur bancaire paralysé, des revenus publics limités et une économie très dollarisée. Elle ne dispose pas d’un environnement normal de banque centrale. Mais cette difficulté rend la transparence encore plus importante. Plus les marges sont étroites, plus les règles doivent être claires. La gestion par exception permanente a déjà détruit la confiance. La période actuelle ne peut pas se contenter d’une communication rassurante sur le taux de change.

Le cas de l’or illustre cette confusion. Les réserves d’or constituent un actif national majeur. Leur valeur comptable peut gonfler ou baisser selon les marchés mondiaux. Cette volatilité ne doit pas être utilisée comme un argument politique au gré des circonstances. Quand l’or monte, certains responsables le présentent comme une preuve de richesse. Quand il baisse, ils minimisent l’impact en rappelant que les onces restent détenues. Les deux lectures sont incomplètes. L’or protège le pays seulement si son statut est clair, si son usage éventuel est strictement encadré et si sa valeur n’est pas transformée en substitut à la réforme.

L’or ne remplace pas la réforme

Le rapport évoque une baisse de la valeur de l’or liée à la force du dollar, aux anticipations d’une hausse des taux de la Réserve fédérale américaine et aux tensions provoquées par la fermeture prolongée du détroit d’Ormuz. Ces facteurs rappellent que le Liban subit des variables qu’il ne contrôle pas. Une banque centrale fragile dans un petit pays importateur ne peut pas construire sa crédibilité sur des prix internationaux volatils. Elle doit construire sa crédibilité sur ses règles, ses comptes, ses audits et sa capacité à refuser les financements politiques déguisés.

La stabilité de la livre repose aussi sur un marché appauvri. Quand le crédit ne fonctionne plus, quand les importations sont rationnées par la faiblesse des revenus, quand les ménages dépensent avec prudence et quand les entreprises réduisent leurs investissements, la demande de devises peut être contenue. Mais cette contraction n’est pas une victoire. C’est le symptôme d’une économie rétrécie. Un taux stable dans une économie qui n’investit pas, qui ne prête pas et qui perd des passagers à l’aéroport ne signale pas une reprise. Il signale une pause dans la crise.

Le même rapport montre que l’aéroport de Beyrouth a vu son trafic passagers reculer de 34,2 % sur les cinq premiers mois de l’année. Les arrivées ont chuté de 40,2 %. Cette baisse réduit les dépenses de la diaspora et du tourisme, deux sources essentielles de devises. Elle affaiblit donc les équilibres extérieurs au moment où la BDL cherche à préserver ses réserves. Une banque centrale ne peut pas stabiliser durablement le change si l’économie reçoit moins de dollars par les canaux normaux. Elle peut ralentir l’ajustement, non supprimer la contrainte.

Le danger tient à la confusion entre réserve et confiance. Les réserves peuvent soutenir la confiance si les citoyens croient que les règles sont solides. Mais au Liban, beaucoup de déposants ont appris que les chiffres officiels pouvaient cacher des pertes non reconnues. Ils savent que les dépôts en banque ne sont pas équivalents à des dollars disponibles. Ils savent que les circulaires peuvent modifier les droits. Dans ce climat, annoncer un niveau de réserves ne suffit pas. Il faut expliquer qui a accès à ces réserves, pour quels usages, sous quel contrôle et avec quelle priorité.

Transparence ou nouvelle illusion monétaire

La Banque du Liban devrait publier davantage d’informations compréhensibles. Les bilans existent, mais ils ne suffisent pas à éclairer le débat public. Il faut des données régulières sur les interventions de change, les sources d’entrée et de sortie de devises, les engagements conditionnels, les relations avec les banques, la ventilation des actifs liquides et les risques liés aux instruments utilisés. La technicité ne doit pas servir de protection. Une banque centrale qui gère une crise nationale doit rendre ses choix lisibles, même lorsque ces choix sont difficiles.

Le gouvernement porte aussi une responsabilité. Il ne peut pas utiliser la BDL comme un bouclier politique. La stabilisation du change ne doit pas dispenser le cabinet et le Parlement de traiter les pertes bancaires, la dette publique, la réforme fiscale et le programme avec le FMI. Moody’s maintient le Liban dans une note souveraine C faute de progrès concret sur la restructuration et le programme de stabilisation. Cette appréciation rejoint le message des réserves : sans décisions structurelles, les stocks disponibles se consomment ou se dévalorisent pendant que les problèmes restent entiers.

Le risque est de répéter le scénario qui a précédé l’effondrement. Pendant des années, la stabilité de la parité a été présentée comme un succès, alors qu’elle reposait sur une accumulation de dettes, de déficits et d’engagements cachés. Aujourd’hui, la stabilité autour de 89 500 livres ne doit pas devenir une nouvelle illusion. Elle peut être utile si elle accompagne une transition vers la réforme. Elle devient dangereuse si elle sert à reporter encore le règlement des pertes et à prolonger une économie sans crédit, sans confiance et sans transparence.

Les réserves de la BDL ne disent donc pas que le Liban est stabilisé. Elles disent qu’il dispose encore d’un coussin, mais que ce coussin s’érode. Elles disent que le taux de change peut rester calme alors que les fondations financières restent abîmées. Elles disent que l’or peut perdre plusieurs milliards de valeur sans que l’Etat ait avancé sur la réforme. Elles disent aussi que la prochaine étape dépendra moins d’une intervention monétaire que d’un choix politique : accepter la vérité des pertes, protéger les actifs restants et cesser de demander à la banque centrale de masquer l’absence de stratégie.

Les prochaines publications de la BDL devront donc être observées avec attention. La question ne sera pas seulement de savoir si les réserves baissent de quelques millions de dollars ou si la livre reste immobile une semaine de plus. Elle sera de savoir si l’institution accepte de transformer la stabilité affichée en transparence vérifiable, pendant que les sorties de dépôts, la guerre, le recul du tourisme et les besoins de reconstruction continuent de tester les limites de son bilan.

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