Bonne fête Maman ?

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La famille de l’artiste, par Gibran Khalil Gibran – Huile sur toile

Désolée Maman, je ne compte pas te dire bonne fête aujourd’hui. Tu es certes tout pour moi, je te dois mon existence en ce monde, et tout ce que je suis devenue grâce à ton appui inconditionnel et ton affection absolue. Je te suis redevable à vie pour m’avoir élevée dans un  climat familial aimant, solide, sain, douillet, réconfortant, édifiant, culturel ; un privilège qui n’est pas donné à tous dans ce monde brutal. Mais je te prie de m’excuser cette année, je ne te présenterais ni mes vœux, ni un cadeau comme j’en ai l’habitude.

Toute Mère est à la fois procréatrice de ses propres enfants et Mère universelle, et la notion de la Mère-Patrie s’incarne expressément dans sa personne. Une maman, c’est une figure paradoxalement saugrenue ; il n’y a rien de plus commun que les mères, elles sont omniprésentes, partout, elles courent les rues, cependant, chacune d’entre elles est une déesse inégalable, singulière et extraordinaire.

Partant de ce principe, je ne pourrais ni t’écrire ni te chanter ni te déclarer allègrement le traditionnel « bonne fête maman », parce qu’un nombre anormalement élevée de femmes avec qui tu partages le don de la maternité mais surtout la nationalité, versent sans relâches des larmes imprégnées de douleurs insurmontables.

Il y a celles qui souffrent en silence la maladie incurable de leurs petits dans un pays où les soins médicaux ne sont pas à la portée de tous ; celles qui sont contraintes à se séparer de leurs enfants, parce que les lois familiales basées sur les religions les privent d’eux ; il y a celles qui supportent en sourdine la violence conjugale pour demeurer près de leurs progénitures parce que malgré les soi-disant  tentatives de réformes la loi n’est toujours pas de leurs côtés.

Cette année, il y a aussi de nouvelles souffrances venues se greffer à celles déjà existantes. Celles de la maman de Khaled et la maman de Georges, parmi une trentaine d’autres, subissant le supplice de l’enlèvement de leurs fils soldats par des terroristes à Ersal.
Celles des mamans des soldats exécutés par ces mêmes terroristes, les martyrs Ali Sayed, Mohamed Hamiyé, Abbas Medlej, Ali Bazzal ; parce que nous n’avons pas un Etat capable de ramener une trentaine d’otages et qui reste apathique face au meurtre de ses fils.
Il y a surtout les mères des officiers et des soldats tombés au champ d’honneur pour empêcher la prolifération de ces vermines fondamentalistes, et je pense notamment à la courageuse mère du Lieutenant Nadim Semaan, la mère du capitaine Georges Bou Saab, la mère du capitaine Elias Khoury…
Je pense à la désolation des mères des militaires tués à Denniyé, à Nahr el-Bared, à Tripoli, à Abra, à Ersal, lorsqu’elles se rendent compte que le sang versé de leurs enfants a été foulé aux pieds des viles équations politiques amnistiant les criminels.
Et je n’oublierais pas celles qui égrènent le chapelet de la tourmente et de la torture depuis des décennies, avec le sort inconnu de leurs filles et fils, disparus durant les hostilités utérines, et  que l’oubli et le dédain ne cessent d’estomper…

Pour toutes ces raisons, mais notamment par égard à cet amour de l’autre et à ce sentiment d’appartenance à la Patrie et à l’Humanité que tu as inoculé dans mes veines, et à la vue de ta susceptibilité et tes larmes qui coulent à profusion devant le déchirement de ces mères, je ne pourrais te dire bonne fête, parce qu’aucune célébration ne peut avoir lieu devant tant d’injustices et d’amertumes. Je me contente de t’exprimer ma gratitude d’être là pour nous, et ma reconnaissance devant tant d’amour et de sensibilité.

Marie-Josée Rizkallah

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Marie-Josée Rizkallah est une artiste libanaise originaire de Deir-el-Qamar. Versée dans le domaine de l’écriture depuis l’enfance, elle est l’auteur de trois recueils de poèmes et possède des écrits dans plusieurs ouvrages collectifs ainsi que dans la presse nationale et internationale. Écrivain bénévole sur le média citoyen Libnanews depuis 2006, dont elle est également cofondatrice, profondément engagée dans la sauvegarde du patrimoine libanais et dans la promotion de l'identité et de l’héritage culturel du Liban, elle a fondé l'association I.C.H.T.A.R. (Identité.Culture.Histoire.Traditions.Arts.Racines) pour le Patrimoine Libanais dont elle est actuellement présidente. Elle défend également des causes nationales qui lui touchent au cœur, loin des équations politiques étriquées. Marie-Josée est également artiste peintre et iconographe de profession, et donne des cours et des conférences sur l'Histoire et la Théologie de l'Icône ainsi que l'Expression artistique. Pour plus de détails, visitez son site: mariejoseerizkallah.com son blog: mjliban.wordpress.com et la page FB d'ICHTAR : https://www.facebook.com/I.C.H.T.A.R.lb/