
Remettre l’histoire à sa place
Le Levant est probablement l’un des rares endroits au monde où l’histoire n’est jamais morte. Elle continue de vivre dans les langues, les cuisines, les religions, les mémoires familiales, les ports, les alphabets et jusque dans les rivalités identitaires modernes.
La Phénicie antique était une civilisation côtière s’étendant approximativement de Jaffa au sud jusqu’à Ras Shamra — l’ancienne Ougarit — au nord, près de Lattaquié. Cet espace maritime formait une continuité civilisationnelle tournée vers la mer, le commerce, l’alphabet, les échanges et les métissages culturels.
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Aujourd’hui, cette ancienne bande côtière est répartie entre Israël, le Liban et la Syrie. Il est historiquement inexact de prétendre que l’héritage phénicien appartiendrait exclusivement à un seul peuple contemporain.
La côte syro-libanaise développa historiquement une mentalité méditerranéenne, marchande, urbaine et relativement cosmopolite. Cette culture côtière fut influencée successivement par les Phéniciens, les Grecs, les Romains, Byzance, les Croisés, les Ottomans et les échanges maritimes avec l’Europe.
Le nord-ouest syrien, notamment la région alaouite autour de Lattaquié et Tartous, possède historiquement une proximité culturelle avec le Liban côtier. Cette proximité ne signifie pas identité absolue mais une sensibilité méditerranéenne comparable.
La culture d’Alep représente un sommet civilisationnel du Levant. La cuisine aleppine est probablement l’une des plus raffinées du Moyen-Orient, intégrant des influences levantines, arméniennes, anatoliennes, caucasiennes et arabes dans une synthèse exceptionnelle.
Concernant l’alphabet, les écritures proto-sinaïtiques découvertes dans le Sinaï sont antérieures aux alphabets phéniciens. L’écriture d’Ougarit constitue également une étape alphabétique fondamentale.
Mais ce sont les Phéniciens qui ont propagé l’alphabet consonantique méditerranéen à la Grèce. Les Grecs l’adaptèrent ensuite en y ajoutant les voyelles, donnant naissance à l’alphabet grec puis indirectement au latin et à une grande partie des systèmes alphabétiques occidentaux.
Dans l’autre direction, l’influence phénicienne participa également à l’évolution des écritures araméennes puis nabatéennes qui contribuèrent au développement de l’écriture arabe.
Le problème du Levant moderne est qu’il a voulu transformer des civilisations fluides en États-nations rigides. Or l’histoire levantine n’a jamais fonctionné ainsi.
Pendant des millénaires, les identités y furent superposées plutôt qu’exclusives. On pouvait être phénicien par culture maritime, araméen par langue, grec par philosophie, romain par citoyenneté, chrétien ou musulman par religion, ottoman par administration, et malgré tout appartenir à une même continuité humaine.
Résoudre le problème identitaire du Levant ne signifie pas effacer les différences. Cela signifie apprendre à organiser une coexistence entre mémoires concurrentes sans transformer chaque mémoire en guerre existentielle.
Le Liban ne survivra probablement pas en choisissant une identité exclusive contre toutes les autres. Sa force historique fut précisément sa capacité de synthèse.
Le génie libanais n’a jamais été la pureté.
Le génie libanais fut l’intermédiation.
Commerce.
Langues.
Finance.
Éducation.
Diaspora.
Médiation.
Création intellectuelle.
Ouverture maritime.
Le véritable avenir du Levant réside dans la reconstruction d’un espace méditerranéen cultivé, éduqué, technologiquement avancé, économiquement ouvert et intellectuellement libre.
Car la vraie grandeur phénicienne n’était pas la domination.
C’était la circulation.
Bernard Raymond Jabre
Dr Robert Moumdjian



