
Les déposants libanais restent sous perfusion bancaire, sept ans après le début de l’effondrement financier. La prolongation attendue des circulaires 158 et 166 maintient un flux de liquidités en dollars pour des centaines de milliers de comptes. Mais ce mécanisme ne règle ni la crise des pertes, ni la responsabilité des banques, ni la question de la restitution des dépôts. Il stabilise une partie de la consommation, tout en prolongeant une situation où les épargnants financent l’attente.
Les déposants libanais face à une survie encadrée
Le dispositif repose sur une promesse limitée: permettre à certains déposants de retirer chaque mois une fraction encadrée de leurs fonds. La circulaire 158 et la circulaire 166 forment ainsi le cœur d’une économie de survie. Elles évitent une rupture brutale pour des ménages privés d’un accès normal à leurs comptes. Elles injectent aussi des dollars dans l’économie courante. Mais leur prolongation, sans hausse des montants, montre que la crise bancaire libanaise n’entre pas dans une phase de règlement. Elle s’installe dans une gestion administrative du manque.
Les données disponibles donnent l’ampleur de cette perfusion. Les deux circulaires représenteraient plus de 2,5 milliards de dollars de liquidités par an. À la fin de mars 2026, 578 770 bénéficiaires étaient recensés. Le nombre total de demandes déposées atteignait 610 624. Depuis le lancement du mécanisme, les paiements cumulés s’élevaient à 6,109 milliards de dollars. Sur ce total, la Banque du Liban avait assumé 4,183 milliards, soit 68,46 %, tandis que les banques commerciales avaient couvert 1,926 milliard, soit 31,54 %. Ces chiffres décrivent moins une sortie de crise qu’un partage provisoire de la douleur.
Retrouvez les dernieres depeches et mises a jour en direct sur Libnanews Live.
Le premier enseignement est simple. La Banque du Liban porte la plus grande part de l’effort. Les banques contribuent, mais dans une proportion nettement inférieure. Cette répartition nourrit une question politique et économique centrale: qui paie vraiment l’effondrement? Les déposants ont perdu la libre disposition de leur argent. La banque centrale mobilise ses ressources pour maintenir des flux. Les établissements bancaires gagnent du temps. Le pouvoir politique repousse une loi globale sur la restructuration. La chaîne reporte donc la décision la plus difficile: reconnaître les pertes et les répartir clairement.
| Indicateur | Donnée disponible | Lecture économique |
|---|---|---|
| Liquidités annuelles | Plus de 2,5 milliards de dollars | Maintien d’un minimum de consommation |
| Bénéficiaires fin mars 2026 | 578 770 | Base sociale très large de déposants dépendants |
| Demandes déposées | 610 624 | Forte demande d’accès aux retraits encadrés |
| Paiements cumulés | 6,109 milliards de dollars | Dispositif devenu structurel |
| Part de la Banque du Liban | 4,183 milliards, soit 68,46 % | Charge principale assumée par la banque centrale |
| Part des banques | 1,926 milliard, soit 31,54 % | Contribution bancaire plus limitée |
Une stabilité minimale, pas une restitution
La prolongation annoncée pour un an, sans augmentation des versements, confirme le choix de la stabilité minimale. Un bénéficiaire qui touche mille dollars par mois continuerait à recevoir le même montant entre juillet 2026 et juillet 2027. Cette continuité peut rassurer des familles qui organisent leur budget autour de ces retraits. Elle permet de payer un loyer, des soins, une scolarité, des dettes ou une partie des dépenses alimentaires. Mais elle ne protège pas contre l’érosion du pouvoir d’achat si les prix augmentent. Un montant fixe en dollars peut sembler solide. Il ne couvre pas forcément les besoins d’un ménage exposé à des dépenses médicales, à des frais d’électricité privée ou à une hausse du coût des importations.
Le paradoxe est là. Les circulaires donnent de l’argent aux déposants libanais, mais elles confirment qu’ils ne récupèrent pas leur argent comme un droit normal. Ils reçoivent une autorisation de retrait, par mensualités, sous conditions et selon des plafonds. Le déposant n’est plus pleinement propriétaire d’un compte. Il devient bénéficiaire d’un dispositif. Cette transformation a une portée morale autant qu’économique. Elle change le rapport entre citoyen, banque et État. Elle dit que l’épargne privée reste suspendue à une décision monétaire et à une négociation politique.
Le système bancaire libanais continue ainsi de fonctionner dans une zone grise. Les comptes existent. Les relevés existent. Les banques restent ouvertes. Mais la relation contractuelle a été brisée. Un dépôt bancaire devrait être disponible selon les règles du compte. Au Liban, il devient une créance difficile, fractionnée, traitée par circulaires successives. Cette situation permet d’éviter un choc immédiat sur les bilans bancaires. Elle protège aussi les établissements contre une demande massive de restitution. Mais elle transfère une partie du coût sur le temps des déposants.
Le temps comme instrument de répartition des pertes
Ce temps n’est pas neutre. Un déposant âgé peut ne jamais récupérer la totalité de ses fonds. Une famille qui doit financer des études à l’étranger ne peut pas attendre dix ans. Une petite entreprise privée de ses liquidités perd des opportunités, des fournisseurs ou des salariés. Un retrait mensuel peut aider à vivre, mais il ne remplace pas un capital. L’économie libanaise a besoin d’épargne mobilisable pour investir, importer, produire et créer des emplois. Les circulaires maintiennent la consommation de base. Elles ne reconstruisent pas le crédit.
La critique ne consiste pas à nier l’utilité immédiate du dispositif. L’arrêt brutal des circulaires provoquerait un choc social. Des centaines de milliers de bénéficiaires comptent sur ces versements. Le problème vient de leur transformation en politique durable. Une mesure exceptionnelle peut être justifiée après un effondrement. Elle devient dangereuse quand elle remplace une réforme. Depuis 2019, les responsables libanais ont souvent préféré des mécanismes temporaires à une décision de vérité. La crise bancaire a donc changé de forme, mais elle n’a pas été soldée.
Le coût de ce choix se voit dans la confiance. Les déposants ne savent toujours pas quelle part de leurs fonds sera restituée, selon quel calendrier, avec quelle règle et sous quelle garantie. Les banques ne présentent pas toutes une image claire de leur capacité réelle. L’État n’a pas adopté un cadre complet de restructuration. La Banque du Liban gère le flux, mais ne peut pas résoudre seule une crise de solvabilité nationale. Dans ces conditions, la confiance ne revient pas. Elle se limite à l’attente du prochain versement.
Cette attente entretient une économie à deux vitesses. Les ménages qui reçoivent des dollars mensuels disposent d’une ressource régulière. Ceux qui n’entrent pas dans les critères restent plus exposés. Ceux qui ont déjà récupéré la totalité de leurs fonds selon les mécanismes concernés sortent du dispositif. Ceux qui détiennent encore des montants importants restent prisonniers d’une incertitude plus longue. La crise ne frappe pas tous les déposants de la même manière. Elle crée des catégories administratives, alors qu’elle découle d’un même effondrement.
| Catégorie | Situation | Risque principal |
|---|---|---|
| Bénéficiaires actifs | Retraits mensuels encadrés | Dépendance durable au dispositif |
| Déposants ayant récupéré les comptes concernés | Sortie partielle du mécanisme | Perte possible sur d’autres comptes |
| Déposants non éligibles | Accès plus limité aux liquidités | Inégalité de traitement |
| Petites entreprises | Fonds bloqués ou fractionnés | Investissement et emploi freinés |
| Banques commerciales | Contribution inférieure à celle de la Banque du Liban | Report de la restructuration |
Une réforme bancaire toujours repoussée
La présence de 266 166 déposants ayant récupéré la totalité de leurs avoirs dans les comptes concernés, soit 46 % des bénéficiaires, peut être présentée comme un progrès. Elle montre que le mécanisme produit des effets concrets pour une partie du public. Mais elle ne doit pas masquer le reste. Plus de la moitié des bénéficiaires n’a pas terminé son parcours. Surtout, les comptes visés par les circulaires ne couvrent pas forcément l’ensemble des pertes bancaires. Le système avance par poches. Il traite des segments de dépôts, sans régler l’architecture générale.
La prolongation pose aussi une question de justice. Les banques ont profité pendant des années d’un modèle fondé sur les taux élevés, l’afflux de dépôts et le financement indirect de l’État. Lorsque le modèle s’est effondré, les déposants ont perdu l’accès à leur argent. Or la réponse dominante a consisté à limiter les retraits et à étaler les paiements. Une politique de résolution aurait dû distinguer les responsabilités, protéger les petits déposants, recapitaliser ou restructurer les banques viables, liquider les établissements insolvables et fixer une règle claire de répartition des pertes. Cette architecture reste incomplète.
Le Liban paie ici l’absence de décision politique. La réforme bancaire n’est pas seulement une affaire technique. Elle touche aux intérêts des actionnaires, des grands déposants, des banques, de l’État, de la banque centrale et des partis. Chaque option crée des perdants identifiables. La prolongation des circulaires évite de nommer ces perdants. Elle dilue le coût dans le temps. Cette méthode réduit le risque d’une explosion immédiate, mais elle empêche la reconstruction d’un système financier normal. Aucun secteur productif ne peut se financer durablement dans une économie où la banque inspire la méfiance.
Une perfusion vulnérable aux chocs extérieurs
La crise régionale renforce encore cette faiblesse. Le Liban reste exposé aux tensions sur l’énergie, le fret, les importations et les médicaments. Les ménages ont besoin de liquidités pour absorber les chocs. Mais les retraits restent plafonnés. Si les prix montent, la même mensualité achète moins de biens et de services. La perfusion bancaire maintient le corps social en vie, mais elle ne lui donne pas la force de résister à de nouveaux chocs. Le système économique libanais reste donc dépendant d’une stabilité extérieure qu’il ne contrôle pas.
Les autorités peuvent défendre la prolongation en invoquant le pragmatisme. Dans l’urgence, il faut éviter une coupure des paiements. Il faut maintenir un minimum de dollars dans les ménages. Il faut éviter une panique bancaire formelle, même si la confiance a déjà été brisée. Cet argument existe. Mais il doit être accompagné d’un calendrier de sortie. Sans calendrier, le pragmatisme devient inertie. Les circulaires ne peuvent pas être la seule réponse à une crise qui a détruit l’un des piliers de l’économie libanaise.
La prolongation peut aussi affaiblir la demande de réforme. Tant que les versements continuent, une partie de la colère sociale reste contenue. Les responsables peuvent présenter la situation comme gérable. Les banques peuvent éviter une confrontation plus dure avec leurs clients. Les déposants, eux, s’habituent à un droit réduit. Cette normalisation est le danger le plus profond. Elle transforme une spoliation exceptionnelle en routine administrative. Elle rend moins visible la perte de capital, de temps et de confiance. Le vrai coût n’apparaît pas seulement dans les bilans. Il apparaît dans les projets annulés, les départs forcés, les entreprises fermées et les familles qui réorganisent leur vie autour d’un argent qui leur appartenait déjà.
Les conditions d’une vraie sortie de crise
La sortie suppose d’abord une transparence totale sur les pertes. Le pays a besoin de chiffres consolidés, reconnus et publics. Il doit savoir ce que valent réellement les bilans bancaires, quelle part des engagements peut être honorée et quelle part doit être restructurée. Il faut ensuite une hiérarchie de protection. Les petits déposants doivent être prioritaires. Les actionnaires bancaires doivent absorber les pertes avant les déposants ordinaires. Les grands acteurs qui ont profité du système doivent être traités différemment des ménages qui ont placé une vie d’épargne dans une banque. Sans cette hiérarchie, la réforme restera socialement inacceptable.
La sortie suppose aussi une réforme de la gouvernance bancaire. Un système qui a perdu la confiance ne peut pas demander aux déposants de croire à un simple changement de circulaire. Il doit accepter des contrôles plus stricts, une supervision renforcée, des audits crédibles et une clarification des responsabilités. La Banque du Liban ne peut pas continuer à jouer seule le rôle d’amortisseur social. Les banques doivent être restructurées, recapitalisées ou sorties du marché selon des critères connus. Le secteur doit rétrécir s’il le faut. La priorité ne peut pas rester la survie nominale de tous les établissements.
La question des déposants libanais est donc devenue le cœur d’un contrat social brisé. Elle ne concerne pas seulement des comptes bancaires. Elle touche à la confiance dans la loi, dans la monnaie, dans les institutions et dans la promesse de l’État. Tant que les déposants seront payés par fragments, sans reconnaissance claire de leurs droits, la crise restera ouverte. Une économie peut survivre longtemps sous perfusion. Elle ne peut pas se reconstruire si la perfusion devient son seul projet.
La prochaine échéance, avec la prolongation attendue des circulaires jusqu’à juillet 2027, donnera un répit. Elle évitera une rupture immédiate des flux. Elle permettra à de nombreuses familles de continuer à tenir. Mais elle ne répondra pas à la question centrale. Les déposants libanais ne demandent pas seulement une mensualité. Ils demandent une règle, un calendrier, une justice et une vérité sur leurs pertes. Le système bancaire peut encore gagner du temps. Il ne peut plus prétendre que ce temps constitue une solution.


