Conflits et cultures: Approche anthropologique de la diversité culturelle

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Le Club Mémoire & Avenir s’est réuni  à l’Unesco le 29 juin 2016 sur le thème « Cultures et conflits – Composantes culturelles de conflits contemporains : une approche anthropologique du pluralisme et de l’identité ».

 Le débat s’est engagé avec Bahjat Rizk, Attaché culturel de la Délégation permanente du Liban auprès de l’UNESCO, qui a abordé la question identitaire et la diversité culturelle par le biais de l’anthropologie politique en s’appuyant sur l’expérience libanaise de l’identité pluriculturelle

Bahjat Rizk  s’est attaché à poser cette problématique à partir de l’expérience libanaise et en se référant aux travaux d’Hérodote, le père de l’histoire et de l’anthropologie politique. Il s’est engagé dans cette réflexion il y a 16 ans en partant du deuxième Rapport mondial sur la culture publié par l’UNESCO en 2000 sous le titre « Diversité culturelle, conflit et pluralisme», qui soulignait déjà dans son introduction que « La plupart des conflits qui surgissent aujourd’hui au sein des États nations ont une composante culturelle ». On y relevait aussi « les frictions engendrées par la perception de différences culturelles entre nationaux et migrants », qui faisaient déjà l’actualité dans les pays industrialisés comme dans le pays en développement.

La parution de ce rapport a coïncidé en 2000 avec l’introduction du Dialogue des civilisations aux Nations Unies à la demande du Président iranien Khatami, repris comme thème pour le sommet de la francophonie « Dialogue des cultures » qui devait se tenir à Beyrouth en 2001 et a été reporté à 2002 en raison des attentats du 11 septembre. Dans cette perspective, Bahjat Rizk avait alors publié L’identité pluriculturelle libanaise, une réflexion sur le concept de pluralisme culturel à partir de l’expérience spécifique du Liban, qui prenait en compte les dimensions géographiques et historiques de ce pays.

Le Liban où coexistent 18 communautés religieuses est le lieu privilégié à la fois du dialogue et du choc des cultures, et sa géographie l’y prédisposait. Dans un espace enclavé entre trois continents, les Libanais ont très tôt développé une disposition au dialogue. L’alphabet phénicien, à laquelle rend hommage la tapisserie « Les signes de Cadmos » accrochée devant la salle du Conseil exécutif, est justement un des outils de ces anciens phéniciens, qui étaient déjà les médiateurs culturels et commerciaux de l’Antiquité. Ce que la mondialisation a engendré par l’interpénétration des cultures à travers la révolution des nouveaux moyens de communication, le Liban l’avait déjà vécu du fait de sa géographie atypique. Entre mer et montagne, il est devenu au fil du temps à la fois un passage pour toutes les civilisations qui ont transité par le Moyen-Orient et un refuge pour les minorités persécutées.

Ce concept d’identité pluriculturelle, appliqué au départ à l’identité libanaise, que les gens avaient fini par vivre vaille que vaille malgré la guerre, est devenu avec la mondialisation une problématique pour toutes les sociétés. Comment le peuple libanais, qui reconnaissait ses différences culturelles et religieuses, parvenait-il encore à s’unir et à conserver une démarche cohérente, qui était aussi un choix de vie ? Il était important de défendre ce modèle, qui souffrait par ailleurs de difficultés à être géré politiquement. Il y avait réellement là un rapport entre le culturel et le politique, car le pluralisme culturel peut être facilement instrumentalisé et idéologisé par la politique.

La question identitaire suscite forcément des expressions passionnelles et subjectives. Il faut donc un cadre de rationalité pour définir et déterminer ce qu’est l’identité, comment elle se construit. Il est d’ailleurs préférable de parler de processus d’identification, qui se construit ou se déconstruit, mais qui n’est pas statique. Ce cadre, on peut le trouver dans les écrits d’Hérodote, le père de l’histoire, qui a connu et décrit le premier choc des civilisations entre les Perses et les Grecs, 500 ans av. J.-C. Dans une démarche non pas spéculative et philosophique mais descriptive, car il était avant tout un enquêteur, Hérodote a énoncé les paramètres constitutifs de l’identité en constatant que le monde grec était « uni par la langue, le sang, les sacrifices et les sanctuaires (donc la religion) et les mœurs qui sont les mêmes ». De cette manière le Père de l’histoire définissait des paramètres structurants de « l’identité culturelle ». Ceux-ci devaient réapparaitre 2 500 ans plus tard dans la charte de l’Unesco, qui énonce l’obligation de respecter les droits de l’homme « sans distinction de langue, de race, de religion et de sexe ». Ainsi sommes-nous confrontés, dans l’enquête d’Hérodote comme dans la charte de l’Unesco, aux mêmes paramètres que sont la religion, la langue, la race et les mœurs sociales, sauf qu’Hérodote s’en sert pour comprendre le processus de structuration des identités collectives, alors que la charte de l’Unesco y fait référence pour s’en émanciper et réaliser l’identité humaine, à travers l’individu et non la communauté.

En mettant en perspective le texte d’Hérodote et celui de l’UNESCO, il s’agit non pas de tomber dans une sorte de relativisme historique, mais au contraire d’établir une grille paramétrique susceptible de fournir une reconnaissance de ces éléments de structuration identitaire en même temps qu’une flexibilité pour les négocier. Le but est de relativiser ces  paramètres identitaires afin d’éviter leur instrumentalisation au profit de la politique et en même temps de les transcender. Car parler de conflits culturels tout en niant les différences culturelles, c’est tomber dans l’ambigüité, dans une ambivalence destructrice.

Dans la mesure où ces éléments ont été identifiés par Hérodote 500 ans avant Jésus-Christ, nous disposons d’un cadre référentiel qui a sa légitimité. Il fallait ce support de la pensée grecque rationnelle pour ne pas s’enfoncer dans un discours émotionnel. Il fallait ce cadre référentiel à partir duquel il est plus aisé de négocier les conflits, qui aujourd’hui tournent pour la plupart autour des mêmes éléments, qu’ils soient religieux, culturels, ethnico linguistiques ou de mœurs, afin d’empêcher leur idéologisation et tendre vers l’idéal porté par l’UNESCO d’une identité humaine qui transcende ces différences culturelles.

Néanmoins, si on se réfugie uniquement dans un discours humaniste un peu trop idéaliste et utopiste, alors que les conflits sont à nos portes, il y a un décalage. Il faudrait que l’UNESCO puisse aller au-delà d’un discours lisse, aseptisé et consensuel mais déconnecté de la réalité, qui ne permet ni de définir les problèmes, ni de les négocier. Il suffit de rappeler les deux magnifiques conférences prononcées à l’UNESCO par Claude Lévi-Strauss : la première en 1952 s’intitulait Race et Histoire et avait donné naissance au structuralisme ; la seconde, en 1971, posait le problème du rapport entre Race et culture, à la suite de quoi l’UNESCO avait boudé pendant 35 ans le grand anthropologue car il avait évoqué un « seuil biologique » de tolérance pour les cultures ! Il est dommage que l’on ait renoncé à réfléchir sur ce texte fondamental pour se tourner vers des discours qui certes rassurent, mais dont l’impact à l’extérieur reste très limité.

Comment applique-t-on concrètement cette réflexion aux conflits culturels ? Il ne s’agit pas   de défendre une langue, une religion, une culture ou une race, mais d’appréhender le discours de l’identité à travers ces éléments structurants, en essayant de montrer leurs liens, afin de pouvoir en les recadrant dans cette grille paramétrique engager un débat cohérent et rationnel, pour parvenir à les ajuster, à les compenser les uns par rapport aux autres.

Cela dit, il n’y a pas d’exemple de société ou tous ces éléments sont alignés, car ce serait une société clonée. Déjà chez les Grecs, les guerres médiques furent suivies de la guerre du Péloponnèse où les Athéniens et les Spartiates s’affrontèrent pour des différences de mœurs. Il faut donc exclure tout idée d’une conjonction parfaite des quatre paramètres dans une société car celle-ci serait statique, verrouillée et invivable. La dimension du pluralisme est inscrite dans toute société, dans tout cadre du vivre ensemble. Mais ces différences culturelles, soit on arrive à la négocier au mieux en les envisageant comme une valeur ajoutée, en essayant de la compenser par les éléments qui rassemblent, soit on court au divorce…

Au travers des paramètres d’Hérodote, il s’agit donc essentiellement de proposer une réflexion sur les conflits culturels pour comprendre comment ils s’articulent. Il appartient ensuite aux politiques de trouver des solutions et de les mettre en œuvre. S’il n’y a pas de bonne volonté pour vivre ensemble, personne ne peut l’imposer. L’idée n’est pas de se substituer à la volonté des hommes mais de proposer un cadre structurel qui puisse donner une cohérence au discours et prévenir l’instrumentalisation de la question identitaire.

En guise d’illustration, on peut revenir sur le lynchage médiatique auquel a été récemment confronté au Liban le grand écrivain d’origine libanaise Amin Maalouf – qui a travaillé sur Les identités meurtrières, publié Les croisades vues par les Arabes et dont l’humanisme ne souffre pas le doute -, du simple fait qu’il était passé à la télévision israélienne dans le cadre d’une émission francophone pour parler de son dernier livre Un fauteuil sur la Seine. Son attitude en tant que référent n’a plus été identifiée à son discours humaniste mais à une prise de position politique vis-à-vis d’Israël. Cela a provoqué un tollé et des réactions violentes car on était passé du culturel au politique. Il est fascinant d’observer combien il est facile d’y basculer en l’absence de clarification, et quand s’y ajoutent les mauvaises interprétations, le déchainement des passions, les détournements ou l’idéologisation.

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Avocat à la cour, écrivain libanais, professeur universitaire, attaché culturel à la délégation du Liban auprès de l’UNESCO (depuis 1990) a représenté le Liban à de multiples conférences de l’UNESCO (décennie mondiale du développement culturel-patrimoine mondial