Bougie

Lors d’un discours prononcé hier par un dirigeant libanais de passage, on a entendu décrire le Liban comme un Pays Arabe qui ne sera jamais celui de Vilayat al Faqih.

N’en déplaise à son auteur, l’ancien Premier Ministre Saad Hariri, le Liban ne sera jamais un Vilayat al Faqih pour des raisons de profondeur stratégique insuffisant justifier son existence même. Cela en enlève tout possibilité. Il s’agit  d’un concept utilisé pour justifier une action politique de part et d’autre et non d’un objectif applicable dans une région à 90% sunnite et non chiite. Mais le Liban n’est également pas un pays arabe mais un pays dans le Monde Arabe avec un caractère particulier. Une nuance de grande ampleur est donc présent dans la définition libanaise. Un rappel historique s’impose donc à l’ancien Premier Ministre: celui du Pacte National gouvernant le fonctionnement même du Pays des Cèdres et qui stipule dans son premier principe que le Liban est un Etat indépendant, aussi bien à l’égard des autres Etats arabes que des Etats étrangers.

En 1943, les chrétiens ont en effet abandonné le concept d’Occidentalité et les musulmans l’appartenance arabe pour construire une Nation suite à un accord commun oral entre celui qui deviendra le Premier Président de la République Béchara Khoury et son futur Premier Ministre Riad el Solh.

L’abandon de l’Occidentalisation du Liban par les chrétiens était une garantie pour les musulmans contre le retour d’influence occidentale, anglo-saxonne ou française et l’abandon de l’arabité par les musulmans était une garantie pour les chrétiens de l’abandon de la demande d’union des pays arabes qui pouvait intervenir au sein de la Ligue Arabe. Il s’agissait donc d’une négociation aboutissant à un compromis, garantissant l’indépendance du Liban face aux influences étrangères occidentales ou arabes.

L’idée était belle, mais inapplicable si on considère la réalité historique et les évènements qui, depuis 1943, ont démontré que le Liban a toujours été un Pays sous influence avec notamment son implication dans le conflit israélo-arabe et le conflit civil qui en a résulté entre tenants de l’Arabité et défenseurs de la Libanité: Le précédent alignement du Liban sur l’Arabisme nous a couté de nombreuses vies. 150 000 morts et 17 000 personnes toujours disparues.

Le Pays avait certes ouvert dans ses portes dans un geste humanitaire aux Palestiniens qui nous ont ensuite impliqué dans le conflit israélo-arabe qui ne nous concernait cependant pas au premier abord. Certaines communautés libanaises avaient ensuite renié le concept de libanité au profit du concept d’Arabité au nom de la solidarité inter-arabe, remettant en cause le caractère spécial du Liban et l’intégrant au concept d’Oumma al Arabiya.

Le Pacte National, plus encore que la Constitution ou que les Accords de Taëf, constitue donc l’accord primaire du vivre ensemble et du système de coexistence négocié en 1943, que certains ont remis en cause pour aboutir aux conflits et aux soubresauts qu’on connait depuis. Il s’agit de cette rupture de cet état de fait qui a abouti à la Guerre Civile de 1975 et ceux aujourd’hui qui prétendent que le Liban est un pays arabe, sans voir la nuance et ses spécificités, seront les principaux responsables de la prochaine guerre civile à l’image de celle qui se déroule déjà à nos portes ou à nos frontières entre sunnites d’un côté et chiites de l’autre. Il serait plus opportun plutôt de rappeler l’existence d’un Pacte National basé sur une spécificité libanaise qui rassemble au lieu de points de désunion et d’adopter un concept de neutralité.

Evoquant le principe de neutralité, il s’agit également là de rappeler que les accords de Taëf mettaient le Liban sous 2 influences arabes, l’une syrienne, visible, indéniable, pesante chaque jour, jusqu’en 2005. Elle s’est achevée comme on le sait, en avril de cette année là par le retrait des troupes de Damas dans les circonstances que nous connaissons. L’autre, moins visible mais tout aussi néfaste était l’influence saoudienne et cette influence se poursuit jusqu’à aujourd’hui, sans pour autant être même remise en cause au profit d’une politique plus indépendante. Certes, les dirigeants de ce pays nous offre de nous armer face à certains risques terroristes mais se peut-il alors que nous ne soyons que des mercenaires dans un calcul actuel de lutte face, non pas à des ennemis communs mais un schéma d’une lutte d’influence qui ne concerne que ce pays et qui pourrait aboutir à un conflit ouvert? Quelle peut être la place du Liban dans un tel conflit? Voir encore ses enfants se déchirer? Se peut-il donc que cette lutte mette en péril notre propre Paix Civile? Ne devrait-on pas plutôt, pour préserver le Liban, adopter une démarche de neutralité bienveillante?

Conséquemment, si on admet l’arabité du Liban, on déni donc l’identité même du Liban comme Nation et de ses minorité et pire encore, on contribue à alimenter sur la scène interne un conflit qui ne manque pas de secouer la région.

La garantie de l’indépendance du Liban et son caractère exceptionnel vient du ni arabe ni occidental et non de son appartenance quelconque ou de son alignement envers la politique ou l’influence d’un pays tiers. Hors depuis 1958, on a doucement puis surement glissé vers une lutte d’influence et les discours d’aujourd’hui sur l’arabité du Liban est de mauvaise augure alors qu’on devrait plutôt mettre en avant « Le Liban, Pays Message », pays de rassemblement, pays de dialogue et Pays de Paix comme le stipulait par exemple Jean-Paul II concernant la place exceptionnelle du Liban comme confluence de différents éléments de l’Humanité, comme lieu de rencontre des civilisations etc…
Le discours sur l’Arabité du Liban de l’Ancien Premier Ministre Saad Hariri est un discours en fin de compte de conflit et non un discours de Paix. Il a manqué là une occasion de rappeler au contraire la volonté du Vivre Ensemble du Pacte National symbolisé par un certain serment entonné par la foule, un certain 14 Mars 2005 à l’invitation de feu Gébran Tuéni,
« Nous jurons par le Dieu tout puissant, Musulmans et Chrétiens, de rester unis, jusqu’à la fin des temps, pour défendre le Liban glorieux »
Parlant de modèle, le Liban ne doit pas être arabisé mais le Monde Arabe doit être Libanisé dans un concept encore qu’il nous reste à inventer, un Liban de coexistence et de Paix entre minorité et de respect mutuel tel que rêvé en 1943. Le modèle arabe est un modèle de conflit.
Le Liban doit donc encore s’inventer une identité propre d’une Nation Libanaise, d’un modèle de coexistence et de Paix à imposer au reste de la région pour qu’elle soit pacifiée et non le contraire, n’en déplaisent à certains.