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États-Unis-Israël : l’indépendance retrouvée ?

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À l’approche du 250e anniversaire de leur indépendance, les États-Unis traversent un moment diplomatique singulier. La puissance qui célèbre, le 4 juillet 2026, deux siècles et demi d’existence nationale semble redécouvrir une question ancienne : où s’arrête l’alliance avec Israël, et où commence l’intérêt propre des États-Unis ? Le débat n’est pas nouveau. Depuis des décennies, universitaires, diplomates, anciens responsables militaires et think tanks américains interrogent le coût stratégique, financier et politique de la relation spéciale avec Israël. Mais les accords d’Islamabad, négociés avec l’Iran malgré les réserves israéliennes, ont donné à cette interrogation une actualité nouvelle. Pour la première fois depuis longtemps, Washington semble avoir choisi une priorité régionale qui ne se confond pas avec celle de Benjamin Netanyahu.

La formule selon laquelle « Israël contrôlerait les États-Unis » relève d’un discours politique polémique et souvent simplificateur. Elle peut aussi glisser vers des ressorts complotistes ou antisémites lorsqu’elle essentialise les juifs américains ou présente l’État américain comme captif d’une main invisible. Les faits disponibles dessinent un tableau plus complexe. Israël ne contrôle pas les États-Unis. Mais l’État hébreu bénéficie depuis des décennies d’un réseau d’influence politique, militaire, religieux, idéologique et électoral exceptionnel à Washington. Ce réseau a longtemps rendu très coûteuse toute divergence publique. Ce qui change aujourd’hui, c’est que ce coût diminue. Une partie de l’opinion américaine se détache d’Israël, une partie de la droite trumpiste veut réduire les engagements extérieurs, et une partie des élites stratégiques juge que le soutien inconditionnel à Netanyahu nuit désormais aux intérêts américains.

250 ans d’indépendance, et une question de souveraineté stratégique

Le symbole est puissant. L’année 2026 marque le 250e anniversaire de la Déclaration d’indépendance des États-Unis, adoptée en 1776. La commission America250 présente cette commémoration comme un moment destiné à « réfléchir au passé » et à imaginer l’avenir du pays. Le département d’État rappelle lui aussi que le 4 juillet 2026 célèbre 250 ans d’indépendance américaine. Cette célébration intervient pourtant dans un climat intérieur tendu, marqué par une profonde polarisation, une défiance envers les institutions et une fatigue à l’égard des engagements extérieurs.  

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C’est dans ce contexte qu’il faut replacer le débat sur Israël. Pendant longtemps, l’alliance israélo-américaine a été présentée comme une évidence morale, stratégique et politique. Israël était décrit comme une démocratie alliée, un avant-poste occidental, un partenaire militaire fiable, un relais de renseignement et un acteur capable de contenir des ennemis communs. Cette grille de lecture reste présente. Elle continue de structurer une partie du Congrès, de l’appareil militaire et des milieux évangéliques.

Mais une autre lecture progresse. Elle considère que les États-Unis ont trop souvent aligné leur politique moyen-orientale sur les priorités israéliennes, au risque d’abîmer leurs relations avec le monde arabe, de nourrir l’hostilité antiaméricaine, de s’impliquer dans des guerres sans fin et de réduire leur marge de manœuvre face à l’Iran. Cette critique n’est plus seulement portée par la gauche pro-palestinienne. Elle existe aussi dans des cercles réalistes, conservateurs, libertariens ou nationalistes.

Les accords d’Islamabad ont cristallisé ce basculement. Washington a accepté un compromis avec Téhéran qui ne reprend pas entièrement les exigences israéliennes. Le texte ouvre une séquence de négociation, admet la nécessité d’une désescalade régionale, inclut le Liban dans l’équation et réduit la possibilité d’une confrontation permanente avec l’Iran. Pour Netanyahu et ses alliés, ce résultat ressemble à une défaite diplomatique. Pour Donald Trump et JD Vance, il peut être présenté comme un choix d’indépendance stratégique.

Ce moment ne signifie pas la fin de la relation spéciale. Les États-Unis restent le premier soutien militaire et diplomatique d’Israël. Mais il révèle une inflexion : Washington n’accepte plus automatiquement que l’agenda israélien détermine le calendrier américain. Cette nuance est décisive.

Une alliance bâtie sur la guerre froide, prolongée après elle

La relation spéciale entre les États-Unis et Israël ne s’est pas construite d’un seul coup. Washington reconnaît l’État d’Israël en 1948, mais l’alliance militaire étroite se consolide surtout après la guerre de 1967. Dans le contexte de la guerre froide, Israël apparaît alors comme un partenaire régional face aux régimes arabes soutenus par l’Union soviétique. La relation devient stratégique : renseignement, armement, coopération militaire, coordination diplomatique.

Cette logique est longtemps défendue par les présidents américains des deux partis. Israël offre aux États-Unis un allié militairement performant dans une région clé pour l’énergie, les routes maritimes et l’équilibre global. La guerre froide donne donc un cadre clair : Israël est utile parce que les États-Unis et Israël ont des adversaires communs.

Après la fin de la guerre froide, cette justification devient moins évidente. Itamar Rabinovich, ancien ambassadeur israélien à Washington et analyste reconnu, a observé que le cas stratégique en faveur de la relation israélo-américaine était plus difficile à soutenir après la disparition de l’URSS. Dans une analyse publiée par Brookings sur la thèse de John Mearsheimer et Stephen Walt, il reconnaissait que la relation avait changé de nature et que les réalistes pouvaient désormais présenter Israël comme un « poids » plus qu’un actif stratégique.  

Cette interrogation s’est renforcée après la guerre d’Irak de 2003. Plusieurs auteurs, diplomates et analystes ont estimé que la politique américaine au Moyen-Orient avait été déformée par une vision idéologique favorable à la droite israélienne et aux néoconservateurs. Le débat a culminé avec la publication de l’essai puis du livre de John Mearsheimer et Stephen Walt, The Israel Lobby and U.S. Foreign Policy. Leur thèse centrale affirme que l’engagement américain envers Israël ne s’explique pas seulement par des intérêts stratégiques ou moraux, mais par l’influence d’un « lobby » pro-israélien capable d’orienter la politique étrangère américaine.  

Leur travail a provoqué une controverse intense. Certains y ont vu une percée nécessaire dans un débat verrouillé. D’autres ont dénoncé une analyse exagérée, réductrice, voire dangereuse par ses formulations. Mais le débat qu’ils ont ouvert n’a jamais disparu. Il revient aujourd’hui avec une force nouvelle, car la question n’est plus seulement théorique : l’accord avec l’Iran montre que Washington peut désormais accepter une divergence explicite avec Israël.

Le lobby pro-israélien : influence réelle, contrôle imaginaire

Le mot « lobby » désigne aux États-Unis une activité légale et organisée. Les groupes de pression défendent des intérêts industriels, syndicaux, religieux, communautaires, environnementaux ou étrangers. Le lobby pro-israélien s’inscrit dans ce système. Sa puissance tient à sa discipline, à son ancienneté, à sa capacité de mobilisation électorale et à son accès au Congrès.

L’AIPAC, fondé en 1959, a longtemps évité les contributions directes aux candidats. L’organisation exerçait surtout une influence par le plaidoyer, les voyages, les conférences, les relations avec les parlementaires et la rédaction ou le soutien de textes législatifs. Cette stratégie a changé à partir du cycle 2022, quand l’AIPAC a créé un PAC et un super PAC, United Democracy Project, capables de financer directement des campagnes ou des publicités indépendantes. FactCheck.org rappelle que cette bascule marque une rupture dans l’histoire de l’organisation.  

L’impact électoral a été visible en 2024. Des groupes pro-israéliens ont investi massivement dans des primaires démocrates pour battre des élus progressistes critiques d’Israël. ABC News, à partir de données OpenSecrets, a estimé que près des deux tiers des 38,4 millions de dollars dépensés par des groupes extérieurs dans les primaires impliquant des membres de la « Squad » venaient d’organisations soutenant des candidats attachés à la relation États-Unis-Israël. Le financement a contribué aux défaites de Jamaal Bowman dans l’État de New York et de Cori Bush dans le Missouri.  

Les chiffres donnent la mesure du phénomène. Selon des dépôts électoraux cités par des médias spécialisés et des sources pro-israéliennes, l’AIPAC et United Democracy Project ont déclaré environ 95 millions de dollars de dépenses liées aux élections de 2024, plus du double de leur niveau de 2022. D’autres estimations ont évoqué un objectif ou un volume dépassant 100 millions de dollars sur le cycle.  

Cette influence est réelle. Elle ne signifie pas que l’AIPAC « contrôle » le Congrès. Elle signifie qu’un élu américain sait que critiquer Israël peut lui coûter cher, surtout dans une primaire. La nuance est importante. Le pouvoir du lobby ne repose pas sur une capacité magique d’imposer une décision. Il repose sur des mécanismes très concrets : argent électoral, réseaux de donateurs, notation politique, accès aux élus, discipline de message et capacité à présenter un adversaire comme hostile à Israël, voire tolérant envers l’antisémitisme.

Cette mécanique a longtemps fonctionné parce qu’elle s’inscrivait dans un consensus bipartisan. Républicains et démocrates se disputaient parfois sur le ton, mais rarement sur le principe d’un soutien massif à Israël. Ce consensus se fissure aujourd’hui. Les jeunes démocrates, les progressistes, une partie des indépendants et une fraction de la droite « America First » contestent désormais des éléments centraux de cette relation.

L’aide américaine à Israël, cœur matériel de la dépendance

La relation spéciale n’est pas seulement diplomatique. Elle se mesure en milliards de dollars. Le mémorandum d’entente signé en 2016 sous Barack Obama prévoit 38 milliards de dollars d’assistance militaire sur dix ans, pour les exercices budgétaires 2019 à 2028. Cette enveloppe comprend 33 milliards de dollars de financement militaire étranger et 5 milliards pour les programmes de défense antimissile. Le département d’État indique que les États-Unis fournissent chaque année 3,3 milliards de dollars en financement militaire et 500 millions de dollars pour les programmes de défense antimissile.  

Cette aide est souvent défendue comme un investissement dans la sécurité américaine. Les partisans de l’alliance soulignent qu’une grande partie de ces fonds sert à acheter du matériel américain, ce qui soutient l’industrie de défense des États-Unis. Ils rappellent aussi qu’Israël fournit du renseignement, teste des technologies, développe des systèmes antimissiles comme Iron Dome et contribue à la dissuasion régionale.

Les critiques répondent que cette aide crée une dépendance politique à double sens. Israël dépend du matériel américain. Mais Washington devient aussi dépendant de la protection diplomatique d’Israël, de la justification de cette aide et de la nécessité de couvrir les conséquences de l’usage de ces armes. Le Council on Foreign Relations rappelle que l’aide américaine à Israël a atteint des niveaux exceptionnels après le 7 octobre 2023, avec au moins 16,3 milliards de dollars de soutien militaire direct légiféré depuis le début de la guerre de Gaza, en plus du cadre annuel.  

Le Costs of War Project de l’université Brown va plus loin. Dans une étude de William D. Hartung publiée en 2025, il estime que les États-Unis ont fourni au moins 21,7 milliards de dollars d’aide militaire à Israël entre le 7 octobre 2023 et septembre 2025, sans compter des dizaines de milliards de dollars de ventes d’armes engagées pour les années suivantes.  

Pour la base « America First », ces chiffres deviennent politiquement explosifs. Les États-Unis connaissent une dette publique élevée, des infrastructures vieillissantes, une crise du logement, une polarisation sociale et des besoins militaires croissants face à la Chine. Dans ce contexte, les milliards versés ou garantis à Israël sont de plus en plus perçus, par une partie des électeurs, comme un chèque permanent accordé à un pays riche et technologiquement avancé.

Israël lui-même semble mesurer cette évolution. Selon Reuters, des responsables israéliens ont envisagé en 2026 un nouveau cadre de sécurité avec Washington, où l’accent serait mis davantage sur les projets communs que sur les subventions directes. Le premier ministre Benjamin Netanyahu a lui-même évoqué l’idée de réduire à terme la dépendance israélienne à l’aide américaine.  

L’espionnage israélien aux États-Unis, tabou persistant

L’un des éléments les plus sensibles du débat concerne l’espionnage. Les alliés s’espionnent parfois. Les États-Unis espionnent aussi leurs partenaires. Mais le cas israélien occupe une place particulière dans la mémoire sécuritaire américaine, notamment en raison de l’affaire Jonathan Pollard.

Jonathan Pollard, analyste civil de l’US Navy, est arrêté en 1985 puis plaide coupable en 1987 d’avoir transmis des informations classifiées à Israël. Les documents déclassifiés de l’époque montrent que l’opération impliquait des responsables israéliens et des circuits de renseignement identifiés. Pollard est condamné à la prison à perpétuité, puis libéré sur parole en 2015 avant de partir en Israël en 2020.  

L’affaire Pollard a laissé une trace profonde dans les services américains. Elle a nourri l’idée qu’Israël, malgré son statut d’allié, n’hésitait pas à collecter agressivement des informations aux États-Unis lorsque ses intérêts l’exigeaient. Les autorités israéliennes ont longtemps minimisé l’affaire avant de reconnaître plus clairement leur responsabilité. Pour de nombreux responsables du renseignement américain, le dossier reste une blessure.

D’autres accusations ont ravivé ce soupçon. En 2019, Politico a rapporté que des responsables américains soupçonnaient Israël d’avoir placé des dispositifs de surveillance de téléphones portables près de la Maison Blanche et dans d’autres lieux sensibles de Washington. Israël a démenti catégoriquement. Des responsables israéliens ont qualifié ces accusations de fausses, et l’administration Trump n’a pas publiquement sanctionné Israël. Mais l’épisode a renforcé l’idée que la relation spéciale n’efface pas la méfiance des services.  

En 2024, Politico a également rapporté qu’une campagne de désinformation liée à Israël avait ciblé au moins 128 parlementaires américains avec des contenus pro-israéliens pendant la guerre de Gaza. Le ministère israélien concerné a démenti toute implication. L’affaire reste contestée, mais elle illustre un changement de perception : l’influence israélienne n’est plus seulement analysée comme lobbying légal. Elle est aussi observée sous l’angle de l’ingérence informationnelle.  

Ces dossiers ne prouvent pas qu’Israël « dirige » Washington. Ils prouvent autre chose : l’alliance s’accompagne d’une compétition d’intérêts, parfois brutale. L’État hébreu défend ses priorités, y compris contre les préférences américaines. Pendant longtemps, cette réalité est restée marginale dans le débat public. Elle devient plus visible à mesure que la relation se politise.

Le tournant de l’opinion américaine

Le changement le plus profond ne se situe peut-être pas à Washington, mais dans la société américaine. Pendant des décennies, les Américains exprimaient nettement plus de sympathie pour Israël que pour les Palestiniens. Cette tendance s’est affaiblie progressivement, puis accélérée avec la guerre de Gaza.

Gallup a publié en février 2026 un résultat historique : 41 % des Américains déclaraient sympathiser davantage avec les Palestiniens, contre 36 % avec les Israéliens. L’écart n’est pas statistiquement massif, mais il rompt avec vingt-quatre ans de domination nette des sympathies pro-israéliennes. Chez les indépendants, 41 % sympathisent davantage avec les Palestiniens contre 30 % avec les Israéliens. Chez les démocrates, l’écart est spectaculaire : 65 % pour les Palestiniens, 17 % pour les Israéliens.  

La génération joue un rôle majeur. Gallup relève qu’une majorité des 18-34 ans exprime désormais davantage de sympathie pour les Palestiniens. Pew Research avait déjà montré en 2024 que les jeunes Américains avaient une opinion plus favorable du peuple palestinien que du peuple israélien. En 2025, Pew notait que 53 % des adultes américains avaient une opinion défavorable d’Israël, contre 42 % en mars 2022. En 2026, une nouvelle analyse de Pew constatait que les vues négatives d’Israël et de Netanyahu continuaient de progresser, notamment chez les jeunes.  

Cette évolution ne signifie pas que les Américains deviennent massivement anti-israéliens. Pew montre aussi que les Américains distinguent les peuples de leurs dirigeants. En 2025, 56 % avaient une opinion favorable du peuple israélien et 52 % du peuple palestinien, tandis que les opinions défavorables visaient beaucoup plus fortement le gouvernement israélien, l’Autorité palestinienne et le Hamas.  

Cette distinction est essentielle. Le basculement de l’opinion porte surtout sur la politique israélienne, la conduite de la guerre, les destructions à Gaza, les frappes au Liban, le gouvernement Netanyahu et l’impunité perçue. Les jeunes Américains, exposés aux images de guerre sur les réseaux sociaux, beaucoup moins marqués par la mémoire de la Shoah comme expérience politique directe, et plus sensibles aux grilles d’analyse postcoloniales, ne lisent plus le conflit comme leurs parents.

Les démocrates sont les plus concernés par cette mutation. Vox relevait dès 2025 un décalage croissant entre la base démocrate, devenue très critique d’Israël, et les dirigeants du parti, qui continuaient de soutenir largement l’aide militaire. Cette tension a créé un espace politique pour des figures comme Bernie Sanders, Rashida Tlaib, Ilhan Omar, Alexandria Ocasio-Cortez ou des candidats locaux plus jeunes.  

La droite « America First » et le coût d’Israël

L’autre basculement vient de la droite. Historiquement, les républicains sont restés plus pro-israéliens que les démocrates. Les évangéliques, les néoconservateurs, les donateurs pro-israéliens et les faucons anti-iraniens ont structuré un soutien très solide. Gallup montre encore en 2026 que 70 % des républicains sympathisent davantage avec les Israéliens qu’avec les Palestiniens. Mais ce soutien recule aussi, tombant à son plus bas niveau depuis 2004 dans les données de Gallup.  

Ce recul ne vient pas seulement d’une sympathie nouvelle pour les Palestiniens. Il vient d’un réflexe nationaliste américain. La base MAGA veut moins de guerres, moins d’aide extérieure, moins de contraintes alliées et plus de retour matériel pour le contribuable américain. La formule « America First » implique une hiérarchie : aucune alliance ne doit passer avant l’intérêt américain.

C’est ce langage que JD Vance a utilisé en rappelant que les intérêts américains et israéliens ne se confondent pas toujours. La phrase a eu un effet politique parce qu’elle venait d’un vice-président républicain, non d’un élu progressiste. Elle ne contestait pas la sécurité d’Israël. Elle rappelait que Washington ne devait pas se laisser entraîner dans une stratégie israélienne susceptible de bloquer l’accord avec l’Iran.

Des think tanks proches d’une ligne réaliste ou restrictionniste tiennent un discours comparable. Le Quincy Institute affirme que le soutien inconditionnel à Israël approfondit les problèmes américains au Moyen-Orient. Dans une analyse de 2025, l’institut soutient que la doctrine sécuritaire israélienne menace l’intérêt américain à long terme, car elle exige une présence militaire américaine plus forte et plus durable dans la région.  

Responsible Statecraft, média lié au Quincy Institute, a également publié en 2026 une analyse critiquant l’intégration croissante entre les appareils de sécurité américain et israélien. L’auteur y soutient que les États-Unis ne doivent pas externaliser des éléments de leur sécurité nationale à un pays dont les intérêts ne sont pas toujours les mêmes.  

Ce langage parle à une droite qui ne veut plus payer pour des guerres périphériques. Il parle aussi à des électeurs qui voient Israël comme un pays développé, doté d’une armée puissante, d’une industrie technologique avancée et d’un PIB par habitant élevé. L’argument devient simple : pourquoi le contribuable américain devrait-il continuer à subventionner massivement un allié riche, surtout lorsque cet allié mène des politiques qui compliquent les objectifs américains ?

Les accords d’Islamabad, un moment d’émancipation américaine

Les accords d’Islamabad constituent le test le plus visible de cette nouvelle autonomie américaine. Selon Reuters, les États-Unis et l’Iran ont signé un accord de cessez-le-feu ouvrant une période de négociation de soixante jours. Le texte prévoit notamment l’arrêt des hostilités, la réouverture du détroit d’Ormuz, des discussions sur les sanctions, un encadrement des matières nucléaires par l’AIEA et une désescalade régionale incluant le Liban.  

Pour Israël, le texte pose plusieurs problèmes. Il ne démantèle pas immédiatement les capacités iraniennes. Il ne supprime pas d’emblée le programme balistique. Il permet à Téhéran d’obtenir une forme de reconnaissance et des perspectives économiques. Il donne aussi au Liban une place dans la désescalade, alors qu’Israël veut conserver sa liberté d’action contre le Hezbollah.

Netanyahu s’est retrouvé dans une situation délicate. Il avait longtemps défendu l’idée que la pression militaire pouvait affaiblir durablement l’Iran et ses relais. Or l’accord montre que Washington veut sortir de la logique de guerre. Reuters a décrit un Netanyahu placé sur une trajectoire de collision avec Trump, alors que le président américain cherchait à conclure un accord avec Téhéran et à empêcher Israël de faire dérailler la séquence par des frappes au Liban.  

Trump lui-même a critiqué la conduite israélienne au Liban. Selon Reuters, il a déclaré que Netanyahu pourrait adopter une approche plus mesurée, dénonçant implicitement la destruction d’immeubles pour atteindre des objectifs limités. Dans la même séquence, Trump a présenté Israël comme un « très petit partenaire » dans le conflit plus large, une formulation inhabituelle pour un président américain aussi proche politiquement de la droite israélienne.  

Ce changement de ton ne signifie pas que Trump devient anti-israélien. Il signifie qu’il veut la maîtrise de son propre récit. Après avoir engagé la puissance américaine contre l’Iran, il veut pouvoir dire qu’il a obtenu un accord. Netanyahu, en poursuivant la guerre au Liban ou en exigeant la capitulation complète de Téhéran, menace ce récit. Les intérêts divergent donc publiquement.

C’est ici que l’idée d’« indépendance » prend sens. Les États-Unis ne s’émancipent pas d’un contrôle israélien total, qui n’a jamais existé comme tel. Ils s’émancipent d’un réflexe : celui qui consistait à traiter les objections israéliennes comme un veto implicite sur la politique américaine au Moyen-Orient.

Netanyahu, symbole d’une relation devenue toxique

Benjamin Netanyahu a longtemps été le maître de la relation avec Washington. Il connaissait le Congrès mieux que beaucoup de présidents américains. Il savait parler aux évangéliques, aux républicains, aux donateurs et aux médias conservateurs. Il a défié Barack Obama sur l’Iran, cultivé Donald Trump, obtenu le transfert de l’ambassade américaine à Jérusalem et consolidé les accords d’Abraham.

Mais son style est devenu un problème. La réforme judiciaire, la guerre à Gaza, les ministres d’extrême droite, les frappes régionales, l’isolement diplomatique et les poursuites internationales ont transformé Netanyahu en figure clivante aux États-Unis. Le Monde, dans une analyse récente, estime que la relation avec Washington, qui soutenait autrefois sa puissance politique, est devenue un fardeau.  

Reuters décrit aussi un premier ministre exposé à la colère des électeurs après l’accord avec l’Iran. La promesse de Netanyahu était de remodeler le Moyen-Orient par la force et de contenir l’Iran. Les accords d’Islamabad donnent l’image inverse : l’Iran survit politiquement, Washington négocie, et Israël apparaît contraint.  

Ce moment est d’autant plus dangereux pour Netanyahu que la société israélienne s’est durcie. Les ministres Bezalel Smotrich et Itamar Ben Gvir rejettent toute limitation de l’action militaire. Le ministre de la Défense Israel Katz défend le maintien de zones de sécurité au Liban, en Syrie et à Gaza. Cette ligne rassure une partie de l’électorat israélien, mais elle aggrave la divergence avec Washington.

La Maison Blanche peut tolérer un Israël fort. Elle tolère moins un Israël qui sabote un accord américain. C’est la limite nouvelle. Le soutien reste massif, mais il n’est plus entièrement automatique.

Le précédent irakien et la fatigue stratégique américaine

Les critiques de la relation israélo-américaine s’appuient souvent sur l’Irak. Mearsheimer et Walt ont soutenu que le lobby pro-israélien et les néoconservateurs avaient joué un rôle important dans la marche vers la guerre de 2003. Cette thèse reste disputée. L’invasion de l’Irak répondait aussi à des logiques propres à l’administration Bush, aux traumatismes du 11 septembre, aux ambitions néoconservatrices américaines et aux erreurs du renseignement. Mais il est incontestable que certains partisans américains de la guerre voyaient l’éviction de Saddam Hussein comme bénéfique à Israël et à la reconfiguration régionale.

Depuis, le coût des guerres américaines a transformé le débat. Afghanistan, Irak, Syrie, Libye, campagnes contre l’État islamique, tensions avec l’Iran : les électeurs américains ont vu les engagements moyen-orientaux comme des guerres coûteuses, longues et souvent improductives. Cette fatigue pèse sur les deux partis.

Les réalistes américains, de Stephen Walt à Andrew Bacevich, de Quincy à certains anciens responsables du Pentagone, répètent que les États-Unis doivent réduire leur exposition régionale et concentrer leurs moyens sur l’Asie, la dissuasion chinoise, la sécurité intérieure et la compétitivité industrielle. Dans cette perspective, Israël devient un problème lorsqu’il encourage une confrontation permanente avec l’Iran ou rend impossible une architecture régionale de désescalade.

Ce raisonnement ne suppose pas d’abandonner Israël. Il suppose de conditionner l’alliance à une convergence d’intérêts. Si Israël agit dans un sens compatible avec la stratégie américaine, le soutien continue. Si Israël entraîne Washington vers une guerre que Washington ne veut pas, l’alliance doit être contenue. C’est précisément ce que les accords d’Islamabad semblent indiquer.

L’AIPAC face à une société qui change

L’AIPAC reste puissant. Son accès au Congrès demeure considérable. Ses conférences attirent des responsables des deux partis. Son super PAC peut modifier le destin d’une primaire. Mais son modèle rencontre trois limites.

La première est générationnelle. Les jeunes Américains ne considèrent plus Israël comme une cause évidente. Ils voient Gaza, les colonies, les checkpoints, les bombardements au Liban, les ministres d’extrême droite et les propos de Netanyahu. Leur mémoire politique commence moins avec la Shoah ou la guerre froide qu’avec l’occupation, le 7 octobre, Gaza et les réseaux sociaux. Cette génération distingue plus facilement l’antisémitisme, qu’elle peut condamner, du soutien au gouvernement israélien, qu’elle peut rejeter.

La deuxième limite est partisane. L’AIPAC a tenté de rester bipartisan. Mais son alignement fréquent avec Netanyahu, ses combats contre l’accord nucléaire iranien sous Obama, et ses interventions dans les primaires démocrates ont renforcé l’idée, chez beaucoup de démocrates, que le lobby penche vers la droite. Les dépenses contre Bowman et Bush ont envoyé un message de puissance. Elles ont aussi nourri un ressentiment durable dans l’aile progressiste.

La troisième limite est nationaliste. Le camp MAGA accepte moins facilement les arguments moraux universalistes ou les alliances automatiques. Il veut des comptes. Combien cela coûte-t-il ? Qu’est-ce que l’Amérique obtient ? Pourquoi les États-Unis devraient-ils protéger une politique israélienne qui peut faire monter le prix de l’énergie, bloquer un accord avec l’Iran ou exposer des soldats américains ?

Cette triple pression ne détruit pas le lobby pro-israélien. Elle le force à s’adapter. L’ancienne formule, fondée sur le consensus bipartisan et l’intimidation politique des critiques, fonctionne moins bien. Elle reste efficace au Congrès. Elle l’est moins dans l’opinion.

Une indépendance américaine encore incomplète

Il serait excessif de parler d’une rupture. Les États-Unis continuent de fournir des armes à Israël. Ils continuent de bloquer ou d’adoucir des textes internationaux défavorables à l’État hébreu. Ils continuent de considérer la sécurité d’Israël comme un intérêt stratégique. Le Pentagone, le Congrès, les industriels de défense et les réseaux politiques pro-israéliens conservent un poids déterminant.

Mais la nouveauté est ailleurs. Washington accepte désormais de dire publiquement que l’intérêt américain peut diverger de l’intérêt israélien. Cette phrase, autrefois réservée aux critiques marginales, entre dans le discours de responsables au pouvoir. Elle est reprise dans un moment concret : l’accord avec l’Iran, les frappes au Liban, la pression sur Netanyahu, la nécessité de stabiliser le détroit d’Ormuz et de sortir d’une guerre régionale.

L’indépendance américaine retrouvée n’est donc pas une déclaration philosophique. C’est une pratique. Elle consiste à négocier avec Téhéran malgré Israël. À critiquer Netanyahu malgré l’AIPAC. À prendre en compte l’opinion américaine malgré les réflexes du Congrès. À calculer le coût des aides militaires malgré l’argument historique de la relation spéciale. À considérer le Liban, l’Iran, le Golfe et l’énergie comme des dossiers américains, et pas seulement comme des annexes de la sécurité israélienne.

Cette évolution peut rester temporaire. Un incident majeur, une attaque du Hezbollah, une rupture iranienne ou une campagne électorale américaine peuvent réactiver les réflexes anciens. Les réseaux pro-israéliens sont encore puissants. L’opinion républicaine reste majoritairement favorable à Israël. Les démocrates, même divisés, n’ont pas encore transformé le basculement de leur base en politique étrangère cohérente.

Mais le tabou est fissuré. À 250 ans, les États-Unis semblent redécouvrir que l’indépendance ne consiste pas seulement à célébrer 1776. Elle consiste aussi à hiérarchiser ses alliances. Israël reste un allié majeur. Il n’est plus toujours le centre de la boussole américaine. Les accords d’Islamabad ne mettent pas fin à la relation spéciale. Ils inaugurent peut-être une période plus dure pour elle : celle où Washington demande à Israël non plus seulement ce qu’il veut, mais ce que cela coûte aux États-Unis.

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