
Une tension qui dépasse Gaza et le Liban
Les tensions entre Israël, la Turquie et plusieurs pays arabes prennent une dimension nouvelle à mesure que les discours sur le « Grand Israël » se mêlent aux guerres en cours à Gaza, au Liban, en Syrie et autour de l’Iran. La controverse ne se limite plus aux déclarations habituelles sur la colonisation en Cisjordanie. Elle touche désormais la perception, dans les capitales arabes et à Ankara, d’un projet israélien plus large, fondé sur la supériorité militaire, l’élargissement des zones de contrôle et la normalisation progressive des frappes au-delà des frontières reconnues.
L’Arabie saoudite suit cette évolution avec une attention particulière. Riyad avait déjà condamné les propos de Benjamin Netanyahu sur une vision de « Grand Israël », en les considérant comme une remise en cause dangereuse du droit international et des droits palestiniens. Plusieurs pays arabes et islamiques avaient ensuite publié une déclaration commune dénonçant ces propos comme une menace directe pour la sécurité nationale arabe, la souveraineté des Etats et la stabilité régionale. Cette réaction collective montre que le débat a dépassé le seul cadre palestinien.
La Turquie adopte, elle aussi, une ligne de plus en plus dure. Le président Recep Tayyip Erdogan a affirmé que les attaques israéliennes contre la Syrie et le Liban avaient atteint un niveau menaçant aussi la sécurité turque. Ankara accuse Israël de chercher à déstabiliser des espaces voisins, de la Méditerranée orientale au Levant, et de transformer ses opérations militaires en doctrine régionale. La Turquie a déjà suspendu ses échanges commerciaux avec Israël et appelle à des mesures judiciaires internationales.
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Le retour d’une peur ancienne
Le terme de « Grand Israël » ne renvoie pas toujours à un programme officiel clairement établi. Il circule dans des discours politiques, religieux, militants ou médiatiques. Mais dans le contexte actuel, il est reçu dans les pays arabes comme le symptôme d’une dérive expansionniste. Les propos de responsables israéliens sur la Cisjordanie, Gaza, le Liban ou la Syrie donnent à cette inquiétude une résonance concrète. Les capitales arabes ne se contentent plus d’y voir une provocation verbale. Elles y lisent une orientation possible du rapport de force régional.
La réaction saoudienne s’explique par cette lecture. Riyad reste attaché à une solution politique incluant un Etat palestinien. Le royaume lie toujours toute normalisation avec Israël à des garanties sur la question palestinienne. Les déclarations sur le « Grand Israël », l’expansion des colonies, les projets dans la zone E1 et les propos de ministres israéliens opposés à un Etat palestinien rendent cette équation presque impossible. Elles exposent aussi l’Arabie saoudite à une pression intérieure, arabe et islamique si elle apparaissait comme indulgente face à un discours perçu comme annexionniste.
Les Emirats arabes unis, la Jordanie, l’Egypte, le Qatar et d’autres pays arabes suivent la même séquence avec leurs propres contraintes. Certains ont signé des accords avec Israël. D’autres entretiennent des canaux sécuritaires ou diplomatiques. Mais tous savent que la rhétorique expansionniste israélienne touche à une ligne rouge. Elle ne menace pas seulement les Palestiniens. Elle pose la question de la souveraineté des Etats voisins, de la stabilité des frontières et de la possibilité d’une paix régionale fondée sur autre chose que la domination militaire.
L’Arabie saoudite entre fermeté et réalisme
Selon des sources informées citées dans la presse libanaise, la position saoudienne à l’égard du Hezbollah et de ses armes était, avant la guerre américano-israélienne contre l’Iran, marquée par une fermeté nette. Riyad rejetait toute formule de compromis et reprochait au commandant de l’armée libanaise, le général Rodolphe Haykal, de ne pas appliquer les décisions gouvernementales liées au contrôle des armes. Le désarmement du Hezbollah restait alors présenté comme une priorité sans ambiguïté.
La guerre régionale a modifié cette approche sans changer l’objectif final. Les mêmes sources indiquent que la partie saoudienne parle désormais d’une approche plus réaliste dans la gestion du dossier. Le désarmement du Hezbollah reste en tête des priorités, mais Riyad tiendrait davantage compte des équilibres créés par la guerre, de la capacité de résistance de l’Iran et de la montée de l’agressivité israélienne. Ce glissement ne signifie pas un soutien saoudien au Hezbollah. Il traduit plutôt une réévaluation du calendrier, des moyens et du coût politique d’une confrontation directe.
Deux facteurs expliqueraient ce changement. Le premier est la résilience de l’Iran. La guerre n’a pas réduit Téhéran au rôle d’acteur affaibli que certains espéraient. Elle a au contraire montré sa capacité à tenir dans un affrontement régional, à imposer le Liban comme dossier de négociation et à conserver un pouvoir de nuisance militaire. Le second facteur est l’escalade israélienne. Les frappes au Liban, les menaces contre la Syrie, les discours sur la colonisation et les références au « Grand Israël » inquiètent des capitales arabes qui ne veulent pas voir Israël transformer une supériorité militaire en carte régionale redessinée.
Pour Riyad, cette double évolution crée une difficulté. Trop de pression sur le Hezbollah, dans un moment où Israël multiplie les frappes au Liban, pourrait être interprétée comme un alignement sur les objectifs israéliens. Trop de souplesse envers le Hezbollah affaiblirait la ligne saoudienne sur la souveraineté de l’Etat libanais et sur le monopole des armes. L’approche dite réaliste consiste donc à maintenir l’objectif du désarmement, tout en évitant d’en faire une injonction immédiate qui ignorerait la guerre, la place de l’Iran et la radicalisation du discours israélien.
Ankara voit une menace directe
La Turquie formule ses inquiétudes de manière plus frontale. Erdogan accuse Israël de menacer non seulement Gaza et le Liban, mais aussi la Syrie, la Méditerranée orientale et les intérêts turcs. Pour Ankara, les opérations israéliennes au-delà des frontières palestiniennes confirment une stratégie de projection qui peut, à terme, croiser les zones d’influence turques. La Syrie constitue ici le point de friction le plus visible. La Turquie y maintient des intérêts sécuritaires, militaires et politiques importants.
L’inquiétude turque dépasse aussi la Syrie. Ankara regarde la Méditerranée orientale, Chypre, les routes énergétiques et les équilibres navals. Toute extension de la présence militaire israélienne ou toute doctrine de frappe préventive régionale peut être interprétée comme une menace indirecte pour la Turquie. Erdogan présente donc les opérations israéliennes comme un danger global, pas seulement comme un différend israélo-arabe. Cette formulation vise à internationaliser le problème et à mobiliser les pays qui craignent une déstabilisation durable du Levant.
Les tensions verbales entre Ankara et Tel-Aviv se sont aussi aggravées. Des responsables turcs accusent Netanyahu de détourner l’attention des accusations visant Israël à Gaza et au Liban. Les responsables israéliens répondent en dénonçant les positions turques et les liens d’Ankara avec des mouvements palestiniens. La relation bilatérale, déjà fragilisée depuis Gaza, est désormais inscrite dans une logique d’affrontement politique. La Turquie ne se présente plus seulement comme défenseur des Palestiniens. Elle se présente comme un Etat menacé par une trajectoire israélienne régionale.
Le « Nouveau Moyen-Orient » de 2006
La crise actuelle réactive un vocabulaire ancien. En 2006, durant la guerre entre Israël et le Hezbollah, la secrétaire d’Etat américaine Condoleezza Rice avait parlé des « douleurs de l’enfantement d’un nouveau Moyen-Orient ». Cette formule avait été très mal reçue au Liban et dans le monde arabe. Elle avait donné l’impression que la destruction du Liban était acceptée comme un passage obligé vers un ordre régional voulu par Washington et Tel-Aviv.
Derrière cette expression se trouvait une vision stratégique. Le « nouveau Moyen-Orient » devait affaiblir les acteurs armés hostiles à Israël, réduire l’influence iranienne, renforcer les alliés arabes des Etats-Unis et ouvrir la voie à une normalisation plus large. Dans cette lecture, le Liban était un théâtre clé. Le Hezbollah devait être brisé militairement ou politiquement. La défaite de la résistance libanaise devait ouvrir une nouvelle phase régionale. La guerre de 2006 n’a pas produit ce résultat. Elle a au contraire renforcé le poids politique du Hezbollah au Liban et accru la prudence de plusieurs régimes arabes.
Vingt ans plus tard, le vocabulaire a changé, mais les inquiétudes restent proches. Les pays arabes voient réapparaître une logique de recomposition régionale par la force. Le « nouveau Moyen-Orient » n’est plus seulement porté par des discours américains. Il se manifeste dans la répétition des frappes, la fragmentation des espaces palestiniens, les incursions au Liban et en Syrie, les projets de colonies et les débats israéliens sur la souveraineté étendue. Les capitales arabes y voient un risque de précédent : si une puissance peut imposer une nouvelle carte par la guerre, aucune frontière ne paraît totalement protégée.
Les pays arabes face à une équation instable
Les pays arabes se trouvent devant une équation difficile. Ils veulent contenir l’Iran et limiter l’influence de ses alliés, notamment le Hezbollah. Ils veulent aussi empêcher Israël de transformer cette confrontation en domination régionale sans limite. Cette double exigence crée des contradictions. Pendant des années, plusieurs capitales ont vu dans l’affaiblissement du Hezbollah un objectif compatible avec leurs intérêts. Mais lorsque l’offensive israélienne s’accompagne de destructions au Liban, de menaces sur la Syrie et de discours sur le « Grand Israël », le calcul change.
L’Arabie saoudite illustre cette tension. Riyad ne se rapproche pas du Hezbollah. Le royaume ne renonce pas à l’idée que les armes hors Etat affaiblissent le Liban et créent un levier iranien. Mais il semble désormais tenir compte d’un autre danger : celui d’un Israël qui chercherait, sous couvert de sécurité, à modifier durablement les équilibres territoriaux. Dans cette perspective, la question n’est plus seulement de savoir comment réduire l’influence iranienne. Elle devient aussi de savoir comment empêcher Israël d’utiliser la guerre contre l’Iran et ses alliés pour imposer sa propre architecture régionale.
L’Egypte et la Jordanie ont une lecture similaire, même si elles l’expriment différemment. Elles ont des traités de paix avec Israël, mais elles s’inquiètent de tout projet de déplacement de Palestiniens, d’annexion de facto ou de redéfinition des frontières. Le discours sur le « Grand Israël » touche directement ces deux pays, car il réactive la peur d’un transfert de population et d’une remise en cause des équilibres issus des guerres israélo-arabes. Leur condamnation des propos de Netanyahu s’inscrit dans cette inquiétude.
La normalisation arabe sous pression
Le discours du « Grand Israël » fragilise aussi les accords de normalisation. Les Accords d’Abraham avaient reposé sur l’idée que l’intégration régionale d’Israël pouvait produire des bénéfices économiques, technologiques et sécuritaires. Cette logique supposait cependant que la question palestinienne reste contenue, et que la région ne soit pas entraînée dans une succession de guerres. La guerre à Gaza, les opérations au Liban, les tensions avec l’Iran et les propos annexionnistes ont érodé cette base politique.
Pour les pays ayant normalisé leurs relations avec Israël, le coût d’image augmente. Il devient plus difficile de justifier des liens ouverts avec un gouvernement israélien dont certains ministres rejettent un Etat palestinien et assument des projets de colonisation. Pour les pays qui n’ont pas normalisé, notamment l’Arabie saoudite, la marche vers un accord paraît repoussée. Riyad ne peut pas signer une normalisation historique au moment où l’opinion arabe voit des images de destruction à Gaza, au Liban et en Cisjordanie, et entend parler de « Grand Israël ».
La question palestinienne retrouve donc un rôle central. Elle n’est plus seulement un dossier moral ou historique. Elle redevient un verrou stratégique. Les responsables saoudiens ont répété qu’aucune normalisation ne serait possible sans perspective crédible d’Etat palestinien. Or les projets comme E1, les propos de Smotrich et les déclarations sur la vision du « Grand Israël » ferment précisément cet horizon. Le lien entre colonisation et normalisation devient alors direct.
Le Liban comme test régional
Le Liban est devenu un test pour cette nouvelle phase. Israël affirme vouloir neutraliser le Hezbollah. Les Etats-Unis cherchent à obtenir un arrangement qui évite une guerre régionale plus large. L’Iran veut garder le Liban dans le champ de l’accord régional. Les pays arabes veulent limiter le Hezbollah, mais ne veulent pas d’une destruction israélienne illimitée du Liban. Cette superposition rend la crise libanaise plus large qu’un conflit frontalier.
La position saoudienne rapportée par la presse libanaise montre ce déplacement. Avant la guerre, Riyad aurait mis la priorité sur la fermeté contre les armes du Hezbollah. Après la guerre américano-israélienne contre l’Iran et la montée de la rhétorique du « Grand Israël », le royaume parlerait davantage de réalisme. Ce mot ne règle rien, mais il signale un changement de méthode. Il reconnaît que le désarmement du Hezbollah ne peut pas être traité comme une simple demande administrative adressée à l’armée libanaise, surtout lorsque l’armée israélienne continue de frapper le territoire libanais.
Le général Rodolphe Haykal se retrouve, dans cette lecture, au cœur d’une attente contradictoire. Certains partenaires étrangers veulent que l’armée applique les décisions gouvernementales sur les armes. Mais l’armée ne peut pas devenir l’instrument d’un agenda perçu comme servant les frappes israéliennes. Elle doit préserver sa cohésion, éviter une confrontation interne et maintenir sa légitimité nationale. Le réalisme évoqué par les sources saoudiennes tient aussi à cette contrainte : aucune politique libanaise durable ne peut être imposée par injonction extérieure sous bombardement israélien.
Une région entre deux hégémonies redoutées
La crise révèle une inquiétude plus profonde dans le monde arabe : celle d’être pris entre deux projets de puissance. D’un côté, l’Iran a construit un réseau d’alliés armés, du Liban au Yémen, en passant par l’Irak et la Syrie. De l’autre, Israël affirme une supériorité militaire de plus en plus offensive, avec des frappes sur plusieurs théâtres et une rhétorique de souveraineté étendue chez certains responsables. Les pays arabes cherchent à éviter d’être les terrains de confrontation de ces deux logiques.
L’Arabie saoudite, les Emirats, l’Egypte et la Jordanie veulent un ordre régional stable. Ils ne veulent ni d’une domination iranienne par milices interposées, ni d’une domination israélienne par frappes et annexions. Cette position est difficile à tenir parce que les crises avancent plus vite que les cadres diplomatiques. Chaque frappe au Liban, chaque drone yéménite, chaque missile iranien, chaque projet de colonie et chaque déclaration sur le « Grand Israël » réduit l’espace des compromis.
La Turquie, pour sa part, se voit comme une puissance régionale capable de contester cette dynamique. Elle refuse l’idée d’un ordre dicté par Israël et soutenu par les Etats-Unis. Elle cherche aussi à préserver ses intérêts en Syrie, en Méditerranée et dans le monde musulman. Son opposition à Israël est donc à la fois idéologique, diplomatique et stratégique. Elle donne à Ankara un rôle particulier dans la contestation du « nouveau Moyen-Orient » que certains acteurs voudraient imposer.
Un discours qui produit des conséquences
Les propos sur le « Grand Israël » ne sont pas seulement des mots. Ils produisent des effets diplomatiques. Ils rapprochent des pays arabes qui n’ont pas toujours les mêmes positions. Ils donnent à l’Arabie saoudite un motif pour durcir sa ligne publique contre Israël. Ils renforcent la Turquie dans sa dénonciation d’une menace régionale. Ils compliquent la normalisation. Ils réduisent la marge des gouvernements arabes qui voudraient coopérer avec Israël tout en préservant leur légitimité interne.
Ils ont aussi un effet sur le dossier libanais. Plus Israël apparaît comme expansionniste, moins la demande de désarmement immédiat du Hezbollah paraît politiquement simple. Les adversaires du Hezbollah peuvent continuer à critiquer ses armes. Mais ils doivent répondre à une question que beaucoup de Libanais posent : comment désarmer sous les frappes d’un Etat dont certains responsables parlent d’extension territoriale ou de domination régionale ? Cette question ne justifie pas une militarisation permanente du Liban. Elle complique seulement les solutions simplistes.
Le résultat est une région plus méfiante. Les capitales arabes ne croient plus facilement aux promesses de stabilité liées à l’intégration d’Israël. Elles observent les guerres, les destructions, les projets de colonies et les déclarations des ministres israéliens. Elles réévaluent aussi le rôle de l’Iran, qui n’a pas été affaibli autant qu’espéré et qui utilise désormais le Liban comme levier dans les discussions avec Washington. Entre ces deux forces, l’espace arabe cherche une ligne de défense de ses souverainetés.
Les prochaines semaines diront si cette inquiétude se traduit par des décisions concrètes. L’Arabie saoudite peut maintenir sa demande de désarmement du Hezbollah tout en refusant de la formuler comme une concession à Israël. La Turquie peut accroître sa pression diplomatique contre Tel-Aviv. Les pays arabes peuvent coordonner davantage leurs positions sur le « Grand Israël », la Cisjordanie et le Liban. Le débat sur le nouveau Moyen-Orient, né dans les ruines libanaises de 2006, revient ainsi sous une autre forme, au moment où les ruines s’étendent de nouveau.


