Une visite de condoléances pas comme une autre. Celle-ci vous replonge encore plus dans le passé, dans tout un passé, quand ce sont des libanais qui vivent à l’étranger, des expatriés, qui reviennent pour saluer le départ d’un des leurs. Le père d’un ami d’enfance, d’un amour d’adolescence, qui vous a un peu accompagné à distance, par la suite. Parcours parallèles : l’école, la littérature, Paris, Londres ; la littérature, la pensée,  la course à pieds, l’amitié…  

Aux condoléances, ils sont tous alignés, lui, ses frères et sa sœur. Ils n’ont pas bougé juste la couleur des cheveux un peu argentée. Ils sont toujours aussi beaux. Celui qui était chaleureux est toujours aussi chaleureux ; même vingt, trente ans plus tard. Celui qui était plus froid, droit et beau est toujours pareil. La sœur, la seule femme de la fratrie enveloppe tout le monde de sa tendresse. Son sourire couve l’assemblée. Une espèce de nostalgie s’empare soudain de moi.

Ces esprits brillants vivent tous à l’étranger; avec des « non libanaises » – seule la sœur, ancrée dans le pays est la gardienne du temple. A distance cependant, ils continuent à donner au pays comme ils peuvent ou veulent. L’un d’eux investit dans des entreprises libanaises prometteuses à dimension sociale et qui portent haut l’image du Liban. Il a aussi acheté une vieille maison au cœur de la ville, qu’il a faite restaurer. Les frères s’y retrouvent tous quand ils viennent au pays.

La pierre vous fait revenir surtout si elle est ancienne. Elle abrite ici des icônes qui veillent peut-être sur les murs, ou l’esprit.  Le proprio et ses frères n’ont rien de religieux ; il achète les icônes, parce qu’elles sont très belles, me raconte le jeune frère. Ils viennent d’une famille mixte, chrétien/musulman ; avant-gardiste à l’époque. Leur histoire c’est un peu l’histoire du pays en    filigrane… Exils, aller-retour, détachement, rattachement… 

Et la même histoire se répète encore  sauf que les destinations d’exil ne sont plus les mêmes maintenant. Ce n’est plus forcément Paris ou Londres, mais l’Allemagne par exemple, la Suède. Ils sont nombreux les libanais à apprendre l’allemand au Goethe Institute. Ils sont tous candidats à l’exil. L’Allemagne, pas la France, disent-ils. C’est moins cher et les formalités sont moins compliquées pour de plus grandes opportunités et chances d’accueil. Les Syriens aussi sont nombreux à se présenter au Goethe. Seront-ils comme nous, ces jeunes en partance ?

Se retrouveront-ils seulement lors de condoléances dans la terre natale ? Cette génération, ne reviendra peut-être même pas pour les condoléances. Il faut sans doute avoir vécu la guerre, avoir eu une guerre en commun, pour ressentir ce besoin presque viscéral de revenir voir si tout va bien, s’assurer que tout va bien chez soi ou ce qui continue à être dans le tréfonds, « chez soi ». La guerre renforcerait-elle paradoxalement le  lien ? Le coach sportif libanais que je croise sur la plage à Saint Jean Cap Ferrat et que je reconnais à son accent, s’empresse de me raconter qu’il s’est installé à Nice il y a trois ans et qu’il ne souhaite aucunement rentrer au pays un jour…

Quand on est dans son corps – comme l’est supposément un instructeur de sport –  est-ce partout pareil finalement ? Mais le Liban est aussi dans le corps : les sourires des marchands, c’est du  corps ; la langue, c’est du corps, la générosité, c’est du corps ; l’odeur du pain béni, des pins, sans même parler des cèdres, moins fréquents, du bakhour, c’est aussi du corps.

Vient ensuite cependant l’odeur des poubelles ; dans tous les sens du terme. Et toute personne qui se respecte, veut aspirer à autre chose. Alors, Elie, le coach de Saint Jean, heureux à Nice, on le comprend. Il n’a peut-être pas une sœur ou une figure féminine qui le lie à la terre natale. Les gardiennes du temple semblent prendre le large, elles aussi.  


Article paru dans l‘Agenda Culturel avec l’aimable autorisation de son auteur.

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Consultante et journaliste, avec une prédilection pour l’économie créative et digitale, l’entrepreneuriat social, le développement durable, l’innovation scientifique et écologique, l’édition, les medias et la communication, le patrimoine, l’art et la culture. Economiste de formation, IEP Paris ; anciennement banquière d’affaires (fusions et acquisitions, Paris, Beyrouth), son activité de consulting est surtout orientée à faire le lien entre l’idée et sa réalisation, le créatif et le socio-économique; l’Est et l’Ouest. Animée par l’humain, la curiosité du monde. Habitée par l’écriture, la littérature, la créativité et la nature. Le Liban, tout ce qui y brasse et inspire, irrigue ses écrits. Ses rubriques de Bloggeur dans l’Agenda Culturel et dans Mondoblog-RFI ainsi que ses contributions dans différentes publications - l’Orient le Jour, l’Officiel Levant, l’Orient Littéraire, Papers of Dialogue, World Environment, etc - et ses textes plus littéraires et intimistes disent le pays sous une forme ou une autre. Son texte La Vierge Noire de Montserrat a été primé au concours de nouvelles du Forum Femmes Méditerranée.

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