En partenariat avec Al Madaniya, René Naba, Paris – Pour la troisième fois de sa tumultueuse existence, la Compagnie Générale Maritime (CMA-CGM), fleuron de la deuxième puissance maritime par l’importance de son domaine, paraît devoir faire l’objet d’une opération de renflouement. Au point que se pose, lancinante, la question de savoir si le sauvetage du principal employeur de Marseille (2.600 emplois) n’induit pas, corrélativement, la question du sabordage sacrificiel de son pacha, dans la pure tradition de la déontologie maritime.

Laminée par la chute vertigineuse du fret, à cours de liquidités, ployant sous un endettement faramineux, la Compagnie Générale Maritime navigue une fois de plus dans des eaux troubles. L’endettement est colossal de l’ordre de 5,6 milliards de dollars. Les perspectives, à moyen terme, sombres. Les pertes ont atteint 515 millions de dollars au premier semestre 2015, et, sur la même période, le chiffre d’affaires a baissé de 34 % par rapport à 2008. La situation est si grave que les créanciers du groupe familial, BNP et Société générale en tête, ont constitué un comité de pilotage pour trouver des solutions. 

Un privilège rarissime dans les annales du transport international que ni PANAM (Pan American), pas plus que la BOAC (British Overseas Airways Corporation), -les deux prestigieuses compagnies aériennes, la première américaine la seconde anglaise-, n’en ont  bénéficié, liquidées sans ménagement, alors que la compagnie française continue de bénéficier de tant d’égards. 

Même la livraison à CGM, le 1 er janvier 2016, du plus grand tanker du Monde le «Christophe Colomb», point d’orgue de la célébration de la réussite du pavillon français, de même  qu’auparavant l’édification de son majestueux siège par la talentueuse architecte irakienne Zahia Habib, en surplomb du port de La Joliette (Marseille), paraïssent difficile à enrayer la perte de crédit du management de la compagnie…Sauf à considérer que son partenariat avec le le groupe Vincent Bolloré pour la mise en valeur du port en eau profonde de Kiribi (Cameroun) pourrait, sinon retarder le verdict, à tout le moins à en  atténuer la rigueur.

Ultime avatar, la décision de CMA CGM de se lester de son partenaire historique au Maghreb, China Shipping Container Line, a produit un effet boomerang, accentuant la précarité de sa situation. 8 me opérateur mondial, le chinois a manœuvré de manière à acquérir une position incontournable dans cette zone de gros trafic avec la France, -via Marseille et Alger- en recrutant la totalité des agents locaux du groupe marseillais pour en recycler l’expertise en Algérie, Tunisie et Maroc. 

Le nouveau partenariat entre China Shipping et le Maghreb a été scellé par un ancien de la firme marseillaise, Philippe Borel, qui plus est ancien représentant de CMA-CGM pour l’Afrique du Nord (1997-2012). Grand connaisseur du trafic maritime, Philippe Borel, président de l’USAN (United Shipping Agency Network) a tout simplement constitué une «joint venture» avec China Shipping.

Ultime reliquat de l’affairisme chiraco-haririen, la CGM a alimenté les chroniques judiciaires du dernier demi siècle, suscitant un halo de mystère et dégageant une forte odeur de souffre.   

RETOUR SUR CE FEUILLETON À MULTIPLES REBONDISSEMENTS

“Le meilleur d’entre nous”, qui se prépare minutieusement à faire acte de candidature à la présidentielle française de 2017, est un piètre gestionnaire, c’est à tout le moins, ainsi, qu’il apparaîtra pour l’éternité. Au-delà de ses qualités, immenses, Alain Juppé passera à la postérité pour l’homme qui aura voulu brader, pour un franc symbolique, une entreprise stratégique, «Thomson», et qui s’est délesté au profit d’intérêts privés de la plus importante compagnie maritime navale, la Compagnie générale maritime (CMA-CGM), d’un pays, la France, qui dispose d’un des plus importants domaine maritime international.

A moins que ce technocrate habile, fin connaisseur des arcanes administratifs, présumant toutefois de ses capacités, n’ait voulu tirer argument du formalisme bureaucratique de Bruxelles, les fameux “critères de convergence” de Maastricht, pour opérer la plus grande opération de délocalisation du financement occulte du RPR, le parti budgétivore chiraquien, dont il a été le responsable des finances à la Marie de Paris. Sauf à considérer ces deux opérations comme une gratification du pouvoir chiraquien à des bailleurs de fonds électoraux, l’empressement de M. Juppé à lester son pays des joyaux de son économie n’a jamais trouvé explication convaincante.

«Droit dans ses bottes», comme il se plaît à se décrire, une raideur que confère une certitude suffisante, Alain Juppé, alors Premier ministre, passant outre aux conseils de prudence de son entourage, affiche, en 1996, au sortir d’un semestre social houleux, son intention de vendre au groupe Daewoo l’entreprise publique Thomson Multimédia, officiellement “très endettée”, contre 1 franc symbolique après sa recapitalisation par l’État, à hauteur de 11 milliards de francs.

Curieux procédé qui consiste à doter en capital public une entreprise vouée à être cédée à des intérêts privés, qui plus est un groupe hors de la sphère francophone. M. Juppé se justifiera en invoquant le motif de la “maîtrise des comptes publics”, en conformité avec les critères de Maastricht, notamment le pacte de stabilité et de croissance. Le plan, il est vrai, avait facilité la qualification de la France pour l’euro, à la suite du passage du déficit public de 5,5 % du PIB en 1995 à 3,0 % en 1997.

Mais le fait que le procédé ait été repris, avec les mêmes arguments, pour la cession de la Compagnie Générale Maritime, que de surcroît les deux bénéficiaires aient été des entrepreneurs proches du pouvoir chiraquien,  que les entreprises en voie de cession, enfin, aient été des entreprises stratégiques viables, ont suscité des interrogations sur les motivations profondes de M. Juppé et de son mentor Jacques Chirac.

Thomson CSF survivra, en effet, à son potentiel repreneur sinistré par une faillite frauduleuse, devenant même un groupe industriel français stratégique, s’articulant sur trois pôles: défense, aéronautique et sécurité. Et l’ami de M. Juppé, le PDG de Daewoo, décoré d’ailleurs des mains du premier ministre français de l’époque, condamné pour faillite frauduleuse. Thomson Multimédias détenait, à cette époque, les brevets et licences de la totalité des supports numériques sur disque (CD, CD-Rom, LaserDisc, DVD, disques magnéto-optiques, disquettes) qui génèrent des royalties dans le monde entier avec l’émergence de la télévision numérique. De plus, Thomson restait dépositaire de la marque no1 en Amérique du Nord: RCA.

Le groupe français était donc, en termes économiques, un groupe viable. En tout cas infiniment plus viable que le repreneur. La vente n’a pas été finalisée, en raison de la forte instabilité qui agitait alors le groupe Daewoo. Groupe industriel sud coréen, présent dans de nombreux domaines, dont la construction navale, les armes, l’électroménager et l’automobile, Daewoo a été finalement démantelé, en 1999, par le gouvernement sud-coréen à la suite d’une faillite frauduleuse.

L’ancien patron  Kim Woo-Choong, décoré par Alain Juppé, a été condamné par la justice sud-coréenne, le 30 mai 2000, à dix ans de prison pour fraude et détournement de fonds en liaison avec cette faillite retentissante. Daewoo est, depuis 2002, contrôlée par le deuxième constructeur automobile mondial, General Motors. GM est actionnaire de GM-Daewoo à hauteur de 42 % et Suzuki à hauteur de 27.pour cent. En France, en dépit de nombreux avantages financiers dont il bénéficiera, de l’ordre de 46 millions d’euro depuis 1986, le groupe quittera la Lorraine en licenciant tout son personnel, soit 1200 salariés de trois sites français. Beau retour sur investissement pour les finances publiques françaises

Quant à la Compagnie générale maritime, son histoire est moins linéaire: La compagnie générale maritime est à proprement parler une affaire de famille, tant par sa conception que par son exploitation.

Première entreprise de navigation maritime en France, la CGM a été cédée à la firme libanaise Rodolphe Saadé et Frères pour 20 millions de FF après sa recapitalisation par l’état français pour un montant de 1,1 milliards de FF, soit un différentiel de 1,080 milliards de FF, record difficilement égalable dans les annales de la jonglerie de la finance internationale.

La transaction qui s’apparente à un bradage en tout point comparable à un autre avatar financier français, -le projet de cession de Thomson Multimédia au conglomérat défaillant sud-coréen Daewoo “pour un franc symbolique”-, s’est d’ailleurs faite, en 1996, sous le même gouvernement de M. Alain Juppé, à une époque où M. Bernard Pons, président de l’association des amis du président Jacques Chirac, officiait au ministère des transports, l’autorité de tutelle en la matière. Censée dynamiser le pavillon français, la restructuration de la CGM va se révéler être, par ses dérives financières successives, une opération proprement calamiteuse non seulement pour la compagnie mais aussi pour les nouveaux propriétaires et sans doute pour leurs parrains dans l’hypothèse d’éventuels dérapages.

Principal bénéficiaire de l’opération, Jacques Saadé n’est rien moins que le partenaire de Rafic Hariri dans le grandiose projet Saidoun visant notamment à l’aménagement d’un port pour porte conteneurs à Saida, au sud Liban, la ville natale de l’ancien premier ministre libanais assassiné.

Jacques et Johnny, les deux frères Saadé, nouveaux copropriétaires de la CGM, sont des êtres antithétiques, nullement prédisposés à la synthèse et défient à ce titre les lois de la dialectique. L’aîné, Jacques, vibrionnant, est impulsif, le cadet, Johnny, obsessionnel, est compulsif. En un mot, deux êtres fratricides.

Artisan de la propulsion trans-océanique de sa compagnie maritime, Jacques se vivait comme l’Amiral de sa flotte, jugeant saugrenue la vocation tardive de son puîné au commandement, qu’il pensait confiner à la gestion des affaires de la société au Liban et en Syrie. Johnny se voulait non le partenaire mineur de son frère, mais l’égal de son aîné en affaires, un intérêt ravivé par la nouvelle dimension internationale prise par l’entreprise familiale avec l’acquisition de CGM.

Succéder au grec Aristote Onassis en “Pacha de l’armement méditerranéen” est le rêve de bon nombre de navigateurs au long cours. Il était incompatible avec les ambitions contraires de deux êtres au souffle court. Il se brisera avec fracas dans les enceintes judiciaires de France et du Liban, sous le coup de butoir des deux antagonismes.

Par ses multiples rebondissements, cette banale querelle de famille portait en elle le risque d’un dérapage vers une affaire d’état. S’estimant abuser, le cadet poursuivra en effet de sa vindicte implacable, son ancien mentor, non sans quelque succès, non sans mettre en émoi la quiétude de quelques hiérarques français, au point qu’il sera un jour demandé instamment au premier ministre libanais de l’époque de veiller à mettre bon ordre dans cette querelle de famille libanaise.  Cela se serait, semble-t-il, passé en avril 1998 en marge de la 3me visite du président Jacques Chirac à Beyrouth à l’occasion de l’inauguration de la nouvelle ambassade française dans la capitale libanaise.

Jacques sera déchargé de ses responsabilités, en février 1999, et placé sous contrôle judiciaire. La remise en ordre de l’affaire -le verrouillage?- qui menaçait d’embraser les palais de la république a été confiée à un vieux vétéran du gaullisme tout droit sorti de sa paisible retraite, Tristan Vieljeux (75 ans), assisté en la circonstance de Me Frédérique Pons, fille de l’ancien ministre gaulliste des transports et conseiller juridique du lobby bananier des Antilles, le principal utilisateur des liaisons maritimes de la CGM. Désarçonné, Jacques a conjuré un sort funeste, répétant à l’envie des propos sibyllins dont la substance se résume à une idée bien simple: s’il devait un jour croupir en prison, les obscurs cheminements des financements de la dernière campagne présidentielle française pourraient subitement devenir lumineux.

Nul ne s’est hasardé à décrypter ce message, ni a fortiori son destinataire, notamment s’il s’agit d’un coupe feu devant un incendie qui menace de ravager tout à la fois la compagnie générale maritime, sa sœur jumelle libanaise, la Compagnie Maritime d’Affrètement (CMA) et les autres comparses aux mœurs de république bananière.

Au mois de mars 1999, une dizaine de procès était en souffrance au Liban en relation avec la Compagnie Générale Maritime, notamment pour constitution de sociétés fictives offshore, dissimulation financière et évasion fiscale dans des paradis fiscaux.

Préfigurant la confirmation de l’existence de suspicions quant à d’éventuelles malversations, le Tribunal de Nanterre a recommandé le 25 juin 1999 une mesure conservatoire: la nomination d’un administrateur judiciaire à la tête de la compagnie française après avoir constaté sa revente à une entreprise en état de cessation de paiement.

Les experts mandatés par la justice redouteraient en effet que l’acquéreur, Jacques Saadé, ait mis à profit la recapitalisation de la société française sur les deniers publics pour renflouer sa propre entreprise -gratifier un éventuel bienfaiteur?-, mobilisant une trésorerie de l’ordre de 553 millions de FF. Survenant après l’évocation d’une éventuelle implication d’une piste Hariri dans les déboires de l’Office des HLM de Paris, les avatars judiciaires de la compagnie de navigation française posent le problème de la pertinence du choix du repreneur quant à sa fiabilité et sa capacité.

A la veille de son retour au pouvoir, M. Hariri se livrera à une mission de bons offices pour régler ce différend qui menaçait d’empoisonner la présidence de Jacques Chirac. La revue “Al Bayane” annonçait, dans son  n° 347 d’Octobre 2000, la transaction financière entre les frères Saadé. Revue économique libanaise mensuelle éditée à Beyrouth et diffusée exclusivement par abonnement aux décideurs économiques libanais (banquiers, affréteurs maritimes, assureurs) “Al Bayane” avançait le chiffre de 240 millions de dollars comme montant de la transaction.

L’accord est intervenu à la suite d’une une intermédiation entreprise par Sami Nahas, avocat proche de M. Rafic Hariri, assisté du bâtonnier libanais Marcel Sioufi et de l’avocat Claude Azouri. Michel Moatti, un des avocats de Jacques Saadé, a participé directement à la rédaction du projet d’accord. Et Me Choucri Khoury, du barreau de Beyrouth, désigné comme tiers arbitre pour veiller à l’application de l’accord.

Johnny a renoncé à tous ses droits et participations dans le groupement CGM-CMA pour 44 quarante quatre millions de dollars. Le règlement se faisant par étape. Le premier versement de 200 millions de dollars a été perçu à la signature de l’accord. Le reliquat de 40 millions de dollars a été réglé par traite bénéficiant d’un aval bancaire en faveur de Johnny, qui pourra ainsi en cas de défaillance de Jacques récupérer son dû. Les deux frères renoncent à toute poursuite ou plainte judiciaire au Liban et à l’étranger. Tout était redevenu merveilleux dans le meilleur des mondes.

La compagnie se hissera au troisième rang mondial, avec 15 milliards de dollars de chiffre d’affaires, avec une activité stratégique et 4000 emplois en France, dont une bonne partie dans la région marseillaise. Sauf que les mauvaises habitudes ont la vie longue. La gestion hasardeuse de Jacques fragilisera la compagnie, faisant l’objet, en 2010, pour la deuxième fois en une décennie, d’un renflouement visant à combler un gouffre financier de 6,7 milliards de dollars et son patron, mis, dans la foulée, sous observation. Privilège rarement concédé à tout autre entrepreneur français.

L’armateur libanais avait joué un rôle actif dans le ravitaillement des milices chrétiennes libanaises du temps de la guerre civile libanaise (1975-1990). De quels secrets sont elles donc porteuses les soutes de la flotte française, pour que la CGM soient bradées et régulièrement renflouées? Nul ne s’est encore  hasardé sur ce plan. L’histoire, seule, le dira.

Sauf à y voir le signe de la malchance ou la marque d’une maladresse difficilement concevable pour des hommes crédités d’une expérience certaine, les démêlés répétitifs de la filière libano africaine de la chiraquie d’entreprise mettent en question la perspicacité de l’autorité de tutelle de l’époque, le premier ministre Alain Juppé et le ministre des transports Bernard Pons, deux membres de la garde rapprochée du président français.

Sauf à y voir le fait d’un malheureux concours de circonstances, ou à y déceler l’indice d’un dessein plus ou moins avouable, la multiplication des scandales judiciaires en toile de fond du feuilleton afro pétrolier d’ELF a mis à nu d’une manière sous-jacente les travers de la gestion d’affaires à la française, accréditant l’idée d’un climat d’affairisme généralisé, obérant par la même la crédibilité de la France.

Ultime reliquat de l’affairisme chiraco-haririen, la CGM a alimenté les chroniques judiciaires du dernier demi siècle, suscitant un halo de mystère et dégageant une forte odeur de souffre. 

Au vu de ce bilan, le cabotage -cabotinage sur fond de copinage?- le long des ports méditerranéens ne paraît pas prédisposer, forcément, à la stature de commandeur….

Au point que se pose, lancinante, la question de savoir si le sauvetage du principal employeur de Marseille n’induit pas, corrélativement, le sabordage sacrificiel du dernier nabab de l’ère de l’affairisme chiraco haririen (78 ans), à la barre de la firme depuis près de deux décennies.

Notes

1- René Naba est l’auteur de l’ouvrage «Hariri, de père en fils, hommes d’affaires, premiers ministres» Editions l’Harmattan Janvier 2011.

2 Alain Juppé, le meilleur d’entre nous. Vraiment?  Par René Naba

3- Dossier spécial: Le plan pour éviter le naufrage de CMA-CGM

http://lexpansion.lexpress.fr/entreprises/le-plan-de-cma-cgm-pour-eviter-le-naufrage_1412638.html

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