Je m’appelle Achrafieh … – Par Carl Gédéon

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Mes amis,  gouverneurs et citoyens,

Venez contempler mon corps en ruine. Venez nombreux, partager ma peine et ma souffrance. Venez voir ce qu’ont fait de moi, ceux qui ont du mal a voir rayonner le cœur de Beyrouth.  Venez admirer les cadavres et les blessures de mes enfants. Venez avec vos mouchoirs, consoler une mère saignante de tout part, versant de chaudes larmes sur ceux qui ne sont plus là.

Chers amis, il y a deux jours, j’étais encore belle et majestueuse, mais la vie en a voulu autrement. En effet, le grand bombardement a tout fait basculer. Rien n’est plus comme avant, toujours la vie reprend, tout ceux qu’on a aimé tellement. C’est vrai qu’ils continuent d’exister mais pas comme avant. De leur absence, la misère enveloppe mes rues, mes quartiers, mes magasins et même  mes enfants qui ont échappé au désastre. Personne n’ose sortir, ou plutôt, personne n’a envie de sortir. Eux aussi, ne supportent pas de me voir, leur mère, en désarroi.

Mes amis, on m’avait dit qu’en 2012, le monde viendra à sa fin, mais apparemment , c’est moi seule, et pas le monde. En effet, cette année m’est un véritable calvaire. C’est pour la deuxième fois, qu’on me fait goûter à l’amertume de la vie. C’est pour la deuxième fois, que je porte du noir, que je me sens vide de vie. Je ne veux pas ouvrir les yeux et me voir dans cet état-là. Je ne veux pas ouvrir les yeux et voir ma mère Beyrouth désemparée, à la vue de son cœur blessé. Je ne veux pas ouvrir les yeux et ne plus les voir, eux, qui étaient ma raison de vivre. J’ai perdu mes enfants, et nul ne pourra me les rendre.

Mes amis, je me demande si  le bombardement visait seulement une personne d’une haute importance politique. Si c’était le cas, pourquoi mes enfants ont-ils succombé ?  En plus, les médias n’ont fait que parler de cette personne visée depuis le début. Et mes enfants, pourquoi n’ont-ils rien dit à leur propos? Pourquoi n’ont-ils pas parler des pauvres familles dont les maisons ont été détruites? Pourquoi n’ont-ils rien dit à propos des jeunes qui sont devenus orphelins? Ah, j’ai bien oublié qu’on est au Liban et que le citoyen n’est que poussière. Aussi, le gouvernement a mis en place deux jours de deuil pour le désastre qui m’a frappé. Mais, si ce bombardement n’était pas un attentat visant une personne politique, le gouvernement aurait-il mis en place ces deux jours de deuil? Je doute fort, car, au Liban, offrir deux jours pour le respect d’innocents citoyens, ne vaut pas la peine, malheureusement. Mais, ce qui me désole le plus, c’est l’attitude des Libanais vis- à- vis de ce qui s’est passé. A vrai dire, au lieu de prendre une attitude et une démarche humaine et d’aller prier pour les innocents qui ont été tués et pour moi la mère des martyrs, ils ont préféré prendre une démarche politique et commencer à se blâmer les uns les autres sur ce qui s’est passé. Je suis désolée de vous le dire, mais j’ai vraiment honte de vous.  Vous êtes entrain de perdre vos valeurs humaines et vous voulez bâtir un pays… et bien, je vous souhaite bonne chance.

Je m’appelle Achrafieh, Mère des anges et des rescapés, mais cela ne m’empêchera pas d’être une Mère forte, toujours debout sur ses deux pieds.

Par Carl C. Gedeon,
Terminale Littéraire, SSCC – Kfarhbab

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