
Le Collège des Saints-Cœurs de Marjayoun se retrouve au centre de l’actualité après une nouvelle nuit de bombardements israéliens dans le Sud-Liban. Des images reçues ce vendredi matin montrent les effets de cette séquence sur l’environnement immédiat de l’établissement, symbole d’une vie scolaire désormais placée sous la menace permanente des frappes. Aucun bilan technique complet n’avait encore été publié sur les dommages propres au collège au moment de la rédaction. Mais l’alerte suffit à rappeler que la guerre ne touche pas seulement des positions militaires revendiquées. Elle atteint aussi les écoles, les lieux de culte, les symboles religieux et les sites archéologiques qui structurent la vie civile du Sud.
À Marjayoun, le collège des Sœurs des Saints-Cœurs occupe une place particulière. L’établissement accueille des élèves issus de familles chrétiennes, musulmanes et druzes. Il représente un espace de transmission dans une région où la coexistence repose aussi sur les écoles, les paroisses, les mosquées, les commerces, les marchés et les réseaux familiaux. Dans ce contexte, voir un établissement scolaire exposé aux bombardements revient à toucher un repère collectif. Une école n’est pas un simple bâtiment. Elle dépend de trajets sûrs, de parents rassurés, d’enseignants présents, d’élèves capables de suivre un cours sans attendre la prochaine explosion.
La situation de Marjayoun s’inscrit dans une escalade plus large. Les dernières frappes israéliennes ont visé plusieurs secteurs du Sud-Liban, notamment Tyr, Saïda, Adloun, Nabatiyé et des zones de la Békaa occidentale. Des agences de presse ont fait état de victimes civiles, dont des enfants, dans les bombardements du 28 mai. Israël affirme viser des infrastructures ou des cadres liés au Hezbollah. Les autorités libanaises dénoncent, de leur côté, une extension de la violence contre des zones civiles. Entre ces deux récits, les habitants mesurent surtout les conséquences concrètes : routes coupées, écoles fermées, maisons endommagées et déplacements forcés.
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Le collège des Saints-Cœurs, une cible civile par nature
Le droit international humanitaire part d’un principe central : les parties à un conflit doivent distinguer en permanence les objectifs militaires des civils et des biens civils. Une école est, par nature, un bien civil. Elle ne peut pas être attaquée, sauf si elle est utilisée de manière effective à des fins militaires et si sa destruction offre un avantage militaire concret et direct. Même dans ce cas, l’attaquant doit respecter les règles de proportionnalité et prendre toutes les précautions possibles pour éviter les pertes civiles et les dommages excessifs.
Appliqué à Marjayoun, ce cadre juridique impose une question simple. Si le Collège des Saints-Cœurs a été touché directement, ou si son environnement immédiat a été frappé sans objectif militaire clairement établi, les faits peuvent entrer dans la catégorie des attaques illicites contre un bien civil. La qualification de crime de guerre exige ensuite une enquête indépendante. Elle doit déterminer la nature exacte de la frappe, l’objectif visé, les renseignements disponibles, les avertissements éventuels, les dommages constatés et le degré de connaissance des responsables militaires.
Le Statut de Rome de la Cour pénale internationale est explicite sur ce point. Il qualifie de crime de guerre le fait de diriger intentionnellement des attaques contre des bâtiments consacrés à l’enseignement, à la religion, à l’art, à la science ou à des fins charitables, ainsi que contre des monuments historiques, à condition qu’ils ne soient pas des objectifs militaires. Cette règle rejoint le droit coutumier. Elle ne protège pas seulement les personnes présentes dans les lieux. Elle protège aussi la fonction civile de ces bâtiments, c’est-à-dire leur rôle dans la vie d’une société.
Dans le cas d’un établissement scolaire, l’atteinte ne se mesure donc pas uniquement au nombre de murs fissurés ou de vitres brisées. Elle se mesure aussi à l’interruption des cours, à la peur des élèves, à l’impossibilité pour les enseignants de venir, à la perte de confiance des familles et au risque d’un décrochage durable. Lorsque la guerre empêche une école de fonctionner, elle produit un dommage civil prolongé. Si ce dommage résulte d’une attaque indiscriminée, disproportionnée ou intentionnellement dirigée contre un bien protégé, il relève des catégories les plus graves du droit de la guerre.
Des lieux de culte chrétiens déjà atteints
L’inquiétude autour du Collège des Saints-Cœurs intervient après une série d’atteintes signalées contre des lieux et symboles chrétiens du Sud-Liban. Dans le village de Debel, une image largement diffusée a montré un soldat israélien frappant une statue du Christ tombée d’une croix. L’armée israélienne a reconnu l’authenticité de l’image et annoncé des mesures disciplinaires. L’incident a été condamné par des responsables religieux et par des voix internationales, car il ne relève pas du dommage indirect causé par une explosion. Il montre une action volontaire contre un symbole religieux.
Un autre épisode a concerné une statue de la Vierge Marie, dans laquelle un soldat israélien a placé une cigarette, selon des images publiées par des médias régionaux. L’armée israélienne a indiqué avoir ouvert un examen interne. Ces gestes n’ont pas la même qualification qu’un bombardement. Mais ils participent à un climat de profanation et peuvent nourrir, dans une enquête plus large, l’analyse de l’intention, du comportement des troupes et du respect dû aux biens religieux dans les territoires où elles opèrent.
D’autres sites chrétiens ont été endommagés dans des villages du Sud. Des médias religieux ont rapporté la destruction ou l’endommagement d’un couvent et d’une ancienne école de religieuses à Yaroun. Des églises de localités comme Yaroun, Derdghaya, Qawzah ou Alma el-Chaab ont également été citées dans des bilans de destructions ou de dommages. Dans ces villages, la guerre ne frappe pas seulement des infrastructures. Elle atteint des lieux de prière, des écoles paroissiales, des maisons anciennes et des cimetières qui portent la mémoire des communautés.
Au regard du droit international, les églises et les institutions religieuses bénéficient d’une protection spécifique lorsqu’elles ne sont pas utilisées à des fins militaires. Une attaque intentionnelle contre une église, un couvent, une école religieuse ou un symbole de culte peut constituer un crime de guerre. Une profanation volontaire peut aussi constituer une violation grave des obligations de respect des biens religieux, même si sa qualification pénale dépend des faits établis, de l’ampleur du dommage et du cadre juridique retenu par une juridiction compétente.
Les mosquées et sanctuaires musulmans également menacés
Les atteintes ne concernent pas seulement les sites chrétiens. Des lieux de culte musulmans ont également été touchés ou détruits dans le Sud-Liban. À Khiam, des images diffusées en mars ont montré la destruction du minaret d’une mosquée par des forces israéliennes, selon des médias régionaux. La ville, située près de Marjayoun, a été l’un des secteurs les plus disputés de la guerre récente. Elle a connu des bombardements massifs, des combats et un déplacement important de sa population.
Des centres spécialisés dans le patrimoine ont aussi documenté des dommages visant des mosquées, des sanctuaires et des lieux religieux dans d’autres villages du Sud. Parmi les cas mentionnés figurent la mosquée de Blida et le sanctuaire attribué au prophète Benjamin à Muhaibib. Ces lieux ont une valeur religieuse, sociale et historique. Ils organisent les rites, les rassemblements, les funérailles, les fêtes et les mémoires locales. Leur destruction ne produit pas seulement une perte architecturale. Elle rompt une partie du lien entre les habitants et leur territoire.
La protection des mosquées relève du même principe que celle des églises. Les bâtiments consacrés à la religion sont protégés, quelle que soit la communauté concernée. Le droit international ne hiérarchise pas les lieux de culte selon leur confession. Une mosquée, une église, un sanctuaire, une chapelle ou un cimetière doivent être épargnés tant qu’ils ne deviennent pas des objectifs militaires. En cas de doute, la protection civile doit prévaloir jusqu’à preuve du contraire.
Cette règle est essentielle dans une région comme le Sud-Liban, où les lieux religieux marquent les villages et les chemins. Lorsque plusieurs types de lieux de culte sont atteints dans un même territoire, la crainte dépasse chaque communauté. Elle devient nationale. Elle signifie que la guerre met en danger ce qui permet aux habitants de vivre ensemble, de transmettre une mémoire et de revenir après les déplacements. À Marjayoun, l’école des Saints-Cœurs s’inscrit dans ce paysage blessé, où la vulnérabilité scolaire rejoint la vulnérabilité religieuse.
Tyr et Beaufort, le patrimoine historique sous menace
Les bombardements récents ont aussi relancé l’inquiétude autour du patrimoine archéologique. Tyr, ville classée au patrimoine mondial de l’Unesco, a été visée jeudi 28 mai par des frappes israéliennes dans des quartiers urbains. Selon des informations de presse, un avertissement israélien a mentionné un bâtiment situé très près de la zone archéologique, avant qu’une frappe ne touche le secteur. Des images ont montré une forte explosion dans la ville. Le ministère libanais de la Culture a alerté sur le danger pesant sur les ruines de Tyr.
La cité de Tyr n’est pas un site ordinaire. Elle porte des traces phéniciennes, romaines, byzantines et médiévales. Ses vestiges appartiennent à l’histoire du Liban, mais aussi à celle de la Méditerranée. Le droit international accorde une protection particulière aux biens culturels, surtout lorsqu’ils sont inscrits au patrimoine mondial ou placés sous protection renforcée. Même lorsqu’une frappe ne détruit pas directement un monument, les ondes de choc, les incendies, les vibrations et les débris peuvent produire des dommages graves sur des structures anciennes.
Le château de Beaufort, ou Qalaat al-Chaqif, a lui aussi été évoqué dans les alertes de ces derniers jours. Le ministre libanais de la Culture a déclaré que la forteresse médiévale surplombant Nabatiyé avait été directement touchée, tandis que des médias ont rapporté des bombardements près du site et dans le secteur d’Arnoun. Beaufort figure parmi les symboles historiques majeurs du Sud. Sa position dominante en a fait un lieu stratégique dans plusieurs guerres. Mais sa valeur militaire passée ne supprime pas sa protection culturelle actuelle.
L’Unesco avait accordé une protection renforcée provisoire à plusieurs sites libanais, dont Tyr et Beaufort, dans le contexte des hostilités. Cette protection signifie que la communauté internationale reconnaît leur importance exceptionnelle et la nécessité de les préserver. Elle ne crée pas un bouclier physique contre les missiles. Elle renforce toutefois les obligations des belligérants. Attaquer intentionnellement un monument historique protégé, lorsqu’il ne constitue pas un objectif militaire, peut constituer un crime de guerre.
Pourquoi ces attaques peuvent relever des crimes de guerre
La qualification de crime de guerre ne repose pas sur l’émotion provoquée par les images, mais sur des critères juridiques précis. Le premier est la nature de la cible. Une école, une église, une mosquée, un couvent, un sanctuaire ou un site archéologique sont des biens civils ou culturels protégés. Le second critère est l’absence d’objectif militaire. Si ces lieux ne servent pas à stocker des armes, à abriter des combattants ou à conduire des opérations, ils ne peuvent pas être visés. Le troisième critère est l’intention ou la connaissance. Il faut établir que l’attaquant savait, ou ne pouvait ignorer, la nature protégée du lieu.
D’autres règles peuvent aussi entrer en jeu. Une attaque indiscriminée, qui ne distingue pas entre objectifs militaires et biens civils, peut constituer un crime de guerre. Une attaque disproportionnée, qui cause des dommages civils excessifs par rapport à l’avantage militaire concret attendu, peut également relever de cette qualification. Le défaut de précautions, lorsque l’attaquant ne choisit pas les moyens et méthodes les moins dangereux pour les civils, peut engager une responsabilité. Les avertissements donnés à la population ne suffisent pas à légaliser une frappe si la cible demeure civile ou si l’attaque reste disproportionnée.
Ce cadre juridique est important pour le cas de Marjayoun. Si les bombardements ont touché le Collège des Saints-Cœurs ou ses abords sans nécessité militaire établie, il ne s’agit pas seulement d’un dommage collatéral à déplorer. Il peut s’agir d’une violation du principe de distinction. Si les frappes se sont déroulées dans un environnement scolaire, religieux ou patrimonial connu, l’obligation de précaution devient encore plus forte. Les responsables militaires doivent vérifier les cibles, choisir les moyens d’attaque, évaluer les risques et annuler ou suspendre l’opération si les dommages civils attendus sont excessifs.
La répétition des atteintes contre des lieux protégés peut aussi peser dans l’analyse. Un incident isolé exige une enquête. Une série d’incidents contre des écoles, des lieux de culte et des sites patrimoniaux peut révéler un mode opératoire, une insuffisance systémique de précautions ou une tolérance envers des comportements illicites. Cette répétition ne remplace pas la preuve. Mais elle rend plus urgente la documentation des faits, la conservation des images, le recensement des dommages et l’accès d’experts indépendants aux sites concernés.
La responsabilité ne s’efface pas derrière les objectifs revendiqués
Israël affirme régulièrement viser le Hezbollah, ses infrastructures et ses combattants. Cette affirmation doit être examinée dans chaque cas. Le droit de la guerre reconnaît qu’un objectif militaire peut être attaqué. Mais il n’autorise pas les attaques contre des biens civils au seul motif qu’un mouvement armé opère dans la région. Il ne permet pas non plus de frapper largement un village, une école ou un quartier historique si l’avantage militaire attendu ne justifie pas les dommages civils prévisibles.
La présence alléguée d’un combattant ou d’un équipement militaire à proximité d’un lieu protégé ne suffit pas toujours à lever la protection du site lui-même. Elle impose au contraire une évaluation plus rigoureuse. L’attaquant doit distinguer la cible exacte de son environnement. Il doit éviter, autant que possible, d’endommager l’école, l’église, la mosquée ou le monument voisin. S’il existe un doute sérieux sur le statut d’un bien, le droit international impose de le présumer civil.
Cette exigence vaut aussi pour les avertissements d’évacuation. Demander à des habitants de partir ne transforme pas automatiquement un quartier en zone militaire librement destructible. Les biens civils restent protégés après le départ des habitants. Les écoles vides, les églises fermées, les mosquées désertées et les ruines archéologiques ne deviennent pas des cibles légales parce que la population a été forcée de s’éloigner. Le déplacement des civils ne suspend pas les obligations du droit humanitaire.
C’est pourquoi le cas du Collège des Saints-Cœurs appelle une documentation complète. Les images reçues doivent être conservées avec leur date, leur lieu, leur origine et, si possible, des éléments permettant de vérifier les dommages. Les autorités libanaises, les responsables de l’établissement, les organisations éducatives et les instances religieuses doivent établir un dossier factuel. Une qualification pénale solide exige des preuves : trajectoires, cratères, munitions, coordonnées, témoignages, horaires, avertissements, présence ou absence d’objectifs militaires dans la zone.
Une atteinte à la vie civile du Sud-Liban
Au-delà du droit, l’affaire révèle la profondeur de la crise civile. Le Collège des Saints-Cœurs ne représente pas seulement une institution scolaire chrétienne. Il représente une possibilité de vie normale dans une région que les bombardements cherchent de facto à rendre invivable. Quand une école devient vulnérable, les familles partent. Quand les familles partent, les villages se vident. Quand les villages se vident, les lieux de culte ferment, les commerces disparaissent et les sites historiques deviennent des ruines sans communauté autour d’eux.
Cette chaîne est visible dans plusieurs localités du Sud. Des habitants de villages frontaliers ont déjà été déplacés vers Tyr, Saïda, Beyrouth ou d’autres régions. Certains vivent chez des proches. D’autres occupent des logements temporaires. Les enfants changent d’école, suivent des cours irréguliers ou perdent le contact avec leur établissement d’origine. Les enseignants doivent adapter les programmes, rassurer les familles et maintenir une présence pédagogique dans des conditions impossibles.
Les lieux de culte subissent la même fragilité. Une église abîmée, une mosquée détruite ou un sanctuaire profané ne sont pas seulement des pertes religieuses. Ce sont des signaux envoyés aux habitants : leur retour sera plus difficile, leur mémoire est atteinte, leur village n’est plus protégé par ses repères. Les sites archéologiques ajoutent une autre dimension. Tyr et Beaufort ne parlent pas seulement aux Libanais du Sud. Ils appartiennent à une histoire plus large, que les guerres contemporaines risquent de réduire à des dommages irréversibles.
Dans ce contexte, la demande d’un cessez-le-feu prend un sens très concret. Elle signifie que les élèves de Marjayoun puissent revenir au collège sans craindre une frappe. Elle signifie que les statues religieuses ne soient pas humiliées, que les minarets ne soient pas détruits, que les églises et les mosquées soient protégées, que Tyr et Beaufort ne soient pas exposés à de nouvelles explosions. Elle signifie aussi que le droit international ne reste pas une déclaration théorique, mais devienne un outil de protection vérifiable.
Documenter, protéger, poursuivre
La première urgence est la protection des civils et des lieux protégés. La seconde est la documentation. Chaque attaque contre une école, un lieu de culte ou un site culturel doit être enregistrée avec précision. Les autorités libanaises doivent associer le ministère de l’Éducation, le ministère de la Culture, les municipalités, les directions d’écoles, les Églises, les autorités musulmanes, la Défense civile et les organisations spécialisées. Le dossier doit distinguer les dommages directs, les dommages causés par le souffle, les destructions volontaires, les profanations et les risques structurels.
La documentation n’a pas seulement une fonction mémorielle. Elle prépare d’éventuelles poursuites. Même lorsque la compétence de la Cour pénale internationale dépend de conditions particulières, les crimes de guerre relèvent aussi du droit coutumier et peuvent être examinés par des juridictions nationales, des mécanismes internationaux ou des procédures fondées sur la compétence universelle. Les preuves recueillies aujourd’hui peuvent donc servir demain à établir des responsabilités individuelles.
À Marjayoun, l’alerte autour du Collège des Saints-Cœurs ouvre ce travail. Elle oblige à regarder ensemble les écoles, les lieux de culte et les sites archéologiques. Elle rappelle que les biens protégés ne sont pas des objets périphériques de la guerre. Ils sont au cœur de la survie civile. Une salle de classe, une croix, un minaret, une pierre antique et une cour d’école disent tous la même chose : une population entend rester sur sa terre, transmettre sa mémoire et reprendre une vie que les bombardements cherchent à interrompre.


