Kamal Youssef el Hage: Les trois temps du discours politique

Intervention à la Sorbonne pour le centenaire de la naissance du philosophe -martyr libanais (5 février 2018)

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Je voudrais tout d’abord exprimer mes vifs remerciements aux organisateurs et mon plaisir de la possibilité, qui m’est donnée de pouvoir m’adresser une seconde fois à votre public, autour de l’identité libanaise car j’ai énormément apprécié la qualité d’écoute et d’échange dont vous m’avez gratifié la fois précédente et qui se renouvellera je l’espère, encore cette fois ci.

Mon intervention aujourd’hui revêt pour moi un caractère particulier car elle est motivée autant au niveau du témoignage et de la fidélité affective, qu’au niveau proprement intellectuel. Pour cela je l’organiserai en trois temps inégaux et complémentaires.

Tout d’abord, sous forme d’un bref à propos personnel puis d’une petite démonstration portant sur la démarche proprement dite du philosophe, pour revenir enfin à une conclusion succincte également personnelle. Cette approche est justifiée, tant par le lien étroit entre la pensée et la vie de Kamal el Hage, qui d’une certaine manière se réfléchissent et souvent se confondent, que par la difficulté de rationaliser totalement, cet héritage à la fois philosophique et théologique, fondateur de l’identité libanaise.

Je m’en remets après bien sûr à Youssef el Hage, qui peut le mieux, pour l’avoir amplement intériorisé, porter le message de son père. Il s’agit bien entendu de la référence au Père, non pas en tant que système politique patriarcal mais le père dans sa fonction maternante, qui engendre une filiation spirituelle multiple, essentielle à la survie d’une collectivité.  Beaucoup de Libanais aujourd’hui se revendiquent comme les fils de la pensée de Kamal el Hage.

Merci également de nous faire revenir à la Sorbonne que le philosophe a tellement aimé, plus de soixante-dix ans après son passage et où il a effectué sa thèse de Doctorat (1946-1949) ce qui correspondait pour lui, à une seconde naissance. C’est un retour symbolique et spirituel, en ces mêmes lieux de référence qu’il a connus physiquement et qu’il revient habiter aujourd’hui, par son esprit rayonnant, pionnier, visionnaire et universel, quelques jours avant la clôture de l’année du centenaire de sa naissance (17 février 1917- 17 février 2018).

Je voulais juste signaler, avant mon entrée en matière, que Kamal el Hage fut le professeur de philosophie de ma mère, qui m’a transmis à son tour, l’amour de cette noble et indispensable discipline. D’autre part, il fut le compagnon politique et l’ami de mon père, qui eut le bonheur, en tant que ministre de l’éducation, de contribuer avec d’autres, institutionnellement, à l’introduction de sa pensée à travers le précis de la philosophie libanaise préparé par le philosophe lui-même, dans le programme de l’Université libanaise. Kamal el Hage outre sa pensée propre, a œuvré à mettre en avant, une philosophie collective libanaise.

C’était en 1974, à la veille de l’éclatement des guerres civiles et régionales libanaises dont il fut en quelque sorte une des plus importantes victimes innocentes expiatoires. Ainsi il est lié pour moi à la double présence philosophique et politique parentale mais surtout, il redonne à tous les Libanais par la puissance de sa conviction et sa foi, une dignité bafouée et un lieu de réconciliation nationale. Revenir à sa pensée aiderait grandement les Libanais à se reconstruire et à renaitre à eux-mêmes et au monde.

La pensée de Kamal Youssef el Hage est une quête continue, vers l’absolu de la pensée et l’infini. Elle relève tant de la spéculation intellectuelle que de l’intuition mystique, dans son approche de la totalité. Elle conjugue foi et raison, se construit abstraitement et en même temps s’incarne. Elle se nourrit de la logique de la pensée et du mystère de la naissance et de la mort. C’est en cela qu’elle est novatrice et unique car elle est à la fois philosophique et théologique, politique et mystique.

Elle va donc promouvoir un projet politique et identitaire tout en l’inscrivant dans une universalité spirituelle. Pour cela, il faut l’appréhender dès le départ comme un ancrage enraciné dans l’histoire et un militantisme qui se transcende lui-même car outre la dimension de l’engagement politique, elle se hisse au niveau de la révélation de l’essence, de l’accomplissement ultime. Elle a besoin pour s’affirmer, tant de son enveloppe charnelle et matérielle, que de son immortalité spirituelle, essentielle à sa réalisation. C’est une pensée qui se construit graduellement mais également advient. Elle est en même temps dans la causalité et l’intemporalité.

Kamal el Hage n’instrumentalise pas le discours religieux mais sublime et élève le discours politique. C’est pour cette double raison que la pensée Kamhagienne est exemplaire, à la fois limpide et irréductible, presque insaisissable car toujours en devenir. Elle suppose en même temps, une adhésion libre et consentie et une soumission généreuse et confiante, qui va au-delà de ses propres limites. Elle décrit un mouvement évolutif, qui s’articule parallèlement autour de deux axes, celui du raisonnement engagé volontaire et celui du don, offrant le meilleur de soi jusqu’au sacrifice de sa propre vie. Kamal el Hage a été le philosophe précurseur et prémonitoire, conscient et révélé, de son propre destin.

Toute personne qui envisage la question identitaire est confrontée aux faits objectifs mais également au mystère insoluble de la naissance et de la mort. Ceci est dû à la complexité dans l’Homme, du matériel et du spirituel, qui soit finit par l’engloutir et le submerger, soit dont il peut se sauver lui-même, en les faisant se rejoindre, converger et se compléter l’un l’autre.

La pensée de Kamal el Hage est politique. Elle défend à travers des arguments, une appartenance objective, fondée sur des éléments structurels (la religion, les mœurs, la langue) qu’on retrouve finalement dans toute construction identitaire objective, depuis Hérodote, le père de l’Histoire, cinq siècles avant notre ère (les quatre paramètres, repris par la charte de l’Unesco, les trois déjà cités, avec la race).

Une importance primordiale est accordée à la langue, formulée magistralement, dans son ouvrage phare « La philosophie de la Langue ». La langue arabe en tant que langue maternelle, est au cœur de l’identité libanaise et de l’appartenance au monde arabe. D’ailleurs par engagement personnel et politique, Kamal el hage poursuivra son parcours intellectuel, à travers les conférences et les publications, exclusivement en langue arabe, pour se conformer au mieux à son propre discours. Il faut saluer ici, l’intégrité de l’homme de parole et d’engagement. Sa vie se devait de coller à sa philosophie. Même si cela lui a peut-être coûté une plus grande notoriété, au-delà des frontières du monde arabe. Kamal el Hage s’est appliqué à lui-même, la discipline rigoureuse de son propre enseignement.

Concernant la religion, il trouvera au Liban le foyer privilégié, de la rencontre quasi miraculeuse du christianisme et de l’Islam. Kamal el Hage nous propose ,d’aller au-delà de la politique politicienne et idéologique, pour saisir le sens profond des choses, en revenant à une affectivité dépouillée, tournée vers son propre devenir.

C’est donc une démarche à trois temps. Tout d’abord la raison nous fait sortir de notre état instinctif primaire et du rapport de forces pour pouvoir nous construire, dans notre dignité d’hommes pensants puis l’émotion nous saisit à nouveau, une fois que nous avons construit notre discours politique, pour le transcender et lui donner un sens métaphysique et éternel, au-delà de notre propre vie et de notre mortalité.

Ce qui est fascinant et unique, dans la pensée politique Kamhagienne, c’est qu’elle revient sur elle-même d’une certaine manière, à sa source, son origine et son innocence première. Elle se construit donc socialement, pour sortir de son affectivité et se discipliner puis au-delà de sa rationalité, elle se libère de sa propre discipline, pour conquérir une nouvelle liberté et une nouvelle universalité, en passant de l’être pensant à l’être croyant.

Ainsi elle se préserve tout d’abord, du risque de rester enfermé dans l’émotion immédiate, en se soumettant aux contraintes du raisonnement puis une fois ce travail accompli et établi, elle le soumet à nouveau à un nouvel élan, un nouveau souffle qui lui redonne sa raison d’être.

On part donc de l’empirique au conceptuel, puis du conceptuel au mystique comme étant les trois étapes obligatoires et consenties d’une même démarche, qui part des faits à la finalité. En associant étroitement, raison et foi dans l’espace politique, Kamal el Hage parvient tout en défendant l’identité libanaise, à l’investir de sa mission mystique et prophétique (pays message), que le pape Saint Jean Paul II reprendra, presque trois décennies après lui, lors de sa visite au Liban.

Toute la vie de Kamal el Hage a été donnée et consacrée au Liban, en tant que nécessité universelle. Certes Kamal el Hage va explorer de manière très politique et pratique la construction identitaire libanaise, en tant qu’éléments structurants et en tant que système politique, mais il va établir cette identité libanaise comme identité providentielle, porteuse d’un message d’espoir, de paix et d’ouverture universelle. Le Liban n’est pas important en lui-même et pour lui-même mais également pour les autres nations car c’est sur sa terre, que se sont retrouvées deux des trois grandes religions révélées, le Christianisme et l’Islam, qui ont besoin de dialoguer et de se retrouver autour de leur tronc commun.  D’où le concept avant gardiste de « Christlamité » (1961) qui a été conçu pour rétablir une continuité, entre ces deux grandes religions au niveau de leur spiritualité. Le Liban en devient le creuset, le dépositaire et le réceptacle.  Ainsi ce qui est imposé aux Libanais, devient un choix et un destin. C’est une manière de transformer, la nécessité en liberté.

La pensée de Kamal el Hage ajoute donc la dimension mystique, qui justifie la pensée politique idéologique et la sauve de son enfermement, en l’ouvrant à l’universalité spirituelle. Peut-être que ce qui nous manque aujourd’hui c’est cette troisième étape du devenir, qui nous condamne au combat idéologique sans issue. Kamal el Hage peut légitimement porter, le titre de père mystique de la pensée politique libanaise.

Pour conclure, ayant avancé autant que faire se peut, dans ma démonstration, je me permets de revenir, avec votre bienveillante autorisation, au témoignage de mon propre père, à l’occasion de la commémoration en avril 2006, de la trentième année de la mort tragique de Kamal el Hage. Cet extrait je l’ai moi-même découvert, dans les documents si précieux envoyés par Youssef pour la conférence. Si je m’y arrête ce n’est pas uniquement, par piété filiale car les écrits politiques et littéraires de mon père, sont tout autant, sinon plus, soumis à ma réflexion critique. Mais c’est parce qu’il répond à cette question, introduite tardivement par les organisateurs : que reste-t-il de la pensée de Kamal el Hage ?

Edmond Rizk écrit rendant hommage à la pensée intemporelle de Kamal el Hage : L’homme a marqué durant 25 ans la pensée libanaise mais il est venu du futur et il restera présent dans le temps à venir.

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