Les anémones du printemps…

Dans ses derniers bagages, avant de laisser place à 2017, la fin de l’année 2016 préparant la hotte de Noël, m’avait gâtée : des retrouvailles inespérées, des surprises inattendues…
Mon cadeau à moi, fut livré par facebook à travers ses contacts et liens à travers le monde… De l’Extrême- Orient au Proche-Orient, passant par l’Occident, nous nous sommes retrouvées.
Longtemps j’avais pensé à elles… Longtemps elles ont hanté mes souvenirs et longtemps je m’étais posée des questions à leurs propos : sont-elles restées encore au Liban ? Ont-elles survécu à la guerre ? Est-ce qu’un jour, je les reverrai ? …

Plusieurs fois en sillonnant les rues de Beyrouth, où jadis l’enfant que j’étais, s’y promenait. Je n’avais en tête que leurs souvenirs… Il m’arrivait souvent de regarder les anciens immeubles dans nos quartiers réciproques ou le chemin qu’empruntait notre bus scolaire nous ramassant le matin et nous déposant le soir…
Un souvenir commun à nous toutes, rien qu’à nous, éclipsé dans le fond de ma mémoire, comme dans une boîte secrète dont j’ai égaré la clé … Je pensais à elles sans me souvenir bien de leurs prénoms toutes, ou de leurs noms… Pour chacune d’elle, j’avais une pensée vague ou vive…

Elles sont les anémones du printemps, ces petites fleurs discrètes, timides et sauvages aux corolles tremblantes, enrubannées dans une botte, qu’on achetait, au printemps, ensemble devant le portail de notre école pour les offrir à nos maîtresses. Elles sont aussi mes souvenirs de Mai, le moi de la Vierge et ses Lys blanches, ainsi que la marchande aux fleurs, cette tzigane accroupie vendant ses bottes printanières étalées dans un panier en osier… Et ô combien de fois, passant devant la grande arche de ce bâtiment témoignant de nos joies et de nos cris dans la cour, j’avais pensé à elles… Combien de fois, je me suis arrêtée devant cette porte qui enfermait derrière elle mes souvenirs les plus enfouis de ma mémoire, mon école avec ses arcades et ses religieuses, ce lieu d’éducation et du Vivre-Ensemble qu’on enseignait déjà à nos petites têtes. C’est dans ces lieux que nos premières pages blanches ont été gravé, un socle d’une éducation qui a fait de nous ce que nous sommes aujourd’hui …

Je les avais cherchées vainement… Je voyais leurs visages dans chaque anémone que je continuais à acheter ou dans chaque petit bulbe que je plantais dans mon jardin… Une d’elles a fini par me retrouver et les voilà une par une, elles défilent dans ma vie, à travers leurs messages, faisant revivre en moi cette mémoire occulte. Avec nos souvenirs échangés, elles ont fait renaître en moi ces moments hermétiques, longtemps enfermés dans cette boîte noire… La boîte de l’oubli, les oublis de la séparation et des adieux, souvent même des séparations sans adieu et sans un au revoir, tellement notre passé a été perturbé par des crises et des guerres conflictuelles. Combien de fois j’ai revu, dans les yeux de mes enfants et leur joie d’être, cette nostalgie de m’être à nouveau entourée par mes amies d’enfance …

Elles ? Elles sont le début de ma vie en société, en collectivité… Mes amies d’enfance, quand l’âge de l’innocence était encore maître de notre âme. Elles ? Elles étaient mon quotidien, j’étais le leur, dans une cour d’école animée, ces petites têtes brunes aux costumes bleu marine et cols blancs…
Elles ? Ce sont mes amies d’enfance de l’âge de six, sept et huit ans, si ce n’est pas avant, à l’école primaire Saint Vincent de Paul à Clémenceau, Beyrouth.
Elles étaient avec moi partageant nos recréations et nos jeux d’enfants ainsi que les contraintes du soir et ses devoirs…. Notre complicité était telle qu’on fuyait la cour des petits pressées d’être grands et on avait nos astuces et nos cachettes autour du bassin aux poissons rouges. On se retrouvait après chaque grande vacance et les vacances d’été nous projetaient ensemble dans une nouvelle année, une nouvelle classe.

Mais un été, ne fut plus comme les autres … Depuis, je ne les avais plus revues….
Les années se sont succédées… Et voilà par un coup de baguette magique, un message en inbox déposé dans ma boîte, par l’une d’elles, auquel je n’avais pas fait attention suivi d’un autre de relance, et la surprise et la joie des retrouvailles se sont imposées comme un réveil…

On a beaucoup de choses à se dire comme des pipelettes, des choses à se remémorer et à s’échanger comme un nouvel appel de retour au pays du Cèdre … Le retour aux racines … Des racines vivantes qui m’arrachent à mon quotidien et qui me rappellent jadis le temps de l’innocence. Hâte de les revoir toutes comme un enfant émerveillé face à une vitrine ou face à ses cadeaux … Certes mon été 2017 sera libanais et qui sait peut être avant. Cette fois-ci, le retour sera différent, tout comme à chaque fois quand j’y retourne dans mon pays natal… Un retour émerveillé d’être sur cette terre où mes racines poussent encore dépassant les frontières… Ces retrouvailles d’enfance sont pour moi comme un appel de fond, un appel au retour juste pour quelques instants de magie… En attendant, je me contenterai de cette citation  » Les plus beaux des voyages se font à l’intérieur de soi. Les distances n’ont pas vraiment d’importance en ce sens « .

Oui, mon pays natal reste porteur d’espoir. Ces retrouvailles sont pour moi comme la boucle d’un cosmos qui a retrouvé ses étoiles éparpillées… Chacune d’elles scintille à sa manière ravivant en moi ces souvenirs d’antan.  La chaîne de ma vie au Liban jusq’au jour où j’ai quitté mon pays, se complète. Avec ces retrouvailles, la boucle est bouclée… Ainsi j’ai dans ma vie, mes amis d’enfance, du primaire, du collège, du secondaire et universitaire… Un monde qui m’appartient de mon vivant et loin d’être maintenant enfoui en moi, puisque mes amis, tous, sont ma mémoire vivante et c’est à travers cette mémoire vivante que renaît mon passé…

Faire revivre notre mémoire collective a toujours été mon souci. L’anthropologue et l’ethnologue en moi y veillent… Que de choses de notre passé proche ou lointain ont été classé dans les archives des oubliettes…
La joie de retrouver mes souvenirs et mes amies d’enfance, me donnent encore plus la conviction d’entamer ce long travail de notre mémoire collective à nous tous peuple du pays du Cèdre.
C’est à nous, génération flambeau, génération sacrifiée, de transmettre ce qu’on a connu de notre pays et de son Vivre-Ensemble, d’expliquer ce que c’est un Pays-Message, de raconter ce qu’était le Liban avant et ce qu’est le Liban entre hier et demain… Et toujours espérer préserver nos racines afin de pouvoir les transmettre d’une génération à l’autre … Des racines gravées, que le temps ne devrait pas effacer.

Jinane Chaker-Sultani Milelli

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Jinane Chaker Sultani Milelli

Jinane Chaker-Sultani Milelli est une éditrice et auteur franco-libanaise. Née à Beyrouth, Jinane Chaker-Sultani Milelli a fait ses études supérieures en France. Sociologue de formation [pédagogie et sciences de l’éducation] et titulaire d’un doctorat PHD [janvier 1990], en Anthropologie, Ethnologie politique et Sciences des Religions, elle s’oriente vers le management stratégique des ressources humaines [diplôme d’ingénieur et doctorat 3e cycle en 1994] puis s’affirme dans la méthodologie de prise de décision en management par construction de projet [1998].