Lettre à Gibran K. Gibran

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Le Liban, de Gibran K. Gibran,
c’est aussi Mon Liban !



Au cours de mon dernier séjour au pays, j’ai eu souvent l’occasion de méditer sur la situation y prévalant, non des problèmes actuels, mais celle qui prévaut depuis tant d’années.

Dans mes lectures je suis tombé souvent sur des extraits d’un livre de Khalil Gibran : “Mon Liban”.

Un cri du cœur profond, ce cri qu’il adressait à ses compatriotes il y a près d’un siècle. Et pourtant, lire ce texte en ce troisième millénaire est d’une telle actualité des plus troublantes.
N’ayant lu que quelques passages je fus profondément saisi de cette clarté mentale, son refus des compromis, de sa passion envers son pays, de sa profondeur de pensée. ’en suis devenu un fervent adepte.

Pour moi Khalil Gibran est un maître de pensée, cette pensée qui transcende sur tout ce qui est nécessaire, voire essentiel pour qu’un pays puisse exister.

Ce que dit Khalil Gibran aux libanais de son époque, il le dirait au peuple et ses dirigeants actuels, mais aussi à toute population en mal de voir une nation naître et émerger.

« Ma lettre » à Khalil Gibran est ce cri du cœur, en harmonie avec le sien. Un maître de pensée parmi les rares dont je ferai honneur dans mes futurs écrits.


Lettre à Gibran K. Gibran

Cher Gibran,
Je me permets cette familiarité, nous n’en sommes pas à une relation formelle. Il est question de Ton Liban, ce Liban que tes pensées m’ont faites découvrir, aimer, respecter, chérir comme le trésor le plus précieux qui soit.
Depuis que j’ai lu ces extraits de ton cri du cœur, j’ai compris. J’ai compris ta blessure, j’ai compris pourquoi tu as préféré t’exiler, j’ai compris ton œuvre, j’ai senti ton esprit me dire, m’apprendre, m’éduquer, me montrer, j’ai senti cet esprit, le tien me prendre par la main et m’expliquer du simple regard tout le secret de l’amour pour Ton Liban, ce Liban que je fais Mien, il sera dorénavant Notre Liban qui ne sera pas Leur Liban.

Si l’envie te prenait de venir faire un tour du côté de ce que Notre Liban est devenu, à quelques exceptions près tu comprendras que c’est ce même Liban que tu as vu qui n’était plus le tien, qui ne pouvait plus être ton Liban.
Je sollicite ton aide, ton esprit, tiens ma plume et permets-moi de dire en ton nom, en notre nom ce qu’est Notre Liban et pourquoi il ne sera jamais le leur.
Mon Liban tarde à être aimé comme il devrait l’être,
Mon Liban, le tien, et celui des patriotes qui ont donné leur existence sans la crier sur tous les toits comme le font aujourd’hui ces marchands des lieux de culte tous confondus.
Tes compagnons n’eurent que la lueur d’une simple chandelle comme compagne dans leur profonde solitude et inexprimable abandon humain.
Ces poètes, ces écrivains, ces hommes ces femmes qui durent affronter l’adversité, le déni et les critiques de la part de ceux qui se disent patriotes.

Mon Liban est celui d’Assaad le faiseur de pain qui chaque matin répète avec dignité ses gestes pour gagner ce pain, son pain qu’il prépare et cuit pour ses semblables, comment lui dire d’aimer le Liban s’il ne se voit aucun avenir dans son propre pays ?

Mon Liban c’est la mère de famille qui a dû se priver et priver les siens de fruits parce que l’argent qu’elle avait ne suffisait pas, qui osera lui dire que le Liban est une place où il fait bon de vivre ? 

Mon Liban c’est Joe et Magda qui ne voient pas leurs enfants grandir parce que chacun a deux emplois, ils travaillent douze heures par jour, alors tu comprends qu’il leur sera difficile de dire à leurs enfants d’aimer le Liban puisqu’ils ne les voient presque pas grandir comme cela se devrait ! 

Mon Liban c’est Ali qui porte les commissions des habitants d’un quartier où vivent des gens qui ne connaîtront jamais son histoire, il livre plusieurs heures par jour, plusieurs jours par semaine, en fait tous les jours de la semaine, il porte plusieurs sacs lourds pour de maigres pourboires. Lorsqu’il compte les petits billets en les sortant de ses poches, il saura combien il pourra nourrir les siens le lendemain,

Mon Liban c’est la hantise de tomber malades que je lisais sur le visage des personnes âgées, la peur de n’avoir pas assez de moyens pour se soigner dans la dignité.

Mon Liban, c’est le garçon de service dans un restaurant qui debout pendant des heures se doit d’endurer parfois les propos humiliants et condescendants des clients qui ont forcé sur l’arack ou le vin, il lui faut sourire malgré tout au risque de se faire virer à cause de l’humeur d’un client désagréable (ils sont nombreux)
Mon Liban ce sont les gens de tous les jours qui sont tannés de croire sans jamais rien voir, et qui continuent de plier l’échine, trop occupés pour assurer leur subsistance,

Et voici que,
Leur Liban ce sont ces jeunes écoliers à qui l’on apprend presque tout de ces choses de la vie, sauf comment aimer Notre Liban, hélas, les consoles, les jeux vidéo et les tablettes n’apprendront jamais l’amour d’un pays.

Leur Liban c’est faire diplômer de futurs citoyens qualifiés pour leur assurer plutôt un exode  vers les pays d’émigration, ou  au pire des chômeurs diplômés !
Leur Liban c’est la contradiction et l’effronterie audacieuse de se jouer de tout un peuple,
Leur Liban c’est le mensonge institutionnalisé, officialisé et assermenté selon leur constitution qu’ils appellent la constitution libanaise, tu te rends compte Gibran, ils prêtent serment et bafouent ce dernier au lieu de les poursuivre on les applaudit !
Leur Liban ce sont les tiraillements confessionnels, les morcellements identitaires, les familles claniques, aucune de ces organisations ne porte allégeance au pays, ton Liban.
L’histoire de notre Liban est sans cesse ajustée, pour faire plaisir à chaque clan qui se cherche des héros, et pourtant les vrais libanais sont remisés aux oubliettes.

Tu serais non point triste si tu revenais, mais tu t’empresserais de retourner d’où tu viens, je gage que tu me conseillerais vivement de m’en aller cher Gibran. Mais vois-tu je ne peux plus quitter mon Liban, pas pour eux, mais pour Assaad, Ali, Joe, Magda et tous les autres.

Qui s’occuperait de porter leur voix haut et fort ?
Je te remercie de m’avoir enfin fait connaître Mon Liban !

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Copyright © – Michel Boustani – Dépôt légal Archives Nationales du Canada – 2016

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