L’interculturel et l’identité libanaise : Le confessionnalisme, une culture dominante au Liban ? (2/2)

Photos ©Haytham Daezly

Comme nous l’avons mentionné dans la première partie, la théorie de l’économiste sur le modèle de ségrégation auquel Thomas Schelling aboutit, et que 35 ans plus tard on étudie encore, fait partie des travaux marquants qui attirèrent l’attention sur lui et qui traitent de la dynamique du partage de l’espace entre les « races ». À la suite des travaux de Morton Grodzins, créateur de l’expression « tipping point » au début des années 60, il démontre rationnellement à quelles conditions un quartier où les races sont mélangées peut devenir ségrégé même si ce n’est pas ce que souhaitaient ses habitants.

Donc, en remplaçant les variables Blanc et Noir par les diverses communautés Sunnite, Chiite, Maronite et Druze, cette citation peut être facilement projetée sur la situation libanaise dont les territoires ont subi au cours des trois dernières décennies des processus de déplacement, de migration et d’évacuation sectorielle. Cette situation est davantage encouragée par le code de statut personnel qui confère à chaque confession le droit de délibérer afin de débouter ou accepter les demandes de mariage, de divorce, de séparation et la tutelle des enfants mineurs, etc. Ainsi, « la vie au quotidien est davantage réglée par les lois communautaires que par les lois civiles de l’Etat. Les questions de statut personnel sont ainsi l’affaire des lois et des tribunaux confessionnels, ce qui a pour effet de créer autant de types de mariage qu’il y a de confessions ». (Desparois, 2005) Dans son article, Desparois évoque une hybridation culturelle dans la production artistique, une illusion contestée par Christopher Stone dans son œuvre « Popular Culture and Nationalism in Lebanon. The Fairouz and Rahbani Culture ». En effet, l’auteur critique une série de productions théâtrales les plus réputées dans l’histoire du Liban, les pièces de théâtre musicales des Frères Rahbani et Fairouz. Selon lui :

« Fairouz et les frères Rahbani furent connus à un moment où la migration interne et externe avait cru considérablement une croissance et les technologies médiatiques avaient connu une explosion mondiale. En d’autres termes, c’était où les représentations de la nation étaient particulièrement puissantes. Le Liban au milieu des années 1950 n’avait qu’une trentaine d’années et n’avait connu qu’une décennie d’indépendance de la France. Une telle image du Liban resta un point d’interrogation. »

Dans cette perspective, Christopher Stone affirme :

« Les causes de la guerre civile libanaise sont multiples et compliquées. Je voudrais suggérer toutefois que l’instabilité créée par la migration de masse et la facilitation des localités engendrée par la concurrence des médias, y compris le projet des frères Rahbani, a joué un certain rôle dans le déclanchement de ce conflit. »

De même, l’auteur souligne de grandes divergences en termes de contenus entre les productions théâtrales réalisées avant et après la guerre civile par les frères Rahbani et leur descendant Ziad. Ces divergences sont notamment visibles au niveau de la conflictualisation et la résolution des conflits interprétés, souvent décrits comme des conflits entre deux villages libanais. Il s’intéresse aussi aux productions théâtrales de Ziad El Rahbani – fils d’Assi Rahbani et Fairouz. Ces productions, à l’époque de la guerre civile reflètent clairement la tension confessionnelle et la grande importance de la religion dans la société et l’ordre civil.

En revanche, cette « sectorisation » du territoire et des pratiques juridiques nous amène à questionner la légitimité de supposer l’existence d’une seule culture dominante au Liban, ainsi qu’à suggérer l’existence de multiples cultures sectorielles ou subcultures au détriment d’une culture unique. Cependant, en revenant sur la définition de Klaniczay de la subculture, selon laquelle cette appellation problématique « tente d’énoncer qu’il existe des territoires en dessous de la culture, et des groupes humains qui n’ont pas de culture, mais une subculture ». (Klaniczay, 2006) Ainsi, une subculture ne peut exister qu’à l’ombre d’une culture dominante. En dépit de la difficulté de définir une culture dominante fidèle à une seule religion donnée, nous constatons l’existence d’une culture partagée en général : le confessionnalisme, embrassant des subcultures diversifiées suivant l’affiliation des individus et leurs appartenances communautaires.

Comme nous l’avons mentionné précédemment, la notion de subculture est problématique. Il en est de même pour celle de contre-culture. Cependant, dans ce qui suit, nous nous référerons à l’étude d’Andy Bennett « Une réévaluation du concept de contre-culture » pour dégager une définition consensuelle de cette notion afin de pouvoir confirmer ou infirmer l’existence d’un tel phénomène au Liban. Conformément, « Depuis son apparition comme concept sociopolitique majeur à la fin des années 1960, le terme de « contre-culture » […] désign[e] des idées, des pratiques et des croyances contre- hégémoniques. En général, il est utilisé pour distinguer des valeurs considérées comme dominantes ou largement partagées [mainstream] de systèmes de valeurs alternatifs qui, tout en étant le fait d’une minorité, sont agencés dans une pluralité de formes culturelles – la musique, l’écriture, l’art, les luttes socioculturelles et ainsi de suite. »[1] (Andy Bennett, 2012)

« Hégémonique » est un adjectif dérivé du nom « Hégémonie ». L’hégémonie est la « domination d’une puissance, d’un pays, d’un groupe social, etc. sur les autres ». Ce courant engagé sera tourné vers la dénonciation du confessionnalisme dans la société libanaise, comprenant des artistes nés pendant ou a p r è s la guerre civile, des artistes produisant des œuvres dans l’esprit de l’art pour l’art, ou l’art pour le bien de la société plutôt que pour le succès matériel et commercial. Dans une étude des cinémas libanais et leurs publics, Tania El Khoury déclare :

« la guerre et ses conséquences ont engendré un sentiment nationaliste exacerbé chez beaucoup de jeunes. La fin de la guerre sans prise en compte des causes qui l’ont déclenchée, le régime corrompu ensuite mis en place, l’insécurité constante, tant sociale qu’économique, sont autant de facteurs qui poussent les cinéastes à la réflexion et vers une vision critique de la situation libanaise : leurs films sont d’ailleurs souvent une tentative pour comprendre la guerre et la réalité sociale et politique du Liban d’aujourd’hui. » (El Khoury, 2004)

Certes, les Libanais ont beaucoup de choses en commun : l’art, l’esthétique, la sensibilité artistique sous toutes ses formes: littéraires, musicales, visuelles, picturales, l’art de la table, la langue mais un aspect essentiel de l’identité culturelle les différencie: la religion. Notons que notre intention n’est pas de nier l’aspect transcendant de la religion, mais de nous pencher sur l’aspect culturel avec ce qu’il véhicule comme histoire et comme mode de vie. Leur différence religieuse est structurelle car elle traduit l’identité atypique du Liban; alors il faudrait la vivre à un niveau culturel et pas uniquement politique, la vivre au niveau de l’échange des valeurs culturelles. Vu le vécu historique que le Liban a connu, ses différentes occupations, sa diversité religieuse et ethnique, tout porte à croire qu’il existe une culture assez diversifiée. L’expérience libanaise toujours vivante et dynamique prouve, un siècle après la déclaration du Grand Liban en (1920), plusieurs siècles de vie commune et de multiples épreuves traversées, que des cultures religieuses différentes peuvent, durablement coexister dans un même espace, dans le respect mutuel et l’échange continu, en forgeant une culture commune solide, à travers d’autres paramètres identitaires, tels que la langue et le mode de vie.

Outre les créations plastiques, les paysages musicaux en passant par les scènes théâtrales ou les itinéraires des cinéastes, la production culturelle est riche de ses spécificités et de ses diversités. Elle est intimement liée aux contextes politiques nationaux qui l’encadrent plus ou moins rigoureusement et au conflit régional israélo-arabe ainsi que la guerre civile qui constitue des enjeux de mémoire dont s’emparent les artistes pour dénoncer le silence, les occultations et les non-dits. Entre contestation et contribution politique, modes d’allégeance multiples, voire repli, leur engagement prend plusieurs formes et convoque des registres pluriels.

Cependant, la proclamation du sécularisme est visible dans les productions culturelles et artistiques. On peut s’interroger, dans le Beyrouth de l’après-guerre, « Là où les choses brillent »[2] sur cette efflorescence des arts contemporains et des formes artistiques. En effet, cette ville possède cette faculté singulière à capter des flux culturels de provenances diverses et à jouer un rôle de médiation et de filtre pour des mouvements et des styles, nés en Occident ou ailleurs, de façon à les traduire dans ses propres cadres artistiques. Dans son espace national, cette ville concentre sa majeure partie de la production artistique contemporaine.

Les premières traces de ce courant dans la scène culturelle libanaise reviennent au chanteur innovant Omar El Za’ani dans les années 1930. Bien que ses chansons aient précédé la déclaration d’une république libanaise indépendante, Omar El Za’ani a vécu sur les territoires connus à l’époque par la nation du « Grand Liban » et fait écho aux mêmes problèmes socioéconomiques, y compris le confessionnalisme. Cela démontre l’aspect statique de la situation socioéconomique au Liban pendant le siècle dernier et enracine le courant de contre-culture dans l’histoire. Pendant les années 70, ce courant a été repris par Ziad El Rahbani qui a écrit et produit des pièces de théâtre soutenant des messages similaires. Ses productions ont accompagné et suivi la guerre civile libanaise.

Aujourd’hui ce courant critiquant la situation socioéconomique au Liban persiste toujours. En plus, vers la fin des années 90, « apparaît une vague de musique dite « alternative ». Résolument tournés vers l’Occident, ces groupes s’intéressent à la musique électronique, au post-punk, aux rappeurs français ou allemands, au heavy metal. Les acteurs de cette scène musicale sont nés pendant la guerre civile. Ils sont pour la plupart francophones. Généralement issus de milieux bourgeois – comment faire de la musique sinon? Ils produisent des sons raffinés, subtils… Ils ressemblent aux artistes ou intellectuels européens pour qui le succès commercial n’est pas une priorité. » (Corm, 2007)

Ziad El Rahbani n’était pas le père certes, mais il était certainement parmi les fondateurs d’un courant culturel et artistique critique au Liban. Ses messages idéologiques sont aujourd’hui adoptés et développés par un nombre important d’artistes et de musiciens : un métissage musical que pratiquent la nouvelle vague de chanteurs underground ou rock, comme Mashrou’ Leila, Yasmine Hamdan, Tania Saleh ou même le rappeur Wael Koudeih, etc.


[1] BENETT Andy. Pour une réévaluation du concept de contre-culture, 2012. Volume n° 9-1

[2] PUIG Nicolas et MERMIER Franck Mermier. Itinéraires esthétiques et scènes culturelles au Proche Orient. Entretien de PUIG N. avec HASUN Baha. Beyrouth, 2005.  P 9-17

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Haytham Daezly, originaire de Tripoli-Liban, vit et travaille à Paris. Il est Docteur en Sciences de l'information et de la communication, directeur artistique en publicité, artiste visuel et actuellement médiateur culturel auprès de l’Institut du monde arabe à Paris. Il est l'auteur de : « L’essor de la culture virtuelle au Liban, entre effervescence numérique et instabilité politique : réseaux sociaux, musique en ligne et sites institutionnels ». Mots-clés : #art #culture #médiation #numérique #TIC #Liban Pour avoir une ample idée sur son parcours professionnel et artistique, vous pouvez consulter ses pages en ligne : Lien thèse : http://theses.fr/2016LIMO0062 Lien blog : http://haythamdaezly.tumblr.com/