
Le rapport remis par Antonio Guterres au Conseil de sécurité replace la Finul au centre de l’équation libanaise. Alors que la mission actuelle doit cesser ses opérations le 31 décembre 2026, le secrétaire général de l’ONU juge indispensable de maintenir une présence militaire onusienne au Liban. Il ne s’agit pas seulement de conserver des casques bleus par habitude. Il s’agit de prévenir un vide sécuritaire dans le Sud, au moment où Israël poursuit ses opérations, où le Hezbollah reste un acteur armé majeur, et où l’armée libanaise demande du temps, des moyens et une couverture internationale pour étendre son autorité.
Le rapport, consulté par une agence de presse, propose trois options allant d’environ 2 000 à plus de 5 500 militaires des Nations unies. Leur mission serait de surveiller un cessez-le-feu, de soutenir les Forces armées libanaises, de faciliter la désescalade, le dialogue, la liaison et la coordination. La version la plus robuste offrirait, selon le document, la surveillance la plus crédible de la Ligne bleue, longue d’environ 120 kilomètres. La version minimale, elle, ne permettrait pas de couvrir toute cette ligne sans capacités technologiques importantes. Derrière ces chiffres se joue une question stratégique : qui surveillera le Sud-Liban lorsque la Finul aura officiellement terminé son mandat ?
L’annonce intervient dans une séquence régionale tendue. Washington tente d’obtenir une cessation mutuelle des attaques entre Israël et le Hezbollah. Beyrouth réclame l’arrêt des frappes israéliennes et le retrait des zones occupées. L’Iran lie le dossier libanais à l’ensemble du front régional. Dans ce contexte, le rapport de Guterres donne un argument à ceux qui estiment qu’un départ pur et simple de l’ONU créerait un risque majeur. Il ne tranche pas encore le format définitif. Il affirme en revanche une nécessité : sans présence internationale, la Ligne bleue deviendrait plus difficile à surveiller et le cessez-le-feu plus facile à violer.
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Finul : une mission provisoire devenue centrale
La Finul est une mission provisoire devenue structurelle. Créée en 1978, elle devait à l’origine confirmer le retrait israélien du Sud-Liban, restaurer la paix et aider l’État libanais à rétablir son autorité. Après la guerre de 2006, la résolution 1701 a élargi son rôle. La mission devait surveiller la cessation des hostilités, accompagner le déploiement de l’armée libanaise, coordonner avec Israël et le Liban, et soutenir la création d’une zone située entre la Ligne bleue et le Litani, libre de toute présence armée autre que celle de l’État libanais et de la Finul.
Ce mandat n’a jamais été pleinement appliqué. Israël a régulièrement dénoncé l’incapacité de la Finul à empêcher le renforcement du Hezbollah. Le Liban, lui, a insisté sur l’utilité de la mission comme tampon, observateur et canal de liaison. Les pays contributeurs ont rappelé que les casques bleus ne peuvent pas imposer seuls une architecture sécuritaire que les parties refusent de respecter. La Finul n’est ni une armée de substitution, ni une force d’occupation, ni une police internationale du Hezbollah. Sa capacité dépend du Conseil de sécurité, de l’armée libanaise, du consentement des acteurs locaux et de la retenue israélienne.
Le débat de 2026 part de cette ambiguïté. Le Conseil de sécurité a décidé en août 2025 de prolonger la Finul une dernière fois jusqu’au 31 décembre 2026, avant un retrait ordonné et sûr au cours de l’année suivante. Cette décision a été obtenue sous forte pression américaine et israélienne. Washington estimait que le moment était venu de transférer la responsabilité de la sécurité au gouvernement libanais. Israël jugeait la mission inefficace face au Hezbollah. Plusieurs États, dont la France, l’Italie et la Chine, ont au contraire alerté sur les dangers d’un retrait trop rapide.
Le rapport de Guterres ne revient pas frontalement sur cette décision. Il propose une sortie différente. L’idée n’est pas de maintenir la Finul dans son format actuel, mais de prévoir une présence militaire onusienne après la fin de la mission. Cette nuance est importante. Elle permet au Conseil de sécurité de respecter formellement la décision de fermeture, tout en évitant que la disparition de la mission ne laisse le Sud-Liban sans dispositif international. En langage diplomatique, il s’agit d’une transition. En langage sécuritaire, c’est une manière d’empêcher que la Ligne bleue ne devienne un angle mort.
Trois scénarios militaires pour l’après-Finul
Les trois options présentées par Guterres correspondent à trois niveaux d’ambition. La première, proche de 2 000 personnels, serait légère. Elle permettrait une présence limitée, centrée sur la liaison, l’appui à l’armée libanaise et certaines tâches de surveillance. Mais le rapport souligne qu’elle ne permettrait pas de couvrir toute la Ligne bleue sans moyens technologiques supplémentaires. Cela signifie drones d’observation, capteurs, caméras, radars, moyens de communication sécurisés et capacité d’analyse. Une petite force sans technologie serait visible, mais pas toujours utile. Une petite force avec technologie pourrait être plus efficace, mais dépendrait d’investissements et d’autorisations politiques.
La deuxième option serait intermédiaire. Elle chercherait un équilibre entre coût, mobilité et crédibilité. Elle permettrait une présence plus dense dans les zones sensibles, sans reproduire l’empreinte complète de la Finul. Ce type de format peut séduire les États membres soucieux de réduire les dépenses de maintien de la paix. Il peut aussi rassurer ceux qui redoutent une disparition trop rapide de l’ONU. Mais son efficacité dépendrait de la définition des zones prioritaires. Si le conflit se déplace, une force intermédiaire risque de surveiller hier ce qui brûle demain.
La troisième option, avec plus de 5 500 militaires, serait la plus crédible pour surveiller l’ensemble de la Ligne bleue. Elle offrirait davantage de patrouilles, de postes, de capacités de réaction et de présence visible. Elle enverrait aussi un signal politique clair : l’ONU ne quitte pas le Sud-Liban au moment où la guerre menace de s’y installer durablement. Mais cette option serait la plus coûteuse et probablement la plus contestée par les États-Unis et Israël. Elle poserait aussi la question du mandat. Plus une force est nombreuse, plus les attentes sont fortes. Or une présence robuste sans règles claires peut créer une illusion de sécurité.
Le choix ne pourra donc pas se réduire à un nombre de soldats. Il faudra définir leur mission exacte. Observer quoi ? Signaler à qui ? Soutenir l’armée libanaise jusqu’où ? Accompagner un retrait israélien selon quel calendrier ? Réagir comment en cas de violation ? Protéger les civils ou seulement surveiller la Ligne bleue ? Le rapport parle de désescalade, de dialogue, de liaison et de coordination. Ces mots sont prudents. Ils traduisent la volonté de l’ONU de rester un facilitateur, non de devenir un belligérant. Mais la situation actuelle exige plus qu’une présence symbolique.
L’armée libanaise au centre du dispositif
Le point le plus sensible concerne l’armée libanaise. Tous les scénarios présentés par Guterres reposent sur un appui aux Forces armées libanaises. Cette orientation correspond à la logique de la résolution 1701 : l’État libanais doit être l’autorité sécuritaire effective dans le Sud. Mais cette ambition se heurte à deux obstacles. Le premier est matériel. L’armée manque de moyens, de financement, d’équipements et de capacités de surveillance. Le second est politique. Elle doit étendre son autorité dans une région où le Hezbollah conserve un poids militaire, social et politique important, sans provoquer une confrontation interne.
Le soutien onusien peut aider, mais il ne remplace pas une décision nationale. L’armée libanaise peut patrouiller, contrôler certains axes, occuper des positions et coordonner avec l’ONU. Elle ne peut pas, seule et sans couverture politique, résoudre la question des armes du Hezbollah. Elle ne peut pas non plus empêcher les frappes israéliennes si Washington ne contraint pas Israël à respecter un cessez-le-feu. C’est pourquoi le rapport de Guterres lie la présence militaire de l’ONU à un rôle politique renforcé de son représentant au Liban. La dimension militaire ne suffit pas. Il faut une médiation politique permanente.
La Ligne bleue reste le cœur du dispositif. Elle ne constitue pas une frontière internationale reconnue au sens classique. Elle marque la ligne de retrait israélien vérifiée par l’ONU après 2000 et sert de référence opérationnelle entre Israël et le Liban. Depuis des années, chaque violation, chaque patrouille, chaque construction, chaque tir et chaque franchissement est lu à travers cette ligne. Dans la guerre actuelle, elle est devenue plus qu’un repère cartographique. Elle est le front où se mesure la possibilité d’un retour au calme.
Guterres insiste sur le rôle de l’ONU comme gardienne provisoire de la Ligne bleue. Cette formule est lourde de sens. Elle signifie que l’ONU ne prétend pas régler seule le différend frontalier. Elle se donne pour mission de surveiller, de documenter, de prévenir les incidents et de maintenir un minimum de communication entre des parties qui ne se font pas confiance. Dans une région où chaque camp accuse l’autre de commencer, cette fonction d’observation neutre est précieuse. Elle ne produit pas la paix. Elle empêche parfois qu’un incident devienne une guerre ouverte.
Retrait israélien et souveraineté libanaise
Le problème est que la neutralité d’observation devient plus difficile lorsque le terrain est bouleversé. Des informations récentes font état de zones occupées ou contrôlées par l’armée israélienne au nord de la Ligne bleue, de destructions importantes et de restrictions imposées aux civils. Israël justifie ses opérations par la nécessité d’empêcher le Hezbollah de reconstituer ses capacités. Le Liban y voit une violation de sa souveraineté et un obstacle à tout cessez-le-feu réel. Dans ce contexte, une force onusienne devra surveiller non seulement les tirs, mais aussi les faits accomplis territoriaux.
La déclaration de l’ambassadeur du Liban auprès de l’ONU, Ahmad Arafa, s’inscrit exactement dans cette logique. Il a estimé que les développements récents avaient accru le besoin urgent du Liban de maintenir l’aide onusienne et internationale. Il a lié cette aide à deux objectifs : faciliter le retrait israélien et permettre à l’État de déployer son autorité sur l’ensemble de son territoire. Ce double objectif résume la position libanaise. Le Liban ne veut pas d’une présence internationale destinée à gérer indéfiniment un conflit gelé. Il veut une présence capable d’accompagner un retrait israélien et de renforcer l’État.
Cette position comporte toutefois une tension. Pour une partie des partenaires internationaux, le renforcement de l’État implique aussi une limitation claire du rôle militaire du Hezbollah. Pour le Hezbollah et ses alliés, un désarmement ou une réduction de présence ne peut être envisagé tant qu’Israël occupe, frappe ou menace. Pour Israël, un retrait sans garanties sur le Hezbollah serait dangereux. Pour l’ONU, le mandat ne peut fonctionner que si les parties acceptent des engagements mesurables. Le rapport de Guterres propose une présence. Il ne résout pas la contradiction politique qui bloque l’application complète de la résolution 1701 depuis près de vingt ans.
Le débat budgétaire pèsera aussi sur la décision. Les opérations de paix des Nations unies subissent des contraintes financières importantes, liées notamment aux retards de paiement de certains États membres. Une force de plus de 5 500 militaires coûte cher. Elle exige des contingents, des équipements, des bases, des évacuations médicales, de la logistique et des garanties de sécurité. Les pays contributeurs accepteront-ils d’envoyer des soldats dans un Sud-Liban où les casques bleus ont déjà été pris sous le feu ? La question est politique autant que financière. Une mission crédible suppose des États prêts à assumer le risque.
Washington, Israël et le Conseil de sécurité
Les attaques ou incidents visant la Finul ces dernières années ont affaibli le sentiment de sécurité des contributeurs. La mission a été critiquée par Israël, contestée par des groupes locaux, et exposée aux combats entre Israël et le Hezbollah. Des casques bleus ont été tués ou blessés dans la dernière phase de guerre. Cette réalité rend plus difficile la promesse d’une présence internationale stable. Elle peut aussi renforcer l’argument de Guterres : si la mission a été menacée malgré sa présence, son retrait complet rendrait la situation encore moins contrôlable.
La position américaine sera décisive. En 2025, Washington avait soutenu la dernière extension seulement dans le cadre d’une fermeture programmée. Les États-Unis voulaient éviter une reconduction automatique de la Finul. Ils jugeaient que le Liban devait devenir le seul fournisseur de sécurité dans le Sud. Mais la guerre a modifié les paramètres. Si les frappes israéliennes se poursuivent, si un cessez-le-feu reste fragile, et si l’armée libanaise ne peut pas encore tenir seule l’ensemble du territoire, une présence onusienne réduite peut devenir un compromis acceptable. Elle permettrait à Washington de dire que la Finul prend fin, tout en évitant un vide immédiat.
Israël pourrait s’opposer à un dispositif qu’il jugerait trop favorable au Hezbollah. Sa critique récurrente porte sur l’incapacité de la Finul à empêcher la présence militaire du mouvement au Sud. Mais Israël a aussi intérêt à une forme de surveillance si celle-ci réduit les attaques contre son nord et facilite des mécanismes de vérification. Tout dépendra du mandat. Une force chargée seulement d’observer les violations israéliennes serait rejetée par Jérusalem. Une force centrée sur l’appui à l’armée libanaise et le contrôle des zones proches de la Ligne bleue pourrait être discutée. Le compromis sera difficile.
Pour le Hezbollah, une présence onusienne post-Finul peut être acceptable si elle accompagne un retrait israélien et ne devient pas un instrument de désarmement imposé sous pression étrangère. Le mouvement sait que la présence de casques bleus limite parfois la liberté d’action israélienne et fournit un témoin international. Mais il redoute toute mission dotée d’un mandat plus intrusif contre ses réseaux. La formule retenue devra donc éviter deux écueils : être trop faible pour rassurer Israël et trop intrusive pour être rejetée sur le terrain. C’est l’équation qui a toujours limité la Finul.
Le Sud-Liban au-delà du maintien de la paix
Le Liban, lui, doit éviter une lecture défensive uniquement. Demander une présence internationale ne suffit pas. Il faudra présenter un plan crédible de déploiement de l’armée, de coordination avec l’ONU, de rétablissement des services, de retour des déplacés et de reconstruction des villages du Sud. La sécurité ne se réduit pas aux patrouilles. Un village où l’école reste fermée, où la route est coupée, où l’eau manque et où les drones survolent chaque nuit ne retrouve pas l’autorité de l’État par la seule présence d’un blindé blanc. La mission onusienne devra être liée à un effort civil.
Le rapport de Guterres ouvre donc un débat qui dépasse la Finul. Il pose la question de l’après-guerre au Sud-Liban. Le territoire sera-t-il administré par l’État libanais, surveillé par l’ONU et protégé par un cessez-le-feu ? Ou restera-t-il une zone grise, entre présence israélienne, influence du Hezbollah, armée libanaise sous-équipée et médiation internationale limitée ? Les trois options proposées ne sont pas seulement des formats militaires. Elles dessinent trois visions de la transition : minimale, intermédiaire ou robuste.
Le Conseil de sécurité devra choisir dans un climat difficile. Les États-Unis et Israël voudront éviter une reproduction de la Finul ancienne. Le Liban demandera une protection contre le vide sécuritaire. La France, l’Italie et d’autres pays contributeurs regarderont les conditions de sécurité de leurs soldats. La Chine et plusieurs membres du Conseil insisteront sur le maintien d’un rôle onusien. Les pays de la région suivront le lien avec les discussions sur l’Iran et le Hezbollah. Chaque option aura un coût diplomatique.
L’urgence, elle, reste sur le terrain. Les habitants du Sud n’attendent pas une architecture parfaite. Ils attendent l’arrêt des frappes, le retrait des forces israéliennes des zones occupées, le retour de l’armée libanaise, la réouverture des routes, la reprise des écoles et la fin des nuits sous drones. Une force onusienne ne pourra pas produire tout cela seule. Mais son absence rendrait chaque étape plus fragile. C’est le sens du rapport de Guterres : après 2026, le Liban n’aura pas seulement besoin d’un symbole international. Il aura besoin d’un mécanisme capable de surveiller, d’alerter, de soutenir et d’empêcher que la Ligne bleue ne redevienne le point de départ d’une nouvelle guerre.


