Crédit photo: François el Bacha, tous droits réservés. Visitez mon blog http://larabio.com
Crédit photo: François el Bacha, tous droits réservés. Visitez mon blog http://larabio.com

J’attendais impatiemment ce mois de septembre pour revenir au Liban, retrouver les miens. J’y étais au mois de mai, mais depuis, la situation avait dramatiquement et en peu de temps dégénéré. La première magistrature de l’Etat était toujours vacante, depuis plus d’un an, les migrants syriens se pressaient à Beyrouth et aux portes de l’Europe, les déchets s’amoncelaient dans les rues de la capitale, la société civile libanaise, qui se compose de la jeunesse et de la classe moyenne, se sentait trahie, humiliée, livrée à elle- même et coincée par le système communautaire, dont les chefs œuvrent uniquement, pour leur propre survie, celle de leur famille ou de leur communauté.

La veille, je m’étais rendu à la signature du dernier ouvrage de Vénus Khoury-Ghata (‘La femme qui ne savait pas garder les hommes’, Mercure de France), grande dame et grand écrivain libanais francophone, qui a su faire bouger les lignes, en inventant sa propre écriture atypique, audacieuse, romanesque, baroque et poétique. J’éprouve pour elle depuis plus de vingt ans, une grande fascination, tant pour son œuvre que pour la femme résiliente et battante, qui a su traverser le temps et apprivoiser la mort et la folie. ‘‘Tu écris comme on crie pour appeler à ton secours, transformer les morts en vivants, retrouver des lieux perdus. Jamais de plan, tes personnages te dictent les mots qu’il faut … (Tu) écris pour liquider un contentieux avec toi-même et ton passé’’.

Je choisis donc de lire dans l’avion, le livre de Vénus, en écoutant les chansons de Feyrouz, une autre grande dame qui a su également résister au temps, à toutes les tempêtes et les tragédies, de sa vie personnelle et de notre vie collective de Libanais.

Je sais que tout à l’heure, ma mère m’attendra patiemment, en ce mois de septembre, qui est son mois d’anniversaire, la veille de la nativité de la sainte mère, et que mon père, roc indestructible, m’attendra à l’aéroport, un peu voûté par les ans, mais toujours fièrement debout.

Demain, nous irons dans la montagne, retrouver la maison patriarcale et l’église bâtie, par l’ancêtre évêque Youssef Rizk (1780-1865) qui joua un rôle prépondérant dans l’éducation au Liban et dirigea la célèbre école Aïn Waraka, durant presque cinq décennies. Nous habitons toujours, la maison où l’évêque est né et où se sont succédé, des générations de gens lettrés. Le patriarche maronite allait inaugurer, deux jours plus tard, le buste de l’évêque, dévoilé à l’occasion des 150 ans de sa disparition et de la publication d’un livre, retraçant son parcours et restituant sa contribution importante au patrimoine culturel maronite, arabophone, national. C’est cet héritage culturel identitaire unique qui mérite d’être sauvé car il établit des liens entre les différentes communautés libanaises, le monde arabe et l’Occident. Au delà de la politique, c’est cette transmission culturelle dont nous nous sentions, de tout temps en famille, responsables et dépositaires.

Dans quelques mois ma mère se prépare à son tour, à publier un recueil des textes en arabe, adressés à travers la radio, il y a quarante ans, au début de la guerre du Liban, aux citoyennes libanaises qu’il fallait soutenir au quotidien devant le déferlement inouï et impromptu de la violence. C’est un témoignage précieux, pris sur le vif, toujours aussi poignant, quatre décennies après qui restitue, de manière fidèle, l’atmosphère héroïque, désespérée et incertaine de cette période tourmentée. Une autre façon de porter et de partager la mémoire collective. Souvent, elle allait au péril de sa vie, sous les bombes, enregistrer bénévolement ses émissions. Et c’est seulement quand on entendait la musique du docteur Jivago que nous, ses six enfants, étions rassurés qu’elle était arrivée saine et sauve, avant d’écouter sa voix, ferme et claire, traverser les ondes et nous remplir de fierté. Je n’ai vu le film, dont est tirée la musique que cette année, à l’occasion de la disparition de Omar Sharif et c’est uniquement à ce moment que j’ai réalisé que le côté romanesque s’attachait à une œuvre et ne relevait pas, uniquement, de mon propre vécu d’enfant. Finalement, je garderai toujours en moi cette faculté, de vivre les évènements extérieurs, comme s’ils appartenaient plus au récit intériorisé, que j’allais en faire qu’à leur réalité propre, les faisant du coup échapper aux conjonctures hasardeuses et aux aléas du temps qui passe.

Et puis il y a le souvenir toujours aussi vivace de ce jeune professeur génial de littérature, disparu tragiquement, il y a trente ans en septembre et qui nous avait fait découvrir, au sortir de l’enfance, il y a quarante ans, la première année de la guerre (1975), l’immense beauté de la recherche du temps perdu de Proust. Je relis depuis trente ans chaque fin d’été, en septembre, la scène finale du temps retrouvé, où le narrateur retrouve tous ses personnages tels quels, à une réception, dans le salon des princes de Guermantes. Ils continuent tous à nier le passage du temps alors qu’ils sont flétris, vieillis, abîmés, mais demeurent intacts, dans leurs souvenirs et leurs sensations.

A travers le bel ouvrage de Vénus, avec la voix de Feyrouz dans les oreilles et le souvenir de Raja, ce professeur prodige qui continue trente ans après sa mort, chaque mois de septembre, à déchiffrer la recherche du temps perdu par-dessus mon épaule, en attendant de serrer père et mère toujours aussi protecteurs mais frêles, dans mes bras, je me mis en plein vol Paris-Beyrouth, au-dessus des nuages, à sangloter éperdument au- dedans de moi-même, pendant que mes larmes coulaient de manière continue et que Beyrouth apparaissait petit à petit, comme une douloureuse réalité à l’abandon et une vaine utopie sans limites.

Bahjat Rizk