Dans un monde idéal le patrimoine commun devrait renforcer la citoyenneté et donc l’appartenance à une communauté nationale basée sur les droits de l’Homme et du citoyen tels que mis en avant pour la première fois, dans la déclaration issue de la révolution française de 1789.

Renforcer la notion de citoyenneté à travers l’éducation, la culture et la prise de conscience d’un patrimoine commun est un projet idéal qui redonne à l’Homme sa dignité et les droits rattachés à la personne au sein d’une société qui le prémunit des dérives idéologiques sectaires surgissant immanquablement en période de crise.

Toutefois il ne faudrait pas se lancer dans un discours détaché de la réalité même s’il est apaisant et rassurant. Nous devons également explorer quelques pistes qui reflètent la complexité de la question identitaire et surtout l’étroite connexion entre le culturel et le politique.

Le patrimoine est un trésor qui s’est accumulé durant des siècles mais qui est parfois le résultat d’évènements politiques controversés tels que des occupations passées et révolues ou d’autres par de nouvelles populations qui arrivent et persistent. Ainsi l’Histoire n’est pas toujours une continuité pacifique et apaisée Elle provient parfois de ruptures sujettes à des interprétations contradictions et de conflits encore latents, transmis et non résolus.

D’autre part le patrimoine sert également à structurer l’identité spécifique d’une entité et asseoir sa légitimité en se revendiquant à travers une lecture subjective de l’Histoire. 

Pour cela parallèlement il faudrait déjà définir au préalable, le processus affectif de structuration identitaire collective, à partir de paramètres objectifs et d’un cadre référentiel.

 C’est ce que j’ai tenté de faire à travers les paramètres d’Hérodote (publié et présenté  aux éditions de L’Orient le jour, depuis dix ans presque jour pour jour, à Beyrouth , le 12 Mai 2009), une approche d’anthropologie politique ,préfacée par le père Selim Abou ,  qui met en perspective les paramètres tels qu’énumérés par Hérodote le père de l’Histoire lors des guerres médiques, cinq siècles avant Jésus Christ et qui relatent le premier choc des cultures entre les Grecs et les Perses, en énonçant « le monde grec est uni par la langue, la religion, la race et les mœurs. »  Ces mêmes paramètres réapparaissent à contrario tels quels, mais dans un sens diamétralement opposé, 25 siècles après, dans la charte de l’UNESCO qui évoque « les droits de l’Homme sans distinction, de race, de langue, de sexe et de religion ».

Certes la question de l’Histoire est dialectique comme pour   toutes les sciences humaines. Elle ne saurait se résoudre de manière définitive et est soumise à chaque période à un compromis culturel et politique pour préserver la paix civile, qui prend en considération jusqu’à une certaine limite, les sous cultures d’une entité, pour les négocier et les fondre dans une entité nationale plus large. 

Ainsi le processus identitaire dans un pays pluriculturel (tout pays est pluriculturel par définition sinon il s’agirait d’une société clonée, cadenassée, condamnée à mourir d’asphyxie ou à imploser) s’effectue en deux temps : tout d’abord reconnaître les identités spécifiques puis les intégrer à travers une lecture paramétrique, dans un processus d’identité nationale qui les rassemble et les transcende en tant que valeurs ajoutées, les unifiant dans le cadre d’une identité commune. Passer donc des communautés spécifiques (communautarisme) à l’entité nationale (communauté nationale) ou transnationale (communauté européenne ou humaine).

Nous ne pouvons faire l’économie d’une démarche communautaire car elle est structurante mais il faudrait qu’elle ne soit qu’une étape dans un processus continu qui la transcende et la dépasse. Elle ne doit pas devenir un enfermement idéologique.

Le processus de l’appartenance citoyenne ne surgit pas de nulle part mais est également le résultat d’un processus de rupture et de négociation : rupture de la révolution française avec l’ancien régime, démantèlement de la structure patriarcale lié aux révolutions industrielles et des moyens de communication qui intervient après le siècle des lumières en Occident.

 La citoyenneté est un processus philosophique et politique, relié à des changements culturels et économiques. Ce qui a abouti aux principes de laïcité en France et de sécularisme dans les autres démocraties occidentales.

La citoyenneté est donc le résultat d’un processus historique qui modifie les structures de la société à la suite d’une évolution sociétale conséquente. Et le résultat bien sûr n’est jamais acquis définitivement car en période de crise, il y a l’émergence à nouveau d’idéologies radicales et extrémistes, qui instrumentalisent le discours identitaire pour mobiliser et redéfinir de manière sectaire le champ de l’appartenance.

Il faudrait garder à l’esprit que les politiques qui doivent mobiliser et rester dans l’action sont tenus en période de confrontation ou d’agression, de s’affranchir des idéaux universels pour sécuriser parfois en le sacralisant leur périmètre politique. D’où toutes les tendances fortement nationalistes et populistes actuelles dans le monde lié à la mondialisation qui à la fois homogénéise et fragmente.

Souvent en période de crise structurelle on peut passer même dans les démocraties les plus rodées de la notion de citoyenneté à la notion de communautarisme ce qui certes constitue une régression mais également une réalité politique nouvelle, qu’il faudrait rapidement encadrer avant qu’elle dégénère .Un pays pluriculturel (et tous les pays le sont devenus aujourd’hui du fait de la mondialisation) va parfois  vouloir préserver les droits communautaires au détriment de l’entité supra communautaire, nationale ou transnationale. 

Certes l’idée des droits de l’Homme et du Citoyen est censée unifier et dépasser les clivages communautaires mais elle ne peut s’accomplir et se maintenir, que dans un climat de rupture ,avec les structures patriarcales collectives voire collectivistes et une renégociation continue qui replace l’individu (le citoyen) au cœur de la vie politique.

D’autre part un patrimoine est certes le reflet d’une période spécifique mais il n’est pas toujours neutre. Il véhicule souvent des émotions qui persistent dans la mémoire collective vis-à-vis d’une période spécifique et est le résultat d’une interprétation subjective qui tend à être le plus largement partagée. 

Est-il possible d’intérioriser un patrimoine commun si nous n’avons pas la même lecture de l’Histoire ? ou un livre d’Histoire commun dans ses grandes lignes ? Peut-on séparer le récit historique de sa dimension idéologique structurante ? Que faire pour dépasser les traumatismes des violences de l’Histoire ?

Comment faire émerger la notion de citoyenneté dans un pays où le système politique est pluricommunautaire et où les chefs communautaires ont intérêt à entretenir et à consolider la fibre communautaire pour perpétuer leur pouvoir personnel et le transmettre à leurs proches sous le couvert mobilisateur de la défense de la communauté ? 

Le passage de la communauté infranationale à la communauté nationale dans les pays pluriculturels ou à la communauté humaine à l’échelle des Nations Unies (comme le prône l’Unesco à travers de nouveaux concepts de citoyenneté humaine, de nouvel humanisme et les programmes du patrimoine mondial) est-il réaliste et réalisable ? Ne s’agit-il pas souvent par peur d’affronter le doute d’une sorte de déni ? En s’attachant uniquement à des idéaux abstraits, l’Unesco s’est retranché dans un rôle de consultant et non de décideur, un espace d’évènementiels et de neutralité qui tente d’échapper aux conflits culturels, en les niant mais est rattrapée par eux.

Ainsi les notions de citoyenneté égalitaire et pacifiée et de conflits culturels latents ou déclarés sont dans une course permanente. Les différences culturelles en période de crise exacerbée passent d’une dimension de valeurs ajoutées et d’enrichissement culturel à une dimension d’idéologies de survie et de ralliement et il est très difficile pour des décideurs politiques d’avoir le courage d’aller à contrecourant et de se dresser contre les intérêts immédiats qu’ils représentent ou incarnent, pour se projeter au-delà de la confrontation, dans une perspective à long terme de réconciliation. 

Pour ne pas rentrer dans ce discours qui pervertit le discours politique en le rendant idéologique voire paranoïaque ou en entretenant au mieux un double discours souvent schizophrénique qui dans l’apparence prône des valeurs humanistes et de l’intérieur se radicalise ,il  faudrait pouvoir accepter l’ambivalence des paramètres identitaires qui tout en tendant vers l’humanisme et l’universalité peuvent également se transformer en idéologies radicales en période de crise s’ils ne sont pas maintenus dans un cadre de négociation permanente et vigilante. Les différents acteurs politiques doivent prendre conscience qu’à force de surenchères verbales et d’accaparement on peut facilement sombrer dans la guerre civile et la division. 

Comme tout désir humain, le discours politique est largement émotionnel et exponentiel. Il doit être maintenu impérativement dans certaines limites de négociation et de compromis, qui relèvent tant des facteurs culturels, qu’économiques, politiques, démographiques que militaires.

La notion de citoyenneté et de droits de l’Homme n’est pas un acquis définitif. C’est un idéal humaniste universel et également une exigence de rationalité. Elle est remise en question dans des périodes de crise, de confrontation, de déséquilibre ou de rupture où les groupes se sentent contraints de se protéger. Certes la culture est une ouverture vers l’autre, une acceptation de la différence et une mise en commun mais également peut se transformer en idéologie politique qui peut être récupérée et alimentée par les décideurs politiques. C’est donc aussi un instrument de pouvoir non seulement moral mais matériel.

La radicalité du discours identitaire est la rencontre tragique d’une période de crise aiguë et d’un chef qui se présente comme inspiré et providentiel et qui parvient à mobiliser. Peut-on détacher le discours identitaire de la tentation idéologique ?

Peut-on faire coïncider une utopie universaliste et humaniste avec des préoccupations de survie ? Comment passer en période de crise d’une identité communautaire infra nationale à une citoyenneté nationale ou transnationale (union européenne) ou mondiale ? Tout est une question de négociation structurelle continue et le débat reste largement ouvert sans solutions préalables définitives.

En conclusion il faudrait accepter que le processus identitaire repose sur une dynamique continue d’identification et d’adhésion, qui relève autant de la rationalité des hommes que de leur désir debonne volonté et de paix.                                                                       

 Bahjat rizk

Colloque Patrimoine-Tripoli-Liban

Sénat français 

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1 COMMENTAIRE

  1. “Patrimoine et Citoyenneté”
    Excellent article, très belle plume. Excellente analyse et excellentes conclusions.
    Il y a très longtemps que je n’avais pas lu un article aussi détaillé. Merci et bravo M. Rizk.
    Cet article est aussi bien applicable au Liban qu’au Canada.

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