La Place des Martyrs (Sahat al Chouhada’), Place des canons, Place de la tour (Sahat al Bourj), Jardins de Fakhreddine … une kyrielle de noms pour désigner une seule et unique place, celle qui est censée être le cœur palpitant de la capitale libanaise.

Pour beaucoup de Libanais, elle rappelle un certain 14 mars 2005. Pour d’autres, elle rappelle un jour de congé qui n’en est plus un, au cours duquel on commémore nos martyrs … mais quels martyrs ? Ceux de la guerre civile diraient beaucoup … le comble de l’ignorance dans un pays qui a exporté l’alphabet mais qui ne connait pas son histoire – ou qui ne prend pas la peine de la connaitre, ou qui l’oublie.

Très peu se rappellent que des nationalistes libanais y ont été pendus par Jamal Pacha le 6 mai 1916. Aujourd’hui, ils s’en moquent en se gargarisant au quotidien avec des séries télévisées turques à quatre sous. Qui se soucient de ceux qui sont morts pour que la nation libanaise vive ? Le souci de nos contemporains est de savoir comment enfoncer un énième clou dans le corps du Liban meurtri pour servir leurs intérêts personnels et ceux de leurs communautés religieuses et partisanes.

Crédit photo: François el Bacha, tous droits réservés. Visitez mon blog http://larabio.com

Personne ne se rappelle de l’ancienne statue de cette place, le monument aux Martyrs de la Nation de Youssef Hoyek, représentant deux femmes libanaises, l’une chrétienne et l’autre musulmane, aujourd’hui placée dans les jardins du Musée Sursock. Qui a entendu parler de Youssef  Hoyek de toute façon ? Qui se soucie encore de l’Art et de la Culture ?

Cette célébrissime place n’a plus rien de ce qu’elle était durant l’âge d’or du Liban. La malédiction de la guerre civile a transformé les bâtisses de cette place en gruyères géantes, qui furent de magnifiques appâts à la catastrophe suivante : Solidere…

… Celle qui est venu reconstruire l’avenir d’un pays en lui détruisant son Histoire. Celle qui a anéanti ce que la guerre avait juste perforé, et qui a déterré ce que les siècles avaient jalousement conservé sous terre, pour les jeter dans le dépotoir du Normandy.

Adieu magnifique poste de police au style vénitien a été détruit « par erreur » dans les années 90 avec une promesse de reconstruction à l’identique … on peut toujours rêver … c’est la seule faculté qu’ils sont incapables de nous retirer …

Adieu cinéma Rivoli, adieu Petit Sérail, adieu à l’Opéra, aux charmantes bâtisses éclectiques miroirs d’une identité libanaise plurielle.

Bonjour aux immeubles sans gout ni saveur, bonjour à la mosquée Al Amine aux dimensions absurdes et au cachet tout sauf libanais, bonjour au sanctuaire Rafic Hariri qui monopolise la place, bonjour aux espaces vides faisant office de parking dans l’attente de constructions HLM au prix exhorbitant.

La statue des martyrs criblée de balle reste … mais jusqu’à quand … Avec des projets en gestation, comme Plus Towers et Bab Beyrouth pour ne citer que ceux-là, prochainement ce monument libanais serait un vulgaire petit bibelot parmi des monstruosités géantes en béton.

Comment serait cette place d’ici quelques années ? Reconnaîtrions-nous Beyrouth et sa place majeure ou bien serait-elle uniquement présente dans quelques livres et cartes postales ?

La réponse ne pourrait pas être évidente, dans un pays où la mémoire s’écrit sur du papier mais s’efface à coups de pelleteuses et de marchés conclus …

Par Marie-Josée Rizkallah

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Marie-Josée Rizkallah est une artiste libanaise originaire de Deir-el-Qamar. Versée dans le domaine de l’écriture depuis l’enfance, elle est l’auteur de trois recueils de poèmes et possède des écrits dans plusieurs ouvrages collectifs ainsi que dans la presse nationale et internationale. Écrivain bénévole sur le média citoyen Libnanews depuis 2006, dont elle est également cofondatrice, profondément engagée dans la sauvegarde du patrimoine libanais et dans la promotion de l'identité et de l’héritage culturel du Liban, elle a fondé l'association I.C.H.T.A.R. (Identité.Culture.Histoire.Traditions.Arts.Racines) pour le Patrimoine Libanais dont elle est actuellement présidente. Elle défend également des causes nationales qui lui touchent au cœur, loin des équations politiques étriquées. Marie-Josée est également artiste peintre et iconographe de profession, et donne des cours et des conférences sur l'Histoire et la Théologie de l'Icône ainsi que l'Expression artistique. Pour plus de détails, visitez son site: mariejoseerizkallah.com son blog: mjliban.wordpress.com et la page FB d'ICHTAR : https://www.facebook.com/I.C.H.T.A.R.lb/

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