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RAISON D’ÊTRE DU LIBAN

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À quoi sert le Liban ?

Raison d’être, mission de l’État et vision d’un pays qui doit enfin décider ce qu’il veut être

Bernard Raymond Jabre

Recommande par Libnanews
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Le Liban traverse depuis des décennies des crises politiques, financières, institutionnelles et identitaires. Pourtant, derrière chacune d’elles se trouve une question plus fondamentale, rarement posée de manière frontale : pourquoi voulons-nous encore vivre ensemble dans un même État, et quel projet commun justifie l’existence du Liban ? Tant que cette question reste sans réponse, les réformes demeurent techniques, les compromis provisoires et l’État lui-même contesté.

Un pays ne peut pas durablement se réformer s’il ne sait pas pourquoi il existe, ce qu’il doit protéger et ce qu’il veut devenir.

La crise libanaise est d’abord une crise de finalité

On parle constamment au Liban de réforme de l’administration, d’indépendance de la justice, de restructuration bancaire, de décentralisation, de lutte contre la corruption, de souveraineté ou de relance économique. Toutes ces questions sont essentielles. Mais elles viennent après une interrogation plus profonde : quel est le but de l’ensemble ? Quelle idée de la société libanaise ces réformes sont-elles censées servir ?

Un État n’est pas seulement un territoire, une Constitution, une administration et des frontières. Il est aussi un accord, explicite ou implicite, entre des citoyens sur quelques finalités supérieures. Les citoyens acceptent de payer des impôts, de respecter des lois, de confier le monopole de la force à des institutions communes et de renoncer à certaines formes de justice privée parce qu’ils pensent que l’État protège quelque chose qui mérite d’être protégé : leur liberté, leur sécurité, leur dignité, leurs droits, leurs biens, leur avenir et celui de leurs enfants.

Le problème libanais est que cet accord de fond est resté incomplet. Le Liban a construit des mécanismes de partage du pouvoir sans jamais construire avec la même force une définition partagée de sa finalité. Le système a donc souvent répondu à la question « comment répartir l’État ? » avant de répondre à la question « à quoi doit servir l’État ? ». Cette inversion explique une grande partie de nos impasses.

Lorsque le but commun disparaît, les institutions deviennent des territoires à conquérir. Le ministère devient une ressource communautaire, l’emploi public un instrument de fidélisation, le marché public un moyen de redistribution, la banque une proximité, le juge un contact, le député un intermédiaire et le chef politique un assureur de dernier ressort. L’État cesse alors d’être l’arbitre du bien commun et devient l’objet même de la compétition.

Plusieurs Liban coexistent dans le même Liban

Depuis plus d’un siècle, plusieurs visions du pays se superposent. Certaines sont nobles, d’autres beaucoup moins. Elles expliquent pourquoi des Libanais peuvent employer les mêmes mots tout en parlant de pays profondément différents.

Il existe d’abord un Liban des réseaux. Dans cette vision, rarement revendiquée mais très présente dans les pratiques, le rôle du pouvoir est de protéger les proches, les familles, les clientèles, les partenaires économiques ou les communautés. L’accès à l’État devient une forme d’assurance. Celui qui contrôle une institution peut récompenser les siens, ralentir une enquête, faciliter une autorisation, orienter un contrat ou protéger un intérêt. Cette conception ne constitue évidemment pas une raison d’être nationale. Elle est au contraire la privatisation de la raison d’État.

Il existe ensuite un Liban des communautés, conçu comme une association de groupes ayant accepté de ne pas se dominer totalement. Cette logique a joué un rôle historique dans la préservation d’une pluralité religieuse exceptionnelle dans la région. Mais elle porte en elle un danger : si le citoyen n’existe politiquement qu’à travers sa communauté, l’État devient l’addition de droits de veto et de zones d’influence. La coexistence cesse alors d’être une promesse pour devenir une mécanique de paralysie.

Il existe aussi un Liban des puissances extérieures. Selon les périodes, certaines forces politiques ont cherché leur sécurité, leur légitimité ou leur puissance auprès de parrains étrangers. Le Liban devient alors moins un sujet de politique internationale qu’un espace où se projettent les stratégies d’autrui. Il peut être un relais, un front, une profondeur stratégique, un marché d’influence ou une plateforme de négociation. Mais un pays qui accepte durablement d’être le théâtre des rivalités des autres finit par perdre la capacité de définir lui-même ses intérêts.

À côté de ces visions existe le Liban « pays-message ». L’expression est puissante parce qu’elle suggère que la coexistence de communautés religieuses et culturelles différentes possède une portée qui dépasse le seul territoire libanais. Mais le message ne peut pas consister simplement à juxtaposer des communautés. Un vrai message politique serait de démontrer qu’elles peuvent vivre ensemble sans qu’aucune ne possède l’État, sans qu’aucune n’ait besoin d’une milice, d’un protecteur extérieur ou d’un privilège judiciaire pour se sentir en sécurité.

Enfin existe le Liban plateforme : plateforme commerciale, financière, universitaire, médicale, touristique, culturelle, médiatique ou technologique. Cette vocation correspond à une part réelle de l’histoire et des avantages comparatifs du pays. Mais elle décrit un modèle économique et une fonction régionale, pas une raison d’être. Une plateforme peut enrichir un pays ; elle ne dit pas pour autant pourquoi ses citoyens veulent former une communauté politique.

Il faut distinguer raison d’être, mission, vision et modèle économique

Une grande partie de la confusion disparaît dès que l’on sépare quatre notions.

La raison d’être répond à la question la plus fondamentale : pourquoi le Liban doit-il exister comme communauté politique indépendante ? Elle doit être suffisamment profonde pour survivre à un changement de gouvernement, de majorité, de modèle économique ou d’environnement régional.

La mission de l’État répond à une autre question : que doit concrètement garantir la puissance publique pour accomplir cette raison d’être ? La sécurité, la justice, l’égalité, la souveraineté, la stabilité monétaire, les libertés, l’intégrité des institutions et la protection des biens ne sont pas des slogans ; ce sont des obligations de l’État.

La vision indique ce que le Liban veut devenir à long terme. Elle transforme les principes en destination. Un pays peut avoir une raison d’être stable et adapter sa vision aux évolutions technologiques, économiques, démographiques ou géopolitiques.

Le modèle économique, enfin, détermine la manière dont il produit de la richesse. Le Liban peut être une économie de services, de connaissance, de finance, de tourisme, de santé, d’éducation, de technologie et de création. Ce modèle peut évoluer sans remettre en cause la raison pour laquelle le pays existe.

Confondre ces quatre niveaux produit des débats stériles. Dire que le Liban doit être une plateforme ne répond pas à la question de la citoyenneté. Dire qu’il doit être un État de droit ne suffit pas à définir son ambition historique. Dire qu’il est un pays-message n’indique pas comment il doit gouverner ses finances. Il faut articuler les quatre.

Une proposition de raison d’être : organiser la liberté dans la diversité

Si l’on cherche ce que le Liban possède de réellement singulier, on revient toujours à la même réalité : une très forte diversité concentrée sur un petit territoire, associée à une tradition d’ouverture sur plusieurs espaces à la fois. Le Liban appartient au monde arabe, à la Méditerranée et à un immense réseau diasporique. Il porte plusieurs langues, plusieurs mémoires, plusieurs cultures politiques et plusieurs appartenances religieuses.

Cette diversité a souvent été traitée comme un problème à administrer. Elle pourrait devenir le cœur du projet national.

Je proposerais ainsi de définir la raison d’être du Liban de la manière suivante : garantir à des citoyens d’origines, de religions, de cultures et de sensibilités différentes la possibilité de vivre libres, égaux et en sécurité dans un même État souverain, régi par le droit, et transformer cette diversité, cette ouverture et cette diaspora en une force de création, de prospérité et de rayonnement.

Cette définition repose sur une idée simple : le Liban n’existe pas pour effacer les identités, mais pour éviter qu’elles aient besoin de se combattre. Il n’existe pas pour supprimer les communautés, mais pour rendre inutile leur transformation en appareils de protection politique. Il n’existe pas pour imposer une identité unique, mais pour créer un espace commun suffisamment solide afin que plusieurs identités puissent s’y déployer librement.

Autrement dit, la diversité ne doit plus être l’architecture de partage de l’État. Elle doit devenir une richesse protégée par l’État.

L’État de droit n’est pas la raison d’être du Liban ; il en est la condition

Un État de droit n’est pas une particularité libanaise. Toute démocratie digne de ce nom devrait l’être. Pourtant, dans le cas du Liban, l’État de droit possède une fonction encore plus fondamentale : il est le mécanisme qui permet à la diversité de ne pas se transformer en guerre permanente de protections concurrentes.

Lorsqu’un citoyen pense que son droit dépend de sa communauté, de son parti, de sa banque, de sa famille ou de ses relations, il cherchera naturellement la protection du plus fort. Ce comportement n’est pas seulement culturel ; il est rationnel dans un système où la règle commune n’est pas fiable. La clientèle politique prospère précisément là où le droit universel échoue.

Le véritable passage à l’État de droit survient lorsque la question « qui connais-tu ? » cesse d’être plus importante que la question « quel est ton droit ? ». À partir de ce moment, la fonction du chef politique change, celle du magistrat change, celle de l’administration change et même celle de la communauté change.

Une justice indépendante devient alors bien davantage qu’une réforme sectorielle. Elle devient le principal instrument de déconfessionnalisation réelle de la vie quotidienne. Tant qu’un Libanais a besoin de son chef communautaire pour obtenir justice, la citoyenneté restera inachevée. Lorsque le juge suffit, le citoyen commence à remplacer le client.

La souveraineté : appartenir au monde sans appartenir à une puissance

Le Liban ne peut accomplir sa raison d’être si la décision politique ultime se trouve ailleurs. Un État souverain ne signifie pas un État isolé, neutre à toute influence ou fermé aux alliances. Il signifie que les alliances sont choisies par les institutions légitimes, que la politique étrangère est une politique nationale et que la décision de guerre et de paix appartient à l’État.

L’histoire libanaise a montré le coût d’un pays devenu périodiquement l’espace de confrontation de stratégies étrangères. Le problème ne vient pas du fait que le Liban entretienne des relations avec la France, les États-Unis, les pays arabes, l’Iran, l’Europe ou d’autres acteurs. Un petit pays ouvert a besoin de relations multiples. Le problème commence lorsqu’une puissance extérieure acquiert, à travers une force intérieure, un droit de décision supérieur à celui des institutions nationales.

Le Liban devrait donc rechercher une doctrine de souveraineté ouverte : amitié avec tous ceux qui respectent son indépendance, hostilité envers personne par principe, alignement automatique avec personne, et refus que son territoire serve à régler les conflits des autres.

Une formule pourrait résumer cette doctrine : ouvert à tous, subordonné à personne. Cette orientation n’est pas une fuite hors du monde. Elle est au contraire la condition pour que le Liban redevienne un acteur au lieu d’être un enjeu.

Le « pays-message » doit devenir une réalité institutionnelle

Le Liban est souvent présenté comme une expérience de coexistence. Cette idée a une valeur réelle, mais elle doit être débarrassée de son romantisme. La simple présence de plusieurs communautés sur un même territoire n’est pas en soi un message. Des groupes peuvent cohabiter tout en vivant dans la méfiance, la séparation sociale et la recherche permanente de rapports de force.

Le véritable message commencerait lorsque les identités seraient protégées sans que les institutions soient possédées par elles. Il apparaîtrait lorsqu’un citoyen pourrait changer d’opinion politique sans changer de protection, lorsqu’un magistrat pourrait juger un puissant sans regarder sa confession, lorsqu’un fonctionnaire serait recruté pour sa compétence, lorsqu’un entrepreneur n’aurait pas besoin d’un intermédiaire politique, lorsqu’une communauté minoritaire pourrait se sentir en sécurité simplement parce que la Constitution et la justice fonctionnent.

Le pays-message ne serait donc plus seulement le pays du dialogue entre religions. Il deviendrait le pays où plusieurs identités démontrent qu’elles peuvent partager un même droit.

Cette nuance est capitale. Le Liban ne serait pas précieux parce qu’il serait une collection de communautés. Il le serait parce qu’il montrerait qu’aucune communauté n’a besoin de dominer l’autre pour survivre.

Le Liban plateforme : une stratégie économique, pas une identité

Le Liban dispose d’atouts qui rendent naturelle une économie de plateforme. Sa géographie est importante, mais elle n’est plus suffisante à l’ère numérique. Son véritable avantage est humain : plurilinguisme, diaspora, culture entrepreneuriale, réseaux commerciaux, universités, professions libérales, aptitude à circuler entre plusieurs univers culturels.

La plateforme du XXIe siècle ne doit donc pas être la reproduction du modèle d’avant-crise, fondé sur les flux de capitaux, l’immobilier, les taux d’intérêt et une stabilité financière largement artificielle. Elle doit être une plateforme de compétences et de confiance.

Un Liban réformé pourrait se spécialiser dans l’enseignement supérieur régional, la médecine, les services professionnels, l’arbitrage, la technologie, l’intelligence artificielle, les industries créatives, la production culturelle, la finance réglementée, la gestion de patrimoine, le tourisme de qualité, l’agroalimentaire à forte valeur ajoutée et les services destinés à la diaspora.

Mais une plateforme ne fonctionne qu’à une condition : la confiance. Elle suppose des tribunaux fiables, des contrats exécutables, une monnaie crédible, une administration prévisible, une fiscalité compréhensible, des infrastructures correctes et des règles stables. Ainsi, même la stratégie économique finit par nous ramener à la question institutionnelle.

Le Liban n’a pas besoin d’être le moins réglementé. Il a besoin d’être le plus fiable. Dans une économie mondiale où le capital et les talents peuvent se déplacer très vite, la confiance devient une infrastructure aussi importante que le port, l’aéroport, l’électricité ou la fibre optique.

La diaspora doit devenir un réseau de puissance, pas un mécanisme de financement des déficits

Pendant des décennies, la diaspora libanaise a souvent été considérée à travers ses transferts financiers. Elle a soutenu des familles, alimenté la consommation, financé l’immobilier et participé aux dépôts bancaires. Cette contribution fut immense, mais la relation entre l’État et sa diaspora est restée largement passive.

Le Liban devrait désormais considérer sa diaspora comme une extension mondiale de son capital humain. Les Libanais et descendants de Libanais présents en Europe, en Amérique, en Afrique, dans le Golfe, en Australie et ailleurs forment un réseau exceptionnel de compétences, d’entreprises, de chercheurs, de médecins, de financiers, d’ingénieurs, d’artistes et d’entrepreneurs.

L’objectif ne devrait plus être simplement de faire revenir leur argent, mais de reconnecter leur savoir, leurs réseaux, leur crédibilité et leurs investissements à un pays devenu digne de confiance.

Cette transformation est essentielle parce qu’elle modifie la relation morale entre le Liban et ses expatriés. La diaspora ne doit plus être sollicitée pour financer les défaillances du système. Elle doit être invitée à investir dans sa reconstruction institutionnelle et productive.

La mission de l’État libanais

À partir de cette raison d’être, la mission de l’État devient beaucoup plus claire. Sa première obligation est de protéger la liberté et la sécurité de chaque citoyen sans lui demander à quelle communauté il appartient. Cela signifie que la sécurité nationale, la police, la justice et les droits fondamentaux doivent être universels.

Sa deuxième obligation est de garantir l’égalité devant la loi. L’État ne peut pas demander aux citoyens de se reconnaître en lui s’il accepte des zones d’immunité, des justices sélectives, des passe-droits ou des protections politiques.

Sa troisième obligation est d’exercer la souveraineté. Aucun groupe ne peut disposer d’un pouvoir militaire, sécuritaire ou diplomatique supérieur à celui des institutions communes. Cette règle ne vise pas une communauté particulière ; elle découle simplement de la définition même d’un État.

Sa quatrième obligation est de protéger la propriété, l’épargne et les contrats. Après la crise financière, cette dimension ne peut plus être considérée comme secondaire. Un État qui laisse disparaître l’épargne de plusieurs générations sans mécanisme clair de responsabilité détruit le pacte de confiance sur lequel repose toute économie moderne.

Sa cinquième obligation est de gérer l’argent public comme un bien confié, non comme un butin. Le budget, la dette, les entreprises publiques, les marchés publics et la banque centrale doivent obéir à des règles de transparence, de contrôle et de responsabilité qui s’appliquent aux puissants comme aux autres.

Sa sixième obligation est de créer les conditions de la mobilité sociale. L’éducation, la santé, les infrastructures, l’accès au numérique et la concurrence économique doivent permettre à un jeune Libanais de progresser par son travail plutôt que par son appartenance.

Enfin, l’État doit préserver l’espace commun. Le pays ne peut pas se réduire à une fédération informelle de territoires communautaires. L’école, l’armée, la justice, l’administration, l’espace public, le patrimoine, l’environnement et certaines institutions nationales doivent produire une expérience commune du Liban.

Ce que le Liban doit cesser d’être

Définir une raison d’être suppose aussi de reconnaître ce que le pays ne peut plus accepter d’être.

Il ne peut plus être un État distributeur de rentes dont l’objectif implicite consiste à entretenir des clientèles. Il ne peut plus être une confédération de protections où chaque citoyen doit négocier son rapport au droit. Il ne peut plus être un système financier utilisant continuellement les ressources futures pour préserver les équilibres du présent. Il ne peut plus être un territoire mis à disposition des stratégies militaires ou politiques des autres. Il ne peut plus être un pays dans lequel l’émigration constitue l’unique mécanisme de mobilité sociale de la jeunesse.

Mais il ne doit pas non plus chercher son salut dans l’illusion inverse d’une uniformité forcée. Le problème du Liban n’est pas l’existence de ses communautés. Le problème apparaît lorsque l’appartenance communautaire devient la clé d’accès aux droits, aux ressources et à la sécurité.

Le projet national ne consiste donc pas à abolir la diversité, mais à déconnecter progressivement la diversité sociale de la dépendance politique.

Une vision pour le Liban de 2040

Si la raison d’être répond au « pourquoi », une vision nationale doit répondre au « vers quoi ». Il faut pouvoir décrire en quelques phrases le pays que nous voudrions transmettre à la génération suivante.

Le Liban de 2040 devrait être un petit État souverain, politiquement pluraliste, juridiquement solide et administrativement efficace, dans lequel aucune communauté, aucun parti, aucune famille, aucune banque, aucune entreprise et aucune puissance étrangère ne se situe au-dessus de la loi.

Sa diversité religieuse et culturelle ne devrait plus être principalement un mécanisme de répartition des emplois publics et des ressources, mais une richesse sociale librement vécue. Les citoyens devraient pouvoir conserver leurs appartenances sans que celles-ci déterminent leur droit à la sécurité, à la justice, à l’emploi ou à l’investissement.

Son économie devrait être ouverte, productive et connectée à la région et au monde, fondée sur les compétences plutôt que sur les rentes. Beyrouth pourrait redevenir un centre régional de services, mais un centre construit sur la réputation de ses institutions et non sur l’opacité.

Sa diaspora devrait être intégrée à cette vision comme partenaire stratégique. Son système éducatif devrait transmettre plusieurs langues, une mémoire nationale lucide et une culture du droit. Son administration devrait être suffisamment numérisée pour réduire les occasions de corruption et suffisamment professionnelle pour résister à l’alternance politique.

Le Liban devrait enfin être un pays capable de vivre dans son environnement arabe sans perdre son ouverture méditerranéenne, capable de dialoguer avec l’Occident sans devenir son avant-poste, capable d’avoir des relations avec l’Iran sans être entraîné dans ses confrontations, et capable d’entretenir des amitiés internationales sans transférer sa souveraineté.

Le nouveau pacte libanais ne devrait plus être seulement un partage du pouvoir

Le Pacte national de 1943, puis les accords de Taëf, ont cherché à organiser l’équilibre entre communautés et institutions. Leur logique historique est compréhensible. Mais le XXIe siècle exige un étage supplémentaire : un pacte de finalité.

Ce pacte ne demanderait pas aux Libanais de nier leurs différences. Il leur demanderait de s’accorder sur ce qui doit être soustrait à la compétition entre communautés : la justice, la monnaie, la sécurité, le contrôle financier, l’administration professionnelle, les droits fondamentaux, les infrastructures stratégiques et la responsabilité devant la loi.

Le compromis national ne devrait plus porter seulement sur la question de savoir qui obtient quelle fonction. Il devrait porter sur la question de savoir quelles institutions personne n’a le droit de posséder.

C’est peut-être là que se trouve la réforme la plus profonde. Tant que toutes les institutions peuvent être distribuées, partagées ou capturées, aucun secteur ne sera réellement indépendant. À l’inverse, si certaines fonctions deviennent sacrées parce qu’elles appartiennent à tous, alors un État commun commence à exister.

Une formule simple pour un projet national

À la fin, une raison d’être doit pouvoir être comprise par un étudiant, un entrepreneur, un fonctionnaire, un militaire, un juge, un expatrié ou un responsable politique. Elle ne doit pas ressembler à un programme de gouvernement. Elle doit être un principe d’orientation.

On pourrait la résumer ainsi : le Liban existe pour permettre à des citoyens différents de vivre libres et égaux dans un même État souverain, pour protéger leurs droits plutôt que leurs appartenances, et pour transformer leur diversité et leur ouverture sur le monde en prospérité et en rayonnement.

Sa mission peut se résumer de la même façon : protéger, arbitrer, rendre justice, garantir les libertés, assurer la souveraineté, gérer honnêtement les ressources collectives et créer les conditions permettant à chacun de progresser par son mérite.

Sa vision, enfin, pourrait être celle d’un pays où l’on n’a plus besoin de connaître quelqu’un pour obtenir ce à quoi l’on a droit ; où l’on n’a plus besoin d’une communauté pour se sentir protégé ; où l’on n’a plus besoin de quitter le pays pour imaginer un avenir ; et où aucune puissance extérieure ne peut parler à la place des institutions libanaises.

Conclusion : passer du partage de l’État à la construction du commun

Le Liban a longtemps cherché la paix dans l’équilibre des peurs. Chaque groupe a voulu être suffisamment fort pour ne pas être dominé par les autres. Cette logique a permis certains compromis, mais elle ne peut pas constituer une vision durable.

La prochaine étape doit être différente : construire un État suffisamment juste pour que chacun puisse accepter de ne pas le posséder.

C’est une transformation immense. Elle suppose de passer de la protection communautaire à la garantie juridique, de la rente à la production, de l’intermédiation au droit, de l’influence étrangère à la souveraineté, de la coexistence passive à une citoyenneté commune.

Le Liban n’a donc pas vocation à être le lieu où les communautés se partagent l’État. Il a vocation à devenir l’État qui permet aux communautés de ne plus avoir à se battre pour survivre.

Cette phrase contient peut-être l’essentiel du projet national. Elle ne demande pas aux Libanais d’oublier ce qu’ils sont. Elle leur demande de décider ce qu’ils veulent construire ensemble.

Avant de réformer la banque centrale, les banques, la justice, l’administration ou la Constitution, il faut savoir à quel projet ces réformes doivent servir. Sans raison d’être, elles resteront une succession de mesures techniques. Avec une raison d’être partagée, elles deviennent les instruments d’une refondation.

Le problème du Liban n’est peut-être donc pas seulement qu’il ait échoué à appliquer ses lois ou à moderniser ses institutions. Il est qu’il n’a jamais achevé la définition de son contrat politique. La question n’est plus simplement : comment sauver le système ? Elle est : quel Liban mérite d’être sauvé ?

Ma réponse serait celle-ci : un Liban souverain parce qu’il appartient à tous, libre parce qu’aucune identité n’y est menacée, juste parce que personne n’y est au-dessus du droit, ouvert parce qu’il n’a pas peur du monde, et prospère parce qu’il transforme sa diversité en intelligence collective plutôt qu’en compétition de clientèles.

LE NOUVEAU PACTE LIBANAISUn seul État, des citoyens égaux, des identités libres.Une justice indépendante, une souveraineté indivisible, une économie ouverte.Un pays relié au monde, mais subordonné à personne.Un État qui protège les communautés sans appartenir à aucune d’entre elles.

Bernard Raymond Jabre   •  

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Bernard Raymond Jabre
Bernard Raymond Jabre
Bernard Raymond Jabre, Etudes scolaires à Jamhour puis à l’Ecole Gerson à Paris, continua ses études d’économie et de gestion licence et maitrise à Paris -Dauphine où il se spécialise dans le Master « Marchés Financiers Internationaux et Gestion des Risques » de l’Université de Paris - Dauphine 1989. Par la suite , Il se spécialise dans la gestion des risques des dérivés des marchés actions notamment dans les obligations convertibles en actions et le marché des options chez Morgan Stanley Londres 1988 , et à la société de Bourse Fauchier- Magnan - Paris 1989 à 1991, puis il revint au Liban en 1992 pour aider à reconstruire l’affaire familiale la Brasserie Almaza qu’il dirigea 11 ans , puis il fonda en 2003 une société de gestion Aleph Asset Management dont il est actionnaire à 100% analyste et gérant de portefeuille , de trésorerie et de risques financiers internationaux jusqu’à nos jours.

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