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Trump, Ghosn et le nouveau salon VIP

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Vu du Liban, l’histoire provoque presque un sentiment de déjà-vu. Donald Trump aurait été discrètement exfiltré de Turquie dans un camion de catering après une menace iranienne jugée sérieuse par les services américains. Pour rejoindre un autre avion sans être repéré, le président des États-Unis a donc momentanément délaissé Air Force One, les limousines blindées et le protocole pour emprunter le véhicule normalement chargé d’apporter les plateaux-repas.

Au Liban, difficile de ne pas penser à Carlos Ghosn. L’ancien patron de Renault-Nissan avait quitté le Japon fin 2019 caché dans une grande caisse destinée au transport de matériel audio, avant de rejoindre Beyrouth. Six ans plus tard, Donald Trump choisit — ou plutôt ses gardes du corps choisissent pour lui — le camion de catering. À ce rythme, il faudra peut-être revoir entièrement la définition du salon VIP : après la caisse de matériel et le camion des sandwichs, le fauteuil en cuir et la coupe de champagne commencent à faire terriblement ancien régime.

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La nouvelle doctrine du voyage de prestige semble donc assez simple. Plus vous êtes important, moins vous devez ressembler à quelqu’un d’important. Le passager ordinaire prend la file prioritaire. Le milliardaire prend la caisse. Le président des États-Unis monte avec les plateaux-repas.

On appelle cela le progrès.

De Carlos Ghosn à Donald Trump, le fret monte en gamme

Carlos Ghosn avait placé la barre très haut. En décembre 2019, alors qu’il était assigné à résidence au Japon, l’ancien dirigeant automobile avait réussi à quitter le pays clandestinement. Il avait rejoint un aéroport puis été dissimulé dans une grande caisse de transport de matériel audio, suffisamment vaste pour contenir un homme et suffisamment banale pour accompagner une équipe prétendument liée à un spectacle.

La caisse avait ensuite été chargée dans un jet privé. Direction la Turquie, puis Beyrouth.

À l’époque, l’histoire semblait difficile à surpasser. Un ancien patron de Renault et Nissan quittant le Japon comme un équipement de concert possédait déjà tous les ingrédients d’une production Netflix pour laquelle personne n’aurait osé proposer le scénario de peur qu’il soit jugé trop invraisemblable.

Donald Trump vient pourtant d’introduire une variante présidentielle.

Pas de caisse cette fois. Le président américain bénéficie d’un standing supérieur : un camion entier.

Le principe reste cependant remarquablement proche. Lorsqu’un passager est tellement célèbre que tout le monde surveille ses déplacements, la solution consiste apparemment à le transformer en marchandise.

Ghosn voyageait avec le matériel audio.

Trump avec le catering.

On attend désormais de savoir quel chef d’État inaugurera la soute à bagages.

Air Force One ? Beaucoup trop voyant

Donald Trump possède pourtant un avantage que Carlos Ghosn n’avait pas : les États-Unis mettent à sa disposition Air Force One.

L’appareil présidentiel est probablement l’un des avions les plus reconnaissables au monde. Il dispose de communications sécurisées, d’équipements de protection et d’une logistique exceptionnelle. Son arrivée suffit à signaler à plusieurs kilomètres que le président américain se trouve probablement dans les environs.

C’est précisément le problème.

Lorsque les services américains ont estimé qu’une menace iranienne pesait sur Trump après son déplacement en Turquie, ils ont cherché à empêcher d’éventuels adversaires de déterminer dans quel appareil il voyageait.

Le président est donc monté publiquement à bord de l’avion présidentiel, comme prévu. Puis il en est ressorti discrètement.

C’est à ce moment que le catering entre dans l’histoire diplomatique.

Un véhicule utilisé normalement pour charger les repas dans les avions a permis de déplacer Trump sans attirer l’attention. Le camion l’a conduit jusqu’à un autre appareil militaire américain, un C-32A, version militaire du Boeing 757.

Air Force One a ensuite poursuivi sa route avec journalistes et collaborateurs à bord.

Mais sans Trump.

Pour les observateurs extérieurs, tout était parfait. L’avion présidentiel était là. Les journalistes étaient là. Les collaborateurs étaient là. Il ne manquait qu’un détail relativement secondaire : le président.

Le salon VIP est mort, vive le camion

L’histoire oblige à reconsidérer plusieurs décennies de conception du luxe aéroportuaire.

Jusqu’ici, le voyageur important devait être reconnaissable à quelques signes simples : voiture noire, escorte, entrée privée, salon réservé, personnel en costume et accès direct à l’appareil.

Erreur stratégique.

Tout cela indique précisément où se trouve le VIP.

Le véritable luxe contemporain consiste apparemment à ne surtout pas avoir l’air d’un VIP.

Carlos Ghosn l’avait compris avant tout le monde : une caisse possède un avantage décisif sur un salon d’honneur. Personne ne lui demande son passeport.

Les services américains viennent d’améliorer le concept. Pourquoi voyager dans la caisse quand on peut prendre directement le camion ?

Le futur salon VIP de l’aéroport de Beyrouth pourrait s’en inspirer. Trois catégories suffiraient.

Classe affaires : salon avec fauteuils.

Première classe : transfert direct sur le tarmac.

Ultra VIP : « Monsieur, préférez-vous le camion des boissons ou celui des bagages ? »

Pour les chefs d’État sous menace immédiate, le catering serait naturellement inclus.

Vu de Beyrouth, la méthode a déjà fait ses preuves

Le parallèle possède évidemment ses limites. Carlos Ghosn cherchait à échapper à la justice japonaise. Donald Trump cherchait, selon les informations publiées aux États-Unis, à échapper à une éventuelle tentative d’assassinat.

Les deux situations n’ont donc ni la même nature ni la même gravité.

Mais la méthode offre cette parenté délicieusement absurde : dans les deux cas, la célébrité extrême rend les moyens de transport ordinaires inutilisables.

Ghosn ne pouvait pas simplement se présenter au contrôle des passeports avec son billet pour Beyrouth.

Trump ne pouvait pas nécessairement utiliser le Boeing que toute la planète identifie comme l’avion du président des États-Unis.

L’un a donc disparu dans une caisse.

L’autre dans un camion.

La sécurité moderne vient peut-être de redécouvrir une vérité très ancienne : pour cacher quelqu’un, il vaut parfois mieux un objet banal qu’un dispositif extraordinairement sophistiqué.

Le camion le mieux protégé du monde

La scène mérite d’être imaginée.

Quelque part sur un tarmac turc, un camion de catering avance vers un avion. Rien d’extraordinaire. À l’extérieur, probablement le même aspect que n’importe quel véhicule chargé de boissons, de plateaux-repas et de chariots.

À l’intérieur : Donald Trump.

On ignore si quelqu’un avait pensé à laisser les cacahuètes.

Le contraste est d’autant plus savoureux que Trump a construit une grande partie de son image publique autour de la démonstration de puissance. Tours dorées, Boeing personnel, limousines, cortèges, grands rassemblements : la discrétion n’a jamais constitué l’élément le plus immédiatement identifiable de la marque Trump.

Pour assurer sa sécurité, il a fallu faire exactement l’inverse.

Pendant quelques minutes, l’homme le plus reconnaissable de la politique mondiale devait devenir moins intéressant qu’un chariot de boissons.

Et cela a fonctionné.

La géopolitique du plateau-repas

Derrière la scène comique, la menace était évidemment prise au sérieux.

Les autorités américaines surveillent depuis plusieurs années les risques de représailles iraniennes contre Donald Trump et plusieurs anciens responsables de son administration. Téhéran avait promis de venger la mort de Qassem Soleimani, commandant de la force Al-Qods, tué dans une frappe américaine à Bagdad en janvier 2020 sur ordre de Trump.

Lors du déplacement en Turquie, les services chargés de la protection présidentielle ont donc considéré que les informations disponibles justifiaient des mesures exceptionnelles.

Le dispositif avait une logique : convaincre un éventuel adversaire que Trump se trouvait dans Air Force One alors qu’il voyageait dans un autre appareil.

Pour construire le leurre, il fallait que tout semble normal. Les journalistes présents à bord de l’avion présidentiel contribuaient eux-mêmes à l’illusion. Des collaborateurs continuaient le voyage. L’appareil suivait son itinéraire.

Pendant ce temps, Trump voyageait ailleurs.

Pour une fois, suivre Air Force One était donc probablement le meilleur moyen de ne pas suivre le président américain.

Les milliards de la défense américaine et le génie du camion

L’épisode possède également quelque chose de rassurant pour les contribuables.

Les États-Unis dépensent des centaines de milliards de dollars par an pour leur défense. Ils possèdent des satellites, des avions furtifs, des systèmes antimissiles, des moyens de renseignement parmi les plus sophistiqués au monde et une flotte présidentielle conçue pour permettre au chef de l’État de continuer à gouverner dans des circonstances extrêmes.

Et malgré toute cette technologie, quelqu’un a eu l’excellente idée de dire :

« Prenons le camion du catering. »

C’était probablement la bonne décision.

La sophistication militaire ne consiste pas toujours à utiliser le matériel le plus cher. Elle consiste à choisir ce que l’adversaire ne regardera pas.

Un Boeing présidentiel attire l’attention.

Une limousine présidentielle attire l’attention.

Un cortège présidentiel attire énormément l’attention.

Un camion transportant supposément le dîner beaucoup moins.

Le véhicule le moins prestigieux de l’aéroport est ainsi devenu, pendant quelques minutes, probablement le véhicule le plus important de l’OTAN.

Carlos Ghosn avait simplement quelques années d’avance

Vu du Liban, il faut donc rendre à Carlos ce qui appartient à Carlos.

En 2019, beaucoup avaient regardé son évasion comme une extravagance presque cinématographique. L’ancien patron automobile caché dans une caisse semblait avoir inventé une catégorie entièrement nouvelle de voyage international.

Avec le recul, il était peut-être simplement précurseur.

Il avait compris avant le Secret Service que la véritable première classe consiste à ne pas apparaître sur la liste des passagers.

Le principe est désormais validé au plus haut niveau.

Ghosn : caisse de matériel audio.

Trump : camion de catering.

La prochaine étape logique appartient aux compagnies aériennes.

On imagine déjà les nouvelles cartes de fidélité :

Economy. Business. First. Invisible.

La dernière catégorie ne donne pas accès au salon.

Elle donne accès à l’entrepôt.

Trump affirme qu’il n’avait pas peur

Donald Trump a confirmé avoir suivi les recommandations de ses responsables de sécurité. Il a également tenu à préciser qu’il n’avait pas eu peur.

La précision était probablement inévitable.

Un président qui vient d’être transporté secrètement dans un camion pour éviter une éventuelle tentative d’assassinat possède deux options de communication : reconnaître que la situation était inquiétante ou expliquer que tout allait parfaitement bien et qu’il avait simplement décidé, ce jour-là, de découvrir les métiers de l’aéroport.

Trump a choisi la seconde philosophie.

Il n’y a d’ailleurs aucune contradiction nécessaire. Le rôle du Secret Service consiste précisément à prendre au sérieux les menaces afin que le président n’ait pas à décider lui-même du niveau de risque acceptable.

Lorsque les professionnels chargés de votre sécurité vous disent de monter dans le camion, même un président des États-Unis peut considérer que le débat est terminé.

Surtout si le camion part avant Air Force One.

Beyrouth peut préparer le prochain concept

L’aéroport international de Beyrouth pourrait finalement trouver dans toute cette histoire une formidable idée commerciale.

Le Liban connaît déjà le précédent Ghosn. Il peut désormais observer le précédent Trump.

Le pays possède donc une expertise historique unique dans ce nouveau segment du voyage haut de gamme : le passager que personne ne doit voir.

Il reste à créer l’infrastructure.

Un salon VIP traditionnel pour les ministres.

Un terminal privé pour les milliardaires.

Et, tout au fond, derrière les cuisines, le véritable espace réservé aux gens vraiment importants.

Pas de champagne.

Pas de fauteuil en cuir.

Pas de tapis rouge.

Une caisse, un camion et quelqu’un qui murmure : « Votre véhicule est prêt, Monsieur le Président. »

Carlos Ghosn avait choisi le matériel audio. Donald Trump aura eu droit au catering. À ce rythme, le véritable signe extérieur de puissance ne sera bientôt plus de posséder son avion privé.

Ce sera de pouvoir voyager sans jamais monter dedans.

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Newsdesk Libnanews
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