Il y a au Liban une phrase que l’on entend souvent et qui résume, à elle seule, une partie de notre problème : « Il est bien, il est riche. »
Comme si les deux choses allaient nécessairement ensemble. Comme si le fait d’avoir beaucoup d’argent suffisait à dire quelque chose de la valeur d’une personne, de son honnêteté ou de ce qu’elle a réellement accompli.
On demande rarement comment cette richesse a été acquise. On constate qu’elle existe, on regarde la maison, la voiture, les voyages, les relations, la table autour de laquelle se pressent les invités et cela semble suffire. L’argent devient une sorte de certificat de réussite, parfois même un certificat de respectabilité.
Pourtant, la question devrait être évidente : cet homme s’est-il enrichi par son travail, parce qu’il a créé une entreprise, développé une activité, pris des risques ou construit quelque chose ? Ou s’est-il enrichi en volant, en profitant de ses relations politiques, en détournant l’argent de l’État, en ruinant ses associés, en exploitant ses employés ou en participant à des activités criminelles ?
A-t-il créé de la richesse ou s’est-il contenté de prendre celle des autres ?
Cette distinction semble avoir perdu beaucoup de son importance chez nous. Il faut dire aussi que, dans un pays où tant de fortunes se sont constituées à la faveur de la guerre, des marchés publics, des monopoles, des trafics, des protections politiques et, plus récemment, de la dépossession des épargnants, il serait parfois embarrassant de poser trop de questions.
On préfère alors regarder le résultat et oublier le chemin parcouru.
Un homme peut avoir volé des milliers de personnes, mais s’il reçoit bien, s’il distribue quelques faveurs, s’il finance une association ou se montre généreux avec son entourage, on finira toujours par trouver quelqu’un pour expliquer qu’au fond, « c’est quelqu’un de bien ».
On sait pourtant ce qu’il a fait. Les origines de sa fortune ne sont même pas toujours obscures. Elles sont parfois connues de tout le monde. Mais cette connaissance n’empêche ni l’admiration ni la recherche de sa compagnie. On critique publiquement la corruption, puis on se précipite pour être photographié avec ceux qui en ont le plus profité. On dénonce le vol de l’argent public, mais on envie la maison construite avec cet argent.
C’est probablement là que réside le plus grand problème. Il ne tient pas seulement à l’existence de voleurs ou de criminels. Il y en a dans tous les pays. Il tient à la place que nous leur accordons et à la fascination qu’ils exercent sur une partie de la société.
À partir du moment où la richesse efface tout le reste, le message adressé aux plus jeunes devient assez simple : peu importe la manière dont vous vous enrichissez, l’essentiel est de réussir à conserver votre argent suffisamment longtemps pour que les autres oublient comment vous l’avez obtenu.
Et ce message est dévastateur.
Pourquoi travailler pendant vingt ou trente ans lorsque ceux qui ont choisi les raccourcis sont davantage admirés ? Pourquoi respecter les règles lorsque ceux qui les ont contournées sont devenus des notables ? Pourquoi faire des études, construire une activité ou prendre des risques lorsque la proximité avec un responsable politique, un chef communautaire ou un réseau criminel permet parfois d’aller beaucoup plus vite ?
Une société ne transmet pas seulement ses valeurs par ce qu’elle enseigne dans les écoles ou par ce que les parents répètent à leurs enfants. Elle les transmet aussi par les personnes qu’elle présente comme des exemples.
Or, chez nous, les véritables modèles restent souvent dans l’ombre.
Il y a des entrepreneurs qui ont mis des années à construire leur entreprise. Il y a des commerçants qui ont traversé les crises sans cesser de payer leurs employés. Il y a des médecins, des artisans, des ingénieurs, des agriculteurs et des professionnels qui ont réussi sans appartenir à un clan, sans obtenir un marché truqué et sans voler personne.
Certains ont même gagné beaucoup d’argent. Ils vivent bien, ils assurent l’avenir de leurs enfants et ont parfaitement le droit d’être fiers de ce qu’ils ont accompli. Mais parce qu’ils le font discrètement, sans acheter leur réputation et sans transformer chaque dépense en spectacle, ils intéressent beaucoup moins.
Ils ne sont pas considérés comme des modèles parce qu’ils ne donnent pas l’impression d’avoir vaincu tout le monde. Ils ont simplement travaillé, ce qui paraît presque banal, alors que cela devrait être la première chose que l’on respecte.
Je ne fais évidemment pas ici l’éloge de la pauvreté. Il n’y a rien de vertueux à rester pauvre et rien de honteux à vouloir s’enrichir. L’ambition est nécessaire. Le Liban a besoin de personnes qui investissent, qui créent des entreprises, qui développent des activités et qui gagnent de l’argent. Il en a même besoin beaucoup plus que de personnes qui expliquent aux autres que l’argent n’a aucune importance.
L’argent compte. Il donne de l’indépendance, permet de protéger sa famille, d’entreprendre, d’aider les autres et parfois de faire avancer toute une société.
Mais il ne rend pas automatiquement respectable.
Une fortune ne devrait jamais être regardée séparément de la manière dont elle a été constituée. L’argent gagné par le travail n’a pas la même valeur morale que l’argent volé. Celui qui crée une entreprise et emploie cent personnes n’est pas comparable à celui qui détourne un marché public. Celui qui construit patiemment son patrimoine n’est pas comparable à celui qui s’approprie les économies de ses clients. Ils peuvent posséder la même somme, mais ils n’ont pas accompli la même chose.
L’un a créé une richesse. L’autre détient un butin.
Il faudrait donc cesser de dire d’une personne qu’elle est « bien » uniquement parce qu’elle est riche. On peut dire qu’elle a de l’argent, qu’elle a réussi matériellement ou qu’elle est puissante. Mais pour savoir si elle est bien, il faut encore regarder ce qu’elle a fait, la manière dont elle traite les autres et ce que sa fortune a coûté à ceux qui l’entourent.
La véritable réussite ne consiste pas seulement à devenir riche. Elle consiste aussi à pouvoir expliquer comment on l’est devenu sans avoir à mentir, à menacer quelqu’un ou à compter sur l’amnésie collective.
Nous devons certainement apprendre à nos enfants à être ambitieux. Nous devons leur dire de travailler, de créer, de gagner de l’argent et de ne pas avoir honte de vouloir vivre mieux que nous. Mais nous devons aussi leur apprendre qu’il existe des choses que l’on ne fait pas, même pour devenir riche.
Parce que la réussite ne devrait pas seulement se mesurer à ce que l’on possède. Elle devrait également se mesurer à ce que l’on a refusé de faire pour le posséder.
Le Liban n’a pas besoin de nouveaux voleurs suffisamment riches pour être traités comme des modèles. Il en a déjà beaucoup trop. Il a besoin de personnes qui réussissent sans voler, qui s’enrichissent sans détruire les autres et dont la fortune peut être admirée sans que l’on soit obligé d’en oublier l’origine.
Il faut encourager les gens à devenir riches, certainement. Mais il faut aussi leur apprendre à devenir des personnes vertueuses et dignes de l’être. Et surtout, des exemples que l’on puisse proposer à nos enfants sans avoir à leur cacher une partie de l’histoire.
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