Six ans depuis le début du malheur syrien, de la révolution idéaliste improvisée dans les cours des écoles, les amphithéâtres des universités, les rues où naguère régnait la peur de la dictature et du totalitarisme. Le bilan de ce conflit loin d’être résolu de sitôt est catastrophique. La barbarie bat toujours son plein. La violence des groupes terroristes et celles du régime de Bachar el Assad s’alimentent mimétiquement, d’après la théorie de René Girard, aux dépens d’un peuple qui a osé un jour rêver de liberté et qui saigne à blanc. Un entretien a été organisé avec Salam Kawakibi pour résumer ces 6 ans de Tuerie contre le peuple syrien. 

Salam Kawakibi, vous êtes chercheur en science politique, directeur des recherches et directeur adjoint de la Arab Reform Initiative (ARI), organisme qui planche sur les questions du monde arabe, surtout les plus épineuses. Comment ARI a-t-elle réussi à suivre la révolution qui a tourné en guerre en Syrie depuis son déclenchement et quel a été son apport scientifique pour balayer la nébuleuse qui entoure le conflit syrien très alambiqué et qualifié de plus grand malheur humanitaire après la seconde guerre mondiale ?

L’initiative arabe de la réforme a été créée en 2005 surtout en réponse à la volonté américaine d’imposer des réformes dans les pays arabes à l’instigation du président Bush en 2003 qui voulait imposer le changement et la transition dans les pays arabes. Nous avons convenu avec maints chercheurs venant de plusieurs pays arabes ainsi que des chercheurs européens et américains sur la nécessité de lancer un mouvement réformiste dans chacun des pays concernés. Nous avons enclenché un travail de fond pas uniquement en tant que centre de recherche, strictu sensu, mais en tant que Think Tank ; une sorte de laboratoire des idées. Nous produisons des recherches concises et ciblées aussi bien que des policy papers adressées aux journalistes, décideurs et membres de la société civile pour passer au crible d’une grille analytique des réalités précises. Bien avant le printemps arabe, on a lancé le dialogue critique entre les forces de l’opposition arabe. Il a réuni tous les acteurs du changement qu’on a vu ressurgir dans les coulisses des révolutions. L’avantage de notre Think Tank c’est qu’il est un consortium, un réseau de centres de recherches et de chercheurs ; ce qui nous permet d’avoir de l’expertise extérieure notamment de l’Amérique latine et l’Europe du sud. Et notre plus grande prouesse scientifique fut le rapport quantitatif et qualitatif qu’on a établi et qui porte sur sur les processus de réforme dans les pays arabes par le biais de 40 indicateurs, dûment définis, sur l’existence ainsi que l’application des lois qui préservent et promeuvent la démocratie.

Les pourparlers pour la paix en Syrie étaient-ils une forme de diversion et de détournement de l’attention du malheur humanitaire, un temps de tergiversation permettant respectivement la croissance des groupes terroristes et le déploiement de l’arsenal russe et la multiplication de ses frappes sur les villes rebelles ?

Les négociations sont nécessaires pour conclure un accord politique. Cependant, négocier pour négocier nous rappelle une bien mauvaise expérience dans l’histoire, en l’occurrence celle des négociations israélo-palestiniennes. Chose qui me ramène à parler d’une « palestinisatoin » de la question syrienne. En effet, adopter cette formule de négociations n’aboutit à rien bien qu’elle se soit basée sur les six points conclus à Genève 1 mais qui n’ont jamais été développés jusqu’à Genève 5 et bientôt 6. Il n’en demeure pas moins que, les pourparlers de Genève ont permis à l’opposition de discuter avec les Russes et d’avoir une visibilité médiatique sans pour autant établir un lien direct, politique ou militaire, entre l’opposition et les forces du régime. Il y a eu une volonté russe de séparer les deux processus militaires et politiques. Ils ont réussi à lancer les négociations militaires à Astana avec les groupes armés mais tout le monde a été mis en garde contre cette volonté d’affaiblir l’opposition en la divisant en deux groupes. Et finalement les militaires ont été conscients de la limite de leur mission en déclarant que leur participation à Astana projette de négocier le cessez-le-feu et non pas le processus politique. Il faut rappeler aussi que les objectifs des Russes se démarquent de ceux du régime d’une part et de ceux de l’Iran, d’autre part. La Russie est en Syrie pour y rester, se refaire une légitimité sur la scène internationale en remplissant le rôle de force dominante dans la région après avoir été marginalisée depuis le début des années 90. Il y a cette fierté nationale qui a été exploitée par Poutine pour légitimer son intervention. Les Russes ont profité aussi du vide causé par l’indifférence démissionnaire de l’administration américaine d’Obama et de l’éparpillement de l’Europe qui n’a pas une seule mais plusieurs politiques extérieures. Ce manque de cohésion européenne  a réduit son rôle à celui de « bailleur de fonds » pour les œuvres humanitaires ; ce qui me ramène à qualifier l’Europe de grande ONG internationale. L’impotence du côté américain, l’absence alarmante du côté européen ont alors laissé la scène complètement libre pour la Russie et l’Iran. Quant aux acteurs arabes (notamment, les pays du Golfe), ils se sont retirés petit à petit après avoir alimenté des groupes radicaux et que la Turquie après le coup d’état de juillet 2016 a changé de cap ; les priorités pour Erdogan n’étant plus les mêmes qu’avant juillet 2016. S’ensuit un dernièrement un accord explicite entre la Russie et la Turquie avant la chute d’Alep qui n’a pas eu lieu à cause de l’intelligence militaire russe, mais au revirement turc et au changement dans l’agenda turc. Dans tout cela, la Russie impose le processus de paix qu’elle imagine pour la Syrie, elle a utilisé le veto à 8 reprises. Le dernier en date contre une résolution qui appelle à la création d’une commission d’enquête sur l’usgae des armes chimiques le 4 avril dernier. De plus, la montée du nationalisme européen et américain ainsi que le chauvinisme des partis d’extrême droite partout dans le monde réconforte Poutine dans sa politique intérieure et extérieure. Le seul problème qui se pose à Poutine est l’économie. Il n’a pas les moyens de ses ambitions. Et comme disait  un grand historien et un ancien porte-parole du kremlin « à l’époque de l’union soviétique à Moscou, c’était le parti et en dessous du parti le KGB qui servait les intérêts du parti ». Maintenant en Russie on n’a plus le parti mais on a toujours le KGB qui contrôle tout. Et comme tout service de renseignement dans le monde, il justifie sa raison d’être par l’existence d’un ennemi  qui varie selon le discours adopté : les musulmans, les Européens, les Américains, etc. Ce qui explique la logique de guerre de Poutine. Mais en fin de compte, Poutine après avoir cru que l’affaire syrienne allait se régler en trois mois suite à son intervention en septembre 2015, il s’est rendu compte que le bourbier syrien est plus complexe et scabreux. Donc, il est acculé à trouver une solution politique qui préserve ses intérêts sans pourtant garder le régime dans sa forme actuelle au pouvoir. Ce qui le différencie de l’Iran qui s’accroche presque charnellement aux acteurs du régime.

Vous qui êtes d’Alep et qui connaissez bien cette ville, pourquoi cette ville dont les habitants ont rejeté l’EI, a été visée avec atrocité et sans pitié par les frappes. Quel symbole révolutionnaire, Alep incarne-t-elle ?

Alep est une ville historiquement rebelle. Elle a été très abandonnée par le centre bien qu’elle représente une puissance économique et démographique importante. L’agriculture dans ses provinces ainsi que ses zones industrielles étaient les plus développés en Syrie. Il faut signaler aussi qu’Alep était l’une des premières villes de l’empire ottoman. On parlait d’Istanbul, d’Alep et du Caire. Et Alep était sur la route de la soie avant la construction du canal du Suez ce qui lui donne aussi cette importance historique très enviée en tant que carrefour des civilisations. A l’époque d’Assad père, Alep a été marginalisée et presque sanctionnée. Mais le régime s’est investi dans une certaine bourgeoisie parasitaire, chrétienne et musulmane, qui a profité subrepticement de certains avantages pour faire fortune. On peut l’enrichir comme on peut l’appauvrir au moment opportun. Il suffit qu’elle soit docile, soumise et contrôlable. Alep a été aussi une ville rebelle et brimée dans les évènements des années 80 quand il y a eu les grèves de ses commerçants et syndicats rapidement et sévèrement réprimés. Evènement charnière dans l’histoire de la ville. Il y a eu des centaines de morts et de disparus entre les années 77, 78 et 82. Pendant le fameux massacre du quartier Macharka, on a fait descendre tout un quartier, aligner aux murs des civils et leur tirer dessus. La monstruosité de ces exécutions collectives a fait 90 morts en une heure. La répression visait surtout les intellectuels de gauche qui ne voulaient pas se soumettre au régime. Les évènements d’Alep ont été bien décrits par Michel Seurat dans son livre Etat de barbarie. Alors, Alep depuis a été complètement soumise et dans le collimateur du régime. Son économie se développait dans les limites du possible et l’arrivée de Bachar lui a donné une bouffée d’oxygène car elle s’est accompagnée d’une ouverture sur l’Irak et la Turquie. Ainsi, la ville a été contrôlée autrement. Au début de la révolution syrienne, Alep a pris beaucoup de retard vu son expérience dans les années 80 et vu qu’il y avait 5 différents services de renseignement bien implémentés. Il y a aussi ce conflit historique entre la ville et ses provinces, donc un rejet de la participation politique des provinces. Le soulèvement a bien commencé dans les universités et s’est étendu sur tous les quartiers en se concentrant surtout dans les quartiers spontanés qui sont à l’est de la ville.

Le 04 avril 2017, les habitants dont multiples enfants ont été gazés à Khan Cheikhoun. Fief des rebelles, cette ville revit le malheur de la Ghouta où en août 2013, 1500 civils ont été tués. Quel message le régime voulait-il adresser par ce massacre après le franchissement de cette ligne rouge ? Et y aurait-il un rapport avec la déclaration de Washington privilégiant le combat des djihadistes et le maintien de Bachar el Assad, dont l’éviction n’est plus une priorité, à la tête du pouvoir?

 De quelle ligne rouge parle-t-on ? En août 2013 déjà, les lignes rouges d’Obama sont devenues roses. Et maintenant ce sont des lignes vertes et tout le monde surtout le régime, les Russes et l’EI a compris que 2013 était le franchissement du cap de l’impunité totale. Depuis, les massacres n’ont jamais cessé sans initiatives politiques sérieuses pour que ce rythme infernal prenne fin. Récemment dans un documentaire sur le travail de Monsieur Stepan De Mistura diffusé sur Arte et intitulé « Mission impossible », il y avait un passage que De Mistura croit ne pas avoir été enregistré et où il confie que les Nations Unies possèdentdes dossiers qui pourraient inculper le régime et mettre ses responsables derrière les barreaux pour des centaines d’année. Les Nations Unies ainsi que d’autres commissions d’enquête possèdent le nécessaire sur tous les acteurs de la tuerie. C’est le conflit le plus documenté de l’histoire. Mais rien n’est fait pour rendre justice et cela réconforte le régime et ses alliés. L’attaque du 4 avril était un message clair: « Nous pouvons faire ce que nous voulons et personne ne nous ’arrêtera tant que nous avons  la protection russo-iranienne ». Et c’est vrai que l’on s’étonne de la déclaration russe pronostiquant que le régime aurait bombardé un dépôt d’armes chimiques appartenant aux rebelles. Ils ont ainsi démenti le démenti du régime en mettant en lumière une autre contradiction ; celle de la possession des rebelles d’armes chimiques. Posséder des armes chimiques nécessite un niveau d’infrastructure et des moyens que les états seuls possèdent, surtout ce qui a été utilisé : le gaz sarin et le gaz moutarde qui ne sont pas une affaire de groupe et ceux qui pensent que les rebelles en possèdent ont dû regarder beaucoup de films de fiction hollywoodiens. Après la déclaration russe, le régime n’est plus à l’aise. La Russie est elle-même dans une position délicate ce qui l’a poussée à accuser le régime de ces derniers  bombardements.

 Quel est le sort de Bachar el Assad ? Quel est le sort de la révolution ou ce qu’il en reste ? Et quel est le sort de la Syrie après ces 6 ans de guerre sanguinaire ?

Personne ne vaincra, tout le monde est perdant surtout la Syrie dans sa globalité. Ce qui peut rassurer est que la justice sera faite, pas tout de suite mais tôt ou tard. Les crimes contre l’humanité et les crimes de guerre ne pourront jamais être oubliés et ça ne concerne pas seulement le régime, mais aussi les autres groupes armés. Au niveau de la reconstruction, l’état est catastrophique car il y a entre 7 à 9 millions de réfugiés syriens. Il y a aussi des millions de déplacés à l’intérieur du pays ; ce qui fait de la reconstruction une affaire politique qui va jouer un grand rôle dans le changement démographique entrepris par le pouvoir dès le début de la déportation des civils que ça soit à Damas, à Homs ou ailleurs. Il faut aussi souligner que la déportation des habitants d’Alep Est était un exemple de l’incapacité et la défaite du système onusien, car l’ONU s’est félicitée du bon déroulement de cette déportation sans même avoir le courage de la dénoncer. De surcroit, il y a maintenant une véritable fissure entre les classes, les ethnies et les communautés religieuses et régionales. Remédier à tout cela nécessite un travail colossal de la société civile et à cette occasion je précise que la société civile syrienne a émergé avec le soulèvement car elle n’existait que timidement sous la forme de ce que j’appelle les FLNGOS « First lady non governemental organisations ». C’était la seule forme d’organisme social qu’on laissait œuvrer pour absorber un tant soit peu la crise sociale. Avec la révolution, les jeunes Syriens n’ont pas seulement découvert la politique mais aussi le journalisme citoyen et pas mal de formes d’expression dont ils étaient privés depuis 1958. Partant de ce fait, 6 ans c’est court dans l’histoire pour juger qu’une révolution a abouti ou pas à ses fins. Peut-être, ce n’est pas ma génération qui verra le bout du tunnel. Mais ce qui est sûr c’est que la Syrie demain ne sera pas comme la Syrie opprimée sous Assad. Le mur de la peur a été brisé, il y a une nouvelle culture politique qui s’est installée. Personnellement, je suis épaté par la conscience politique  de la jeunesse dont a été privée ma génération. La nouvelle génération avec beaucoup de malheurs et de peine apprend la politique d’une manière plus saine que la nôtre, la culture de la peur n’est plus à l’ordre du jour en dépit des massacres. Il faut saluer aussi le travail acharné des milieux académiques, épaulés par des experts internationaux, engagés sur les projets de la reconstruction, de la réforme de la constitution et de la justice. C’est notre petit lumignon d’espoir pour que démarre sur une base saine l’avenir de la Syrie.


Salam Kawakibi, chercheur en sciences politiques, il est directeur adjoint et directeur des recherches à l’Arab Reform Initiative (www.arab-reforme.net) depuis 2006. Pprofesseur associé à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Il est Président de l’association : Initiative pour une Syrie nouvelle.

Diplômé de troisième cycle en sciences économiques, relations internationales et sciences politiques des Université d’Alep (Syrie) et Aix-en-Provence (France).

De 2009 au 2011, il était chercheur principal à la faculté de sciences politiques de l’université d’Amsterdam. De 2000 à 2006, il a dirigé l’Institut Français du Proche-Orient à Alep en Syrie.

Il est membre du Conseil Consultatif de la Fondation Assemblée des Citoyens et citoyennes de la Méditerranée (www.fondacionacm.org) et membre de la rédaction de la revue Confluences Méditerranée (www.confluences-mediterranee.com). Il est aussi, président du conseil consultatif de l’organisation Ettijahat pour une culture indépendante (www.ettijahat.org). Salam est aussi chercheur associé au Centre for Syrian Studies at the University of St Andrews, et chercheur non-résident à Rafik Hariri Center for the Middle East at the Atlantic Council. Il est membre du conseil consultatif de the UNU Institute on Globalization, Culture and Mobility (UNU-GCM)

Salam Kawakibi est également l’auteur de différents ouvrages et articles tels que:

«Activism in Syria: Between Nonviolence and Armed Resistance » with Wael Sawah in Taking to the Streets: The Transformation of Arab Activism (Johns Hopkins, 2014),

« The Paradox of Government-Organized Civil Activism in Syria » inCivil Society in Syria and Iran (Lynne Rienner, 2013),

«Turkey-Syria Relations Before and After Arab Uprisings » with Aylin Ünver Noi inIslam and Democracy: Perspectives on the Arab Spring  and « Syria’s Mediterranean Policy » in Mediterranean Policies from Above and Below (NOMOS, 2009).

« Syrie : entre contestation civile et politique »(Etats des résistances dans le Sud – 2010, Monde arabe, Centre Tricontinental, 230 p, Bruxelles, 2010).

Il a collaboré à l’élaboration du rapport Méditerranée 2030 (IPEMED, Paris, 295 p, 16 février 2009) et a signé « L’émergence de la société civile en Syrie et le partenariat Euro-Méditerranéen », (CIDOB, Barcelone. 45 p. 2007). Il a coédité ainsi « La réforme religieuse dans le monde musulman »(IFPO 2003).

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Maya Khadra, doctorante en littérature francophone libanaise à la Sorbonne, lauréate du prix du journalisme francophone en zones de conflits (2013), auteure de deux ouvrages et critique littéraire à L’Orient Littéraire. Elle vit actuellement à Paris d’où elle gère son travail dans l’organisme CAFCAW pour la citoyenneté dans le Monde arabe en tant que coordinatrice de projets ainsi que ses recherches et son travail dans la traduction.