Al-Qaëda au Liban: terre d’accueil ou de djihad? Par Fadi Assaf

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Pour al-Qaëda, le Liban n’est pas une terre de djihad. Pas encore. Perçu par l’organisation terroriste comme une « base arrière » pour des opérations particulières, le Liban aurait pu servir de plateforme pour le recrutement de militants affectés à des missions « globales » (comme un des chefs du commando du 11 Septembre), ou à des missions « locales » (comme lors du djihad contre les Américains en Irak). Ses zones de « non droit » auraient pu abriter et héberger des membres de la nébuleuse djihadiste, et ses facilités et infrastructures auraient pu être exploitées pour faciliter le transit d’hommes et de matériels, ou pour offrir l’assistance médicale, ou encore pour le transfert de fonds. Les interférences régionales de diverses natures et la complexité du jeu politique interne auraient pu, à certaines périodes, empêcher les autorités libanaises d’écraser les groupuscules fondamentalistes djihadistes qui gravitent dans l’orbite d’al-Qaëda. Il y a eu plusieurs épisodes dans le bras de fer armé entre l’Etat libanais et al-Qaëda, dont la bataille de Nahr el-Bared contre Fatah al-Islam. Mais jamais les circonstances n’étaient réunies pour que soit éradiquée l’organisation terroriste au Liban et que soient démantelées ses cellules dormantes et ses infrastructures locales.

Le Liban est resté une « terre d’accueil » pour al-Qaëda, mais il n’est pas abordé comme une terre de djihad par l’organisation. La présence d’al-Qaëda est restée discrète, et le « label » propre à l’organisation est très rarement apparu ouvertement au Liban. En ouvrant le front syrien, et en appelant au djihad contre le régime alaouite du Président Bachar el-Assad, Ayman al-Zawahiri n’a pas évoqué le Liban. Mais l’appel semble avoir été entendu au Liban… Pour autant, al-Qaëda n’est pas sortie de sa clandestinité sur la scène libanaise, choisissant d’emprunter des voies discrètes, toute tracées, pour contribuer à l’effort de guerre contre le régime de Damas…

Progressivement, la confusion s’installe au sein du front anti-Assad, et les divergences s’aggravent au sein du Conseil National Syrien et parmi les troupes combattantes : l’Armée Libre de Syrie, les rebelles civils engagés militairement, les organisations islamistes qui ont choisi de porter les armes (Frères Musulmans, Salafistes). Cela est propice, à l’évidence, à l’entrée en scène d’al-Qaëda. A l’instar de la Libye, où le soulèvement contre le régime du colonel Mouammar Kadhafi a très vite pris une tournure particulièrement violente pour aimanter rapidement les djihadistes de tous poils, la révolution syrienne ouvre la Syrie au djihadisme global. Le chef de l’ALS accuse le régime d’avoir invité al-Qaëda, reconnaissant ainsi la présence active de l’organisation terroriste sur le terrain, alors que les Israéliens et les Américains déclarent ouvertement leur inquiétude à l’égard de l’entrée en scène d’al-Qaëda, tout comme les Russes bien entendu.

Engagés actuellement au Yémen, avec les Britanniques, mais aussi avec des alliés arabes comme l’Arabie Saoudite, dans une guerre violente contre al-Qaëda, les Américains semblent douter de leur capacité et de celle de leurs alliés à assurer indéfiniment un contrôle strict sur l’ensemble des acteurs pris dans l’engrenage de la violence contre le régime syrien. Ils ne peuvent que constater, et avec eux leurs alliés occidentaux, la montée en puissance, au Liban, et dans le nord du pays en particulier, des mouvements fondamentalistes sunnites, avec tout ce que cela implique comme environnement propice à l’épanouissement et à la banalisation progressive d’un djihadisme violent. L’affaiblissement du camp politique sunnite légitime l’occupation du terrain par les mouvements religieux fondamentaliste, alors que la proximité géographique de la violence en Syrie attise un sentiment d’impuissance qui risque, très vite, de justifier une synergie dangereuse avec les militants au-delà de la frontière. A la limite, il semble que la présence d’al-Qaëda sur le terrain en Syrie est désormais acceptée comme un fait accompli par l’ensemble des acteurs, locaux, régionaux et internationaux. L’enjeu semble désormais être la place qui doit être « réservée » à l’organisation terroriste dans ce combat contre le régime Assad, une place qui ne peut être dépassée au risque de se retrouver dans un chaos « à l’irakienne » ou « à la yéménite ». Pour le Liban voisin, et avant une hypothétique stabilisation de la situation en Syrie, l’enjeu semble être, non plus une volonté de contenir l’enthousiasme des populations sunnites et des militants opposés au régime syrien et leur engagement aux côtés de la rébellion, mais de limiter en urgence l’ancrage d’al-Qaëda dans le paysage libanais.

Pour cela, trois actions semblent être menées simultanément, en coordination avec l’Etat libanais, les acteurs internationaux et des acteurs régionaux :

Premièrement, une tentative de « renflouement » politique du camp haririen « modéré ». Cela couperait l’herbe sous les pieds des mouvements radicaux, et libérerait les autorités libanaises dans leur action contre le djihadisme violent et donc contre al-Qaëda. L’ancien Premier ministre et chef du Courant du Futur pro-saoudien Saad Hariri semble ainsi réussir son repositionnement auprès de ses amitiés arabes du Golfe, et intensifie son retour en force sur la scène politique libanaise dans la perspective d’une bataille électorale qui s’annonce rude en 2013.

Deuxièmement, une action militaire et sécuritaire, qui semble bénéficier d’un parapluie politique le plus large, contre les réseaux soupçonnés de liens opérationnels avec al-Qaëda et avec les groupes djihadistes actifs en Syrie. L’ensemble des services de sécurité libanais sont engagés dans cette action, même si cela n’apparaît pas de manière évidente, étant donné les considérations confessionnelles, politiques et partisanes… L’implication des services « amis », qui peuvent être des services syriens, mais aussi des services américains comme l’a supposé le DG de la Sûreté Générale lui-même en clarifiant les circonstances du démantèlement d’un réseau lié à al-Qaëda au nord-Liban, se confirme.

Troisièmement, une légitimation progressive du « fait islamique » sur la scène sunnite et nationale, malgré le fait que le Liban soit un pays de diversité culturelle et de tolérance religieuse. Il s’agit, en quelque sorte, d’un « parachute », une sorte « d’assurance-vie » si le repositionnement politique du sunnisme « modéré » (Hariri) ne réussit pas et si les limites de l’action sécuritaire contre les groupuscules liés à al-Qaëda sont très vite atteintes… La banalisation du Salafisme peut choquer la société libanaise, y compris la société sunnite, mais elle est un fait indéniable aujourd’hui avec l’émergence de personnalités salafistes radicales qui occupent en permanence l’espace médiatique… Elle représenterait un ultime barrage face à al-Qaëda…

Le Liban n’est pas une terre de djihad pour al-Qaëda. Aucune partie ne souhaite voir la scène libanaise se transformer en un théâtre d’opération pour l’organisation terroriste, même si les cibles potentielles y sont nombreuses, à commencer par la célèbre « formule libanaise » de cohabitation, pour finir avec les « croisés » déployés sous le drapeau de la FINUL, en passant par les « mécréants » et les « hérétiques » qui sont légion au Liban suivant le lexique des disciples d’Oussama Benladen… L’action tridimensionnelle menée actuellement peut très bien réussir à barrer la route à al-Qaëda au Liban. Toujours à condition que cette action soit une action concertée, d’un double point de vue national et international.

Analyse publiée simultanément sur www.mestrategicperspectives.com sous le titre : « LIBAN : Al-Qaëda au Liban : une terre d’accueil, pas une terre de djihad »

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