Révolution plutôt que renoncement… Enfin! Quel soulagement, la vie qui souffle à nouveau ; il était temps ! Casser la jarre comme on dit chez nous « kasar el jarra », plutôt que de la ménager. Je te ménage ; tu me ménages… pas beaucoup. La jarre se remplit de beaucoup de silence qui n’en sont pas; de non-dits. La jarre est grosse mais il y a un goulot d’étranglement au bout en haut. Elle éclate. Magnifique… 

Il ne suffit pas de dénoncer dans les dires, sur les réseaux sociaux, dans les salons, il faut dénoncer dans le corps, en y allant sur le terrain dans le face à face. Ça avait commencé avec ce groupe de musiciens qui par soutien à Mashrou’ Leila est allé à Aresco Palace. La société civile, l’opinion publique commençait enfin à nouveau à casser la jarre,  à se mouiller. «Il n’y a  pas de lotus sans boue » dit Thich Nath Hanh, le moine bouddhiste vietnamien, un des artisans de la résistance pacifiste vietnamienne, nominé pour le prix Nobel de la paix par Martin Luther King. Le lotus grandit dans la boue. Crier plutôt que de se barrer comme on l’a toujours fait ; se confronter plutôt qu’éviter, plutôt que de tourner le dos, plutôt que de partir, comme souvent …  Puisqu’on n’a pas vraiment envie de partir ; puisque nous sommes revenus, puisque nous avions choisi de revenir. Puisqu’au fond nous avons envie de vivre ici. Est-ce qu’il vaut mieux partir chacun de son côté et avoir froid ou comme les porc-épics, accepter de se piquer un peu mais de se tenir chaud?

« Casser la jarre », ça n’est pas bien grave chez les japonais, adeptes du kintsugi, cet art magnifique de réparation des céramiques fissurées en les soulignant avec de l’or, autrement dit l’art des cicatrices précieuses, de la résilience, belle. Ainsi, il était temps de casser la jarre pour la transformer,  de descendre dans la rue, de re-descendre, pour que nous n’ayons pas à repartir encore. Qu’est ce qui fait que c’est ce matin et pas un autre ? D’aucuns crient encore à la théorie du complot… or comme souvent, on ne sait pas; c’est une conjonction des astres, de choses plus grandes que nous et de nous qui sommes en accord enfin avec notre nature et avec la ronde de la vie comme elle est. « Nouvelle lune de la décision. Je ne sais pas s’il y a un destin mais il y a décision.  C’est nous qui sommes le temps à présent (…) Nous incarnons quelque chose. Nous sommes sur la place du peuple et toute la place est pleine de gens qui rêvent de la même chose que nous. Nous déterminons le jeu pour tous » dit Marion à Damiel, ange déchu dans  Les Ailes du désir de Wim Wenders. Marion sait combien ce qui se joue est crucial, elle se fie à son désir profond, à son instinct et elle vole. 

Depuis le Bois des pins avec ses arbres immuables et rassurants, tôt le matin, j’aperçois la fumée noire qui s’élève dans le ciel au loin ; je devine que ce qui va se jouer est crucial. Si je n’étais pas accidentée, je serais descendue manifester, comme en 2005 et comme durant les années nombreuses qui s’ensuivirent. Mon genou et mon épaule sont emmaillotés, attelés; je crains d’être cognée par mégarde dans la foule, je ne peux pas me faufiler, courir, etc si nécessaire. Au lieu de le faire avec mes jambes comme en 2005, je le fais autrement et par écrit. Ca n’est pas pareil mais ce jour-là, je n’ai pas le choix. Mon corps me dicte qu’il faut ou ne faut pas faire. Comme il a dicté à ces centaines de milliers d’individus de descendre dans la rue, dans toutes les rues, de crier, de dire, de se libérer. 

Les sursauts populaires collectifs ont aussi ceci de bon qu’ils réveillent le sursaut individuel. Il a suffi de quelques hommes dans la rue pour que tout le monde suive. Quand la peur est levée, le champ des possibles s’ouvre; libérateur quel que soit le résultat. Parce que l’inertie est mortifère. On ne sait pas ce qui viendra mais on sait qu’il ouvrira peut-être d’autres possibles. On ne peut pas éternellement se faire violence au nom du statu quo. Au sein du camp palestinien de Ain el Helwé, les habitants célèbrent eux aussi la révolution libanaise en chanson et en musique !

 Le souvenir de la précédente révolution, du Cèdre, magnifique me revient à l’instant et mon corps veut retrouver cette ferveur, même si ma tête sait que ça ne peut être pareil. Quatorze ans plus tard, plus rien n’est pareil. Celle-ci me revient illico ; grands moments qui m’ont nourri longtemps et interrogée… qui ont surtout nourri ma littérature. On fait souvent de la littérature avec les avortements et les interrogations… J’aimerais ne pas devoir faire pareil avec celle qui se déroule maintenant : de la littérature, seulement. Je voudrais, je rêve qu’elle aboutisse, qu’elle ne soit pas récupérée, qu’elle perdure jusqu’à ce qu’elle bouleverse la donne… pour de vrai, pour de bon. Et pour que cette révolution qui n’a pas encore de nom hormis un hashtag #loubnan yantafed ie #le Liban se révolte, ne subisse pas le même  lot que celui de son ancêtre,  la Révolution du Cèdre, c’est-à-dire l’avortement a posteriori,  il faudrait  envisager la relève.  Vive la révolution ! Celle-ci portera sans doute un nom que l’Histoire n’oubliera pas. 

Et finalement, même physiquement fragilisée, je ne résiste pas à l’envie de retourner Place des Martyrs. En ce dimanche 20 Octobre, j’y suis retournée et mon émotion était encore grande, même quatorze ans après. Quelque chose de cellulaire, une mémoire cellulaire, une révolution cellulaire.

Article paru dans l‘Agenda Culturel avec l’aimable autorisation de son auteur.

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