J’aspire à un Etat de droit et l’édification d’une nation depuis 3 décennies et je milite pour l’émergence d’un état et valeurs citoyennes depuis 10 ans.  

Il est donc normal que je me réjouisse du soulèvement qui anime notre quotidien depuis le 17 Octobre. Notre pays n’a jamais connu de par sa durée, sa spontanéité, son étendue géographique et pluriconfessionnelle, un pareil réveil citoyen.

Ce mouvement tant espéré, je l’ai rêvé et de par la même, idéalisé ; c’est pour concrétiser et protéger cet idéal que je voudrais partager les observations et recommandations suivantes.

  1. Ce soulèvement est principalement conduit par des jeunes ; ceux-là même qui n’ont pu, ou voulu, exercer leur droit de vote aux législatives de 2018
  2. La principale revendication du soulèvement est l’amélioration des prestations de tous les services et administrations officiels ainsi qu’une saine gestion des fonds publics et à la mise en place de politiques fiscales à dimension sociale.
  3. Le soulèvement demande aussi la formation d’un gouvernement de spécialistes indépendants et des élections législatives anticipées.  
  4. Le soulèvement vise aussi à responsabiliser dirigeants, fonctionnaires ou institutions responsables de mauvaise gouvernance, abus de pouvoir, trafic d’influence ou corruption ; il demande aussi restitution de fonds détournés ou acquis de manière illicite.
  5. Le soulèvement n’est pas prisonnier de notre histoire politique et des affres  subies par notre pays depuis les années 70. C’est cette libération  qui le conduit à réclamer un état civil libéré de contraintes confessionnelles et autres reflexes identitaires. 
  6. Le soulèvement bénéficie dans l’expression de ses revendications sociales de l’encouragement, allant du soutien à la sympathie, de la grande majorité des Libanais quelque soient leurs tranches d’âges et situations socio-économiques ; l’adhésion des partis, est plus timide quant aux revendications à caractère politique.
  7. Ce soulèvement  ne s’est pas directement attaqué à la problématique des armes du Hezbollah et aux situations qui découlent des positionnements régionaux et géostratégiques qui divisent les Libanais.
  8. Ce soulèvement n’a pas de structure centralisée et de porte-parole reconnu. 
  9. Ce soulèvement  a réussi à faire démissionner un gouvernement, dit d’union nationale, et questionner la représentativité des pouvoirs exécutif et parlementaire.
  10. L’action des services d’ordre public n’a pas été entachée de dérives importantes ou de violence gratuite. Le soulèvement  n’a provoqué, par voie directe, aucun décès.
  11. La fermeture des routes, utilisée comme moyen de pression, a accru le stress financier sur les catégories sociales les plus défavorisées, à savoir les journaliers et PME.

En parallèle à ces 11 points, et partant du principe que pour tout changer il faut tout le monde, il ne faut pas ignorer les réalités suivantes.

  • Il y a encore dans notre pays des centaines de milliers de conservateurs, retranchés dans leur confession, rite, clan ou région, réfractaires aux aspirations citoyennes véhiculées par le soulèvement. Plus nombreux encore son ceux qui, appuyant le soulèvement, rejoindraient les conservateurs au gré de développements de toute nature pouvant survenir à tout moment.
  • Il en est de même quant à l’influence de partis, mouvements politiques, autorités religieuses et leaders traditionnels en qui se retrouvent aussi des centaines de milliers de Libanais qui au gré de certaines dérives pourraient se désolidariser et rejoindre par réflexe les positionnements du passé.   

Alors, comment traduire de manière concrète et le plus rapidement possible les acquis immédiats de ce soulèvement ? Comment canaliser toute cette énergie positive et éviter la mise sous pression de ceux qui ne sont pas dans la rue ou qui n’appuient que timidement le soulèvement ? Comment améliorer sans détruire ? 

  1. Se concentrer uniquement sur les revendications unificatrices ayant trait aux prestations de l’administration, la bonne  gouvernance, la lutte contre la corruption et ses effets. Ne pas aborder les situations politiques qui  divisent.
  2. Commencer à mettre le Parlement sous pression, au vu des importantes mesures qu’il est appelé à discuter et entériner dans les plus brefs délais.  
  3. Encourager et sommer le pouvoir Judiciaire en évitant chasse aux sorcières et accusations gratuites ; la mise à contribution d’investigations indépendantes et de dénonciations est en parallèle, souhaitable.  
  4. Inviter les membres de partis à s’associer, à titre personnel, au mouvement et ne pas attaquer les autorités religieuses, a l’exception de cas ayant trait à la bonne gouvernance. 
  5. Ne fermer les routes qu’en cas d’extrême importance et pour une courte durée. Ne pas bloquer l’activité des administrations en contact direct avec les citoyens. Rester sur les places publiques et favoriser les rassemblements ponctuels en des lieux donnés suivant le cours des événements. 
  6. Le caractère non violent du soulèvement doit être maintenu coûte que coûte et les atteintes aux biens publics et privés ainsi qu’au droit d’expression de ceux qui n’appuient pas le soulèvement, doivent être évitées.
  7. Ne pas cibler les signes extérieurs de richesse, les banques, les secteurs productifs et tous les employeurs. 
  8. Préparer le public a certaines réalités en expliquant que tout recouvrement de sommes volées où détournées ne peut avoir d’impact immédiat sur notre situation fiscale ; le processus, même efficacement mené, ne peut porter fruits en quelques mois. Il faut donc véhiculer un peu de pragmatisme et éviter les slogans creux qui pourraient nuire à la crédibilité du soulèvement quand les questions commenceront à être posées.   
  9. Ne pas négocier avec les autorités et ne pas proposer de lois électorales, d’amendements constitutionnels ou de ministres agrées : c’est aux pouvoirs exécutif et législatif de proposer et au soulèvement de réagir s’il y a lieu. 
  10. Aucune organisation ou structure visible n’aurait été capable de mettre en œuvre ce qui a été accompli depuis le 17 Octobre. Il faut donc préserver la structure diffuse du soulèvement tout en améliorant la coordination logistique et favoriser une rotation de représentants qualifiés à l’usage des médias et de par la même, à destination du grand public.     

Les jours passent, la pluie arrive bientôt …Ces recommandations, sur le court terme, devraient préserver la cohésion autour du soulèvement en réduisant les risques de dérives qui pourraient nuire à ses principales recommandations. Ceci permettrait aussi de prolonger la pression sur les pouvoirs en vue de reformes permettant d’emprunter le parcours menant à l’édification d’un Etat de droit et nous mettre sur la voie, longue mais irréversible, du changement.

Fady Bustros

Activiste 

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1 COMMENTAIRE

  1. Bravo pour cet article ! Toutefois ,la prudence est de mise dans votre discours alors qu’il faudrait oser aller plus loin dans les revendications ,sans solliciter les casseurs et les » blacks blocks  » qui peuvent nuire à la révolte pacifique du peuple libanais . Il faudrait trouver des porte-paroles fiables et compétents du mouvement pour le représenter face aux politiques et conservateurs traditionnels . Ils sont entrain de se dire que leur heure est arrivée , alors faut-il , comme vous l’aviez souligné faire rallier les conservateurs de tous bords pour briser leur peur et devoir se faire entendre autant que les jeunes en révolte .
    Si l’union fait la force , il faut l’appliquer à toute la nation et pas seulement sur certaines factions de la société.
    Le pays a besoin de réformes et de bonne gérance par des personnes dignes de compétence et d’honnêteté
    par leur patriotisme et leur attachement aux racines de la société libanaise .
    Sans brutaliser une société archaïque , il faudrait la mettre sur le rail de l’avenir d’un pays moderne et multi- polaire pour intégrer toutes les forces vives et les aider à s’émanciper .
    Vive le Liban libre .

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