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J’ai 43 ans, j’ai vécu une partie de mon enfance entre le Liban et la France durant la guerre civile. Ma génération est celle des attentats, des explosions, des bombardements, des morts, des blessés. Nous avons eu nos lots de traumatismes, certains dans nos chairs et d’autres sont dans les esprits.

Il est difficile de s’exprimer quand on a, pour habitude, plutôt le fait prendre sur soi sa colère et ses sentiments face à l’injuste mais il convient aussi parfois de l’exprimer pour rendre les choses meilleures.

Ma génération était peut-être pourrie et gâtée par nos parents autant qu’ils pouvaient le faire, mais pour cause, c’était peut-être pour eux une manière de tenter de nous faire oublier la catastrophe qui nous entourait. Ainsi, les bombardements devenaient parfois “des feux d’artifices” selon leurs explications, pour tenter de nous rassurer en dépit de tout… jusqu’à ce qu’on réalise la funeste vérité, parfois à quelques distances d’une bombe.

Après l’explosion du 4 août, ces traumatismes, ces souvenirs, ces images, qu’on avait parfois enfouis à coup de ce qui semblait être une insouciante joie et envie de vivre, sont remontés à la surface. Certains se sont bien retenus de pleurer quand d’autres l’ont fait. Certains étaient groggy, d’autres en colère, certains étaient sans voix, ayant précédemment pensé ne plus revoir cela et d’autres ne pouvaient se rendre compte simplement de la situation, c’était juste un cauchemar et espéraient se réveiller…

Ce que la guerre civile avait fait “petit à petit” en 15 ans, c’est en l’espace d’un moment que Beyrouth a été au final dévastée, comme un retour à ce qu’on pouvait voir, il y a 30 ans, des immeubles éventrés, des ruines des les rues, des voitures écrasées par les débris, des corps, juste des traces de sang et parfois des survivants encore hagards. La nouvelle génération, celle née après 1990, a découvert ce qu’était notre fardeau que nous tentions malgré nous de cacher.

“Cet épisode”, pour nous, a fait ressurgir des moments qu’on ne veut plus voir, ne plus revoir et encore moins ne plus revivre.

Le fait d’être sonné, puis de parer au plus important, à l’urgence absolue, à enterrer les morts, ensuite à décompenser, puis à la colère face à une série de négligences qui pourtant aurait pu être évitées.

Que dire de plus … les mots ne seraient suffisants…

La nouvelle génération portera les mêmes stigmates que nous avons dû porter, les mêmes traumatismes, la même douleur, parfois physique, parfois morale, parfois les 2.

L’Histoire semble se répéter comme à chaque fois dans ce Liban, un pays qu’on aime mais qui est présent dans nos coeurs comme une relation quelque peu sado-masochiste, on l’aime à en mourrir et quand finalement on se décide à le quitter, c’est toujours un peu de nous qui y reste, un déchirement.

L’Histoire se répète parce que, génération après génération, nous avons failli. Nous avons préféré oublier au lieu d’obtenir des dirigeants responsables. La loi d’amnistie, ou plutôt la loi d’amnésie a introduit au Liban une culture d’impunité jamais vue dans d’autres pays.

La loi d’amnistie a permis d’instaurer à la tête de cantons des personnalités issues de la guerre civile qui se sont ensuite partagées le gâteau. Le modèle libanais comportait ce défaut qu’on paye aujourd’hui par la crise économique et finalement par cette explosion.

Nous avons failli parce que nous avons dilué les responsabilités de chacun via des mécanismes confessionnels liés aux accords de Taëf au lieu de désigner un responsable compétent et qui puisse prendre les décisions qui s’imposent.

Nous avons failli chacun à nos niveaux respectifs: Certains iront même jusqu’à prétendre que le Liban a bel et bien innové dans un sens, celui de la démocratisation de la corruption. Qui d’entre nous n’a pas versé un jour un backchich même de 1000 livres à quelqu’un. Même les gestes les plus petits sont contraires à ce à quoi nous aspirons.

C’est encore possible pour nous d’y oeuvrer mais surtout cela revient à la responsabilité de la nouvelle génération que nous devons appuyer par notre expérience et la compréhension de nos erreurs.

Il est temps désormais de ne pas oublier, de se souvenir et d’oeuvrer pour rendre ce Liban meilleur.

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