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Il y a 96 ans, le jeudi noir : comment la crise de Wall Street a ébranlé l’économie libanaise sous mandat français

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Le 24 octobre 1929, la Bourse de New York entrait dans ce que l’histoire retiendra comme le « jeudi noir ». En quelques heures, des millions d’actions s’effondraient, marquant le début d’une dépression mondiale qui allait remodeler les équilibres économiques et sociaux à travers le globe. Au Liban, alors sous le joug du mandat français instauré par la Société des Nations en 1923, cette secousse transatlantique n’épargna pas une économie déjà fragile, dépendante du commerce régional et des flux financiers européens. Loin des gratte-ciel new-yorkais, les ports de Beyrouth et de Tripoli, hubs d’un entrepôt commercial florissant dans les années 1920, commencèrent à ressentir les premiers frémissements d’une contraction qui allait perdurer jusqu’au milieu des années 1930. Ce jour anniversaire, en cette fin octobre 2025, invite à revisiter ces remous oubliés, où la dépendance aux matières premières et aux capitaux étrangers révéla les vulnérabilités d’un territoire en pleine reconfiguration post-ottomane.

Le mandat français, confié à la France par l’article 22 du Pacte de la Société des Nations, visait officiellement à préparer le Levant à l’autonomie. En réalité, il imposa un régime fiscal extractif, où les budgets locaux – financés par des douanes exorbitantes et des impôts sur le commerce – servaient avant tout à entretenir l’Armée du Levant, forte de quelque 40 000 hommes en 1926. Avant le krach, l’économie libanaise, centrée sur le transit de soieries, de céréales et de produits agricoles syriens, avait connu une embellie relative après les ravages de la Grande Guerre. Les exportations vers l’Europe et l’Amérique avaient grimpé, dopées par la reconstruction mondiale. Mais le 24 octobre 1929 inversa brutalement cette trajectoire. Les capitaux américains, pilier du financement international, se tarirent, tandis que la chute des prix mondiaux des commodities frappa de plein fouet les filières phares du pays.

Une contraction brutale du commerce : Beyrouth, porte du Levant en péril

Les premiers signes d’alarme se manifestèrent dès l’hiver 1929-1930. Le Liban, positionné comme un entrepôt régional, vivait de ses ports et de ses routes caravanières reliant Damas à la Méditerranée. Les douanes, qui représentaient 46 % des recettes fiscales totales en 1928, étaient taxées à 35 % – un taux bien supérieur aux 15-20 % pratiqués en Égypte ou en Irak voisins. Cette manne, gérée par le Budget des Intérêts Communs (BIC) sous l’égide du Haut-Commissaire français, finançait à 80-90 % les dépenses militaires. Or, la crise américaine déclencha une chute des volumes commerciaux : entre 1929 et 1932, les importations libanaises plongèrent de 47 %, tandis que les exportations s’effondrèrent de 49 %. Les soieries libanaises, exportées vers les usines textiles françaises et italiennes, virent leurs prix divisés par deux, passant de 10 à 5 francs par kilogramme en l’espace d’un an.

Le Haut-Commissariat français, dans son rapport annuel à la Commission permanente des Mandats de la Société des Nations pour l’exercice 1929-1930, notait déjà : « La crise économique mondiale a entraîné une diminution sensible des recettes douanières, particulièrement affectées par la baisse des échanges avec l’Europe et l’Amérique. » Ce document, déposé en juin 1930 à Genève, soulignait que les recettes par habitant, évaluées à 215 francs français en 1929, avaient chuté à 183 francs dès l’année suivante, un prélèvement par tête déjà élevé comparé aux 149 francs en Afrique du Nord. À Beyrouth, où les maisons de commerce maronites et arméniennes dominaient le négoce, des faillites en cascade touchèrent une centaine d’entreprises en 1930 seul. Les armateurs libanais, habitués à affréter pour les lignes transatlantiques, virent leurs contrats résiliés, laissant des milliers de dockers au chômage.

Cette contraction ne se limita pas aux flux monétaires. Les émigrés libanais, dont les remittances – ces envois de fonds des diasporas en Amérique – injectaient annuellement l’équivalent de 10 % du produit intérieur brut, virent ces transferts se tarir. Selon les estimations du Haut-Commissariat, les rapatriements passèrent de 5 millions de livres sterling en 1928 à 2,5 millions en 1931. À Tripoli, bastion sunnite du commerce céréalier, les silos se remplirent de stocks invendus, tandis que les paysans de la Bekaa, dépendants des exportations de blé vers l’Égypte, affrontaient une surproduction dévaluée. Le franc français, auquel la livre libano-syrienne était arrimée, dévalua de 20 % entre 1929 et 1932, aggravant l’endettement des importateurs beyroutis.

Le poids du mandat : une fiscalité extractive au service de Paris

La structure même du mandat amplifia les effets de la dépression. Contrairement aux colonies classiques, où la métropole assumait les coûts militaires, le Liban et la Syrie devaient autofinancer l’Armée du Levant via leurs budgets civils. En 1928, les excédents civils atteignaient 16 % des recettes, redirigés intégralement vers les garnisons françaises ; ce ratio grimpa à 69 % en 1937, au plus fort de la crise. Le rapport français de 1931 à la Société des Nations précisait : « Les budgets des États du Levant ont dû absorber une part croissante des charges liées à la sécurité, au détriment des investissements productifs, dans un contexte de recettes en berne dû à la crise internationale. »

Les impôts, structurés en 33 % de taxes modernes (sur revenus et dépenses), 46 % sur le commerce et 15 % intermédiaires, pesaient lourdement sur une population de 800 000 âmes au Liban en 1930. Le service de la dette ottomane, héritage impérial, absorba 9 francs par habitant en 1928, montant à 30 francs en 1933 – un fardeau que le BIC, alimenté par les douanes, régla à hauteur de 164 millions de francs entre 1929 et 1934. Cette extraction, qualifiée de « fiscalité punitive » par les délégués syro-libanais à Genève, provoqua des émeutes fiscales à Saïda en mars 1930, réprimées par les forces françaises. Le délégué libanais au Conseil des délégués, Émile Eddé, déclara lors de la session de la Commission des Mandats en novembre 1930 : « La crise n’est pas seulement économique ; elle est le fruit d’une administration qui saigne le pays pour des fins étrangères. »

Les dépenses publiques, déjà biaisées, se contractèrent davantage. Les investissements civils par habitant tombèrent de 183 francs en 1928 à 115 en 1937, avec une part sociale dérisoire : 6,8 % pour l’éducation et 2,8 % pour la santé en 1928, descendant à 3,8 % et 1,5 % une décennie plus tard. À l’inverse, les frais militaires représentaient 74 % des budgets consolidés, contre 25 % en Afrique du Nord. Cette priorisation laissa les infrastructures en jachère : les routes de la côte, vitales pour le transit syrien, ne reçurent que 28 francs par habitant annuels, stagnant jusqu’en 1935.

Chômage de masse et tensions sociales : le Liban des exclus

La dépression engendra un chômage endémique, touchant 15 à 20 % de la force de travail dans les territoires mandataires entre 1930 et 1934 – soit 150 000 personnes au total pour la Syrie et le Liban. En 1931, les chiffres officiels du Haut-Commissariat recensaient 77 000 chômeurs déclarés, sur une population cumulée de 3 millions. À Beyrouth, les ateliers de soierie et les chantiers navals congédièrent 20 % de leurs ouvriers en un an. Les dockers de la Corniche, autrefois 5 000 à l’œuvre quotidiennement, virent leurs journées réduites à la moitié, avec des salaires fondant de 30 %.

Cette précarité alimenta des mouvements sociaux. En juillet 1930, une grève générale à Beyrouth, initiée par les syndicats chrétiens et musulmans unis, paralysa le port pendant trois jours, réclamant une baisse des douanes. Le rapport français de 1931 notait : « Les troubles ouvriers, exacerbés par la crise, ont nécessité une intervention accrue des forces de l’ordre, avec 150 arrestations. » À Zahlé, centre viticole de la Bekaa, les vignerons chiites et druzes boycottèrent les acheteurs français en 1932, préférant des circuits illicites vers la Palestine. La dépression favorisa ainsi l’essor du commerce clandestin : tabac et alcools contrabande passèrent par les frontières poreuses avec la Syrie turque, multipliant par trois les saisies douanières entre 1930 et 1935, selon les archives du Haut-Commissariat.

Les disparités confessionnelles s’accentuèrent. Les maronites beyroutis, liés aux réseaux français, amortirent le choc via des prêts de la Banque de Syrie et du Liban – filiale de la Banque de France. À l’opposé, les chiites du Sud et les sunnites de Tripoli, dépendants de l’agriculture, subirent de plein fouet la chute des prix : le blé passa de 25 à 12 piastres le quintal en 1930. Le délégué de la Société des Nations, le Suédois David Hunter Miller, lors de la session de juin 1931, interrogea le représentant français : « Comment justifier que, dans un mandat d’émancipation, la crise mondiale creuse les inégalités communautaires au Levant ? » La réponse officielle évoqua « des mesures d’allègement fiscal en cours », mais les taxes capitationnaires, touchant les plus modestes, augmentèrent de 10 % en 1932.

L’onde de choc régionale : Syrie, Palestine et Égypte dans la tourmente

La crise libanaise ne peut s’appréhender isolément ; elle s’inscrivait dans un Moyen-Orient mandataire, où les économies interconnectées – via le commerce triangulaire Beyrouth-Damas-Jérusalem – propagèrent le mal. En Syrie, voisine immédiate et partenaire douanière, les effets furent encore plus aigus. Les exportations de céréales et de coton, canalisées par les ports libanais, s’effondrèrent de 60 % entre 1929 et 1933. À Alep, les filatures de coton congédièrent 15 000 ouvriers en 1930, déclenchant des émeutes réprimées par les Troupes spéciales du Levant. Le rapport annuel français de 1932 à Genève indiquait : « La Grande Syrie souffre d’une contraction des échanges de 40 %, amplifiée par la dépendance aux marchés européens affectés par la dépression. »

Le chômage syrien culmina à 100 000 en 1932, avec des salaires agricoles divisés par quatre. Les Druzes du Hawran, déjà en rébellion en 1925, virent leur mécontentement ravivé, culminant en grèves paysannes en 1933. Le Haut-Commissaire Henri de Jouvenel, dans une dépêche au Quai d’Orsay datée d’avril 1932, avertissait : « La crise économique risque de transformer les revendications nationalistes en soulèvements populaires, comme en Irak sous mandat britannique. » Les circuits illicites fleurirent : le tabac syrien, taxé à 50 % par les Français, s’écoula clandestinement vers la Turquie, multipliant par cinq les trafics frontaliers entre 1929 et 1936.

Plus au sud, la Palestine sous mandat britannique subit une crise rurale exacerbée. La terre, déjà sous tension par les achats sionistes, devint un enjeu vital quand les prix agricoles chutèrent de 50 % en 1930. Le rapport du Haut-Commissaire britannique Arthur Wauchope pour 1930 notait : « La dépression mondiale a provoqué une landlessness massive parmi les fellahs palestiniens, avec 20 000 familles dépossédées entre 1929 et 1932. » À Jaffa et Haïfa, ports rivaux de Beyrouth, le chômage toucha 30 % des Arabes en 1931, alimentant les boycotts anti-juifs. Cette précarité contribua directement à la grande révolte arabe de 1936, où 5 000 Palestiniens prirent les armes contre les autorités mandataires. Les exportations d’oranges, principal produit, plongèrent de 70 %, forçant les autorités à importer du blé égyptien à prix fort.

L’Égypte, indépendante depuis 1922 mais liée par des capitulations économiques, fut le théâtre d’une chute spectaculaire des prix du coton – 80 % des exportations. En 1929, les récoltes de 1,2 million de kantars valaient encore 30 millions de livres égyptiennes ; en 1931, elles n’en rapportaient que 12 millions. Le roi Fouad Ier, dans un discours au Parlement en janvier 1930, déplorait : « La crise de Wall Street a frappé notre agriculture au cœur, privant l’État de ressources vitales pour le développement. » Les faillites rurales touchèrent 40 % des propriétaires moyens, provoquant une migration massive vers Le Caire, où le chômage urbain grimpa à 25 %. Paradoxalement, cette épreuve catalysa l’industrialisation : la Banque Misr, fondée en 1920 par Talaat Harb, lança en 1930 une vague d’usines textiles, profitant des tarifs protectionnistes relevés à 30 % cette année-là. Les exportations égyptiennes, part de 92 % du commerce mondial de coton en 1930, tombèrent à 72 % en 1939, mais l’industrie locale absorba 50 000 emplois d’ici 1935.

Ces chocs interconnectés révélèrent les failles des mandats : des économies mono-exportatrices, vulnérables aux caprices des marchés globaux, et des administrations étrangères priorisant la stabilité sur le progrès. À Damas, les nationalistes syriens, menés par Chukri al-Kouatli, exploitèrent la crise pour dénoncer le mandat comme « un joug économique colonial ». Leur pétition à la Société des Nations en 1931, signée par 200 notables, affirmait : « La dépression n’est que le révélateur d’une exploitation systématique, où les richesses du Levant servent Paris au lieu de son peuple. »

Les circuits alternatifs : contrebande et résiliences locales face à la crise

Face à l’asphyxie douanière, les acteurs libanais et régionaux innovèrent par la débrouillardise. La dévaluation du franc et la contraction des échanges légaux gonflèrent les trafics transfrontaliers. Sur la frontière turco-syrienne, disputée depuis 1921, le commerce illicite de blé et de tabac explosa : les saisies françaises passèrent de 500 tonnes en 1929 à 2 000 en 1934, selon les rapports du Haut-Commissariat. À Zahlé et à Saïda, des coopératives paysannes, inspirées des modèles égyptiens, émergèrent pour contourner les intermédiaires français, exportant directement vers l’Irak mandataire.

En Liban, les élites maronites de Beyrouth, via la Chambre de commerce fondée en 1924, plaidèrent pour une diversification. En 1932, des investissements dans les phosphates de Chekka – 100 000 tonnes extraites annuellement – visèrent à pallier la chute des soieries. Mais ces efforts butèrent sur le monopole français des chemins de fer, qui taxait les transports internes à 20 %. Le rapport de la Commission des Mandats de 1933 observait : « Malgré la crise, des initiatives locales en matière d’extraction minière montrent une résilience, freinée toutefois par les contraintes administratives du mandat. »

À l’échelle régionale, l’Égypte inspira : ses barrières tarifaires de 1930 incitèrent la Syrie à négocier, en 1932, un abaissement temporaire des droits sur le coton damascène. En Palestine, les coopératives arabes de Jaffa, nées en 1931 sous l’égide du waqf, absorbèrent 10 % des surplus agricoles, évitant une famine localisée. Ces adaptations, bien que marginales, illustrèrent comment la dépression, loin d’uniformiser la misère, accentua les clivages : les ports cosmopolites comme Beyrouth s’en sortirent mieux que les campagnes isolées de la Bekaa ou du Houran.

Les implications immédiates de ces remous se firent sentir dans les budgets consolidés du mandat. En 1933, les recettes totales des États libanais et syriens stagnaient à 80 % des niveaux de 1929, forçant Paris à injecter 50 millions de francs d’urgence pour stabiliser l’Armée du Levant. À Beyrouth, les écoles missionnaires françaises, financées par des dons émigrés en baisse, réduisirent leurs effectifs de 15 %, touchant 5 000 élèves. En Syrie, les travaux publics, limités à la réparation des routes côtières, employèrent sporadiquement 20 000 chômeurs, mais sans impact structurel. Le Haut-Commissaire Damien de Martel, dans une note interne de 1934, résumait : « La crise persiste, avec des signes de stabilisation dans le commerce illicite, mais les tensions sociales demeurent vives dans les centres urbains. » Ces faits, ancrés dans les archives de Genève, rappellent que le jeudi noir de 1929 ne fut pas qu’un épisode américain : au Levant, il redessina durablement les contours d’une économie sous tutelle, où la résilience locale se heurta aux rigidités impériales.

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