Il y a quelques semaines, nous évoquions les capacités de son Excellence Kamil Abu Sleiman, adoubé comme l’un des meilleurs avocats d’affaires de la planète. Le sésame pour le poste de ministre du Travail au sein du gouvernement d’« union nationale » de Saad Hariri !

Aujourd’hui, il ne gère que des affaires courantes, emporté par la démission du gouvernement sous la pression de la rue. Les tentatives seront vaines pour calmer les colères de la population libanaise : ni police, ni armée, ni les hommes de main envoyés par les partis et clans gouvernementaux n’auront réussi à calmer le jeu. 

D’une discrétion de violette, depuis le début des manifestations, Kamil n’eut pas à recevoir de foule sous ses balcons pour le huer. Ses gardes de corps n’eurent pas à se faire soigner l’entrejambe par un coup de pied. Songe-t-il à son douillet fauteuil de directeur au sein de son cabinet d’avocat à la City ? Est-il encore « bankable » après cette déculottée pour les accessits et hochets ?

L’homme, qui lui donna accès son premier maroquin ministériel, est dans l’embarras. Il ne souhaitait pas la démission du gouvernement. Le parti de Kamil la souhaitait. Bkerké, sous la houlette de son éminence Bchara Raï avait compris la portée des manifestations et souffla la solution au Docteur Geagea à la blanchâtre barbiche : la démission. Mais la rue décida en dernière instance.

Cet homme représente une exception dans la classe politique libanaise, mais pour combien de temps ? Il symbolise pour certains une certaine dignité, un honneur et un professionnalisme inconnus chez les politiques libanais, et ce depuis l’indépendance et surtout la guerre civile. Face à l’adversité, lui ne peut quitter le pays comme certains Premiers ministres « offshore ». Il est à l’abri parmi les siens, mais omniprésent par écran interposé, traqué et respecté par ses ennemis de l’intérieur comme de l’extérieur. Les adjectifs de corrompus, d’affairistes, de traîtres, de vendus à l’ennemi, de commerçants sans scrupules ne le concernent pas. Une autre réalité l’a rattrapé, celle de la lutte de classes plus forte que celle de ses ennemis sionistes ou américains. De là, sa peur de la vacance du pouvoir.

La population, toutes régions confondues et dans ses propres fiefs ne l’a pas entendu. Vous devez partir et tous partir ! crie-t-elle. Elle se mobilise pour essayer de vivre dignement avec des salaires à la traîne. De faire face à l’inflation et la dévaluation de sa monnaie ou simplement pour envoyer ses enfants à l’école, se soigner dans des hôpitaux dignes de ce nom ou communiquer par WhatsApp.

Cette lutte de classe, invisible durant le chaos de la guerre civile. Elle fut étouffée par le communautarisme et le confessionnalisme et héritée du mandat français, est revenue brutale et inattendue au premier rang et au grand dam de la classe politique libanaise. Une classe politique peu habituée à des masses désobéissantes, organisées et pour le moment bon enfant.

La smala politique en place ne comprend pas. Elle attendait une application en douceur du plan CEDRE[1], avec la bénédiction du gouvernement français et l’aide de pointures comme Kamil Abu Sleiman. La potion amère pour la sauvegarde des nantis, banquiers et spéculateurs de tout poil n’a pas tardé à faire ses effets.

La nature a horreur du vide, disait Aristote. Ce vide est apparu avec les manifestations spontanées dans tout le pays. Alors, comme combler ce vide ?

D’abord par des déclarations lénifiantes des politiciens et dirigeants au travers des médias à leur service. On évoquera l’avenir sombre du pays face aux aléas intérieurs et extérieurs[2]. Des déclarations suivies par quelques provocations orales ou physiques des manifestants ainsi que la découverte de complots occultes à l’intérieur et l’extérieur du pays. Si cela ne suffit pas, on enverra les forces de police pour tâter le terrain et l’armée pour terminer la besogne. Mais la mobilisation est là. La population ne se laisse pas faire. Elle tente la fraternisation, démoralise la troupe qui s’assagit alors pour freiner ses brutales intentions. En dernier recours, on enverra alors des « chemises noires », pour bastonner, provoquer et détruire les maigres abris érigés par les manifestants. Mais il est trop tard, le gouvernement a démissionné.

Cela ressemble à un premier round où les adversaires s’observent puis se retirent dans les coins d’un ring afin de reprendre force et conseils et reprendre le combat. Quels moyens se donneront-ils pour renverser le rapport de force ? Le prochain round y répondra.

Michael Maschek, consultant

Auteur de Myrtom Building. Un quartier de Beyrouth en guerre civile, L’Harmattan, 2018


[1] Conférence économique pour le développement par les réformes et avec les entreprises

[2] On pourrait presque remercier Scarlett Haddad et ces propos sur la grossesse. Le peuple a bien accouché d’une fronde et quelle fronde !

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