
Walid Joumblatt a choisi un moment de forte tension régionale pour dresser un constat d’une rare sévérité sur l’état du Liban et du Proche-Orient. L’ancien président du Parti socialiste progressiste, qui reste l’une des voix les plus écoutées de la scène druze et libanaise, a exprimé un pessimisme profond face à la guerre avec l’Iran, à l’escalade israélienne à Gaza et au Sud-Liban, et à l’effondrement du dialogue entre forces libanaises. Ses propos, rapportés par la presse libanaise à partir d’un entretien accordé à un quotidien français, ne relèvent pas d’une simple critique de circonstance. Ils dessinent le portrait d’un pays où les canaux politiques se ferment alors que les fronts militaires s’élargissent.
Walid Joumblatt face à la rupture du dialogue
Le signal est d’autant plus fort que Walid Joumblatt a souvent joué le rôle d’intermédiaire dans les crises libanaises. Il a affronté le Hezbollah, s’en est rapproché, puis a tenté de maintenir avec lui des lignes de discussion, même lorsque les désaccords étaient profonds. Cette fois, il dit ne plus savoir comment parler au parti. La formule traduit une rupture politique, mais aussi une inquiétude plus large. Elle signifie que l’un des acteurs libanais les plus rompus aux compromis estime que les mécanismes traditionnels de dialogue ne fonctionnent plus. Dans un Liban exposé aux bombardements, aux déplacements et aux pressions étrangères, cette parole prend la forme d’un avertissement.
Le cœur de la déclaration concerne la relation avec le Hezbollah. Joumblatt affirme qu’il pouvait dialoguer avec Hassan Nasrallah, avant la mort de l’ancien secrétaire général du parti dans une frappe israélienne en 2024. Il estime que la direction actuelle se trouve désormais sous une influence iranienne plus directe. Cette appréciation reste la sienne. Elle est politiquement lourde, car elle vient d’un dirigeant qui a longtemps cherché à distinguer le Hezbollah comme acteur libanais et le Hezbollah comme composante d’un axe régional. En disant que l’interlocuteur a disparu, il ne conteste pas seulement une ligne stratégique. Il décrit la perte d’un canal personnel, donc d’un mode de régulation.
Dans le système libanais, les relations personnelles ont souvent compensé la faiblesse des institutions. Des appels, des visites, des médiations discrètes et des messages transmis par des proches ont parfois évité des ruptures ouvertes. Joumblatt rappelle implicitement cette méthode. Avec Nasrallah, il existait, selon lui, un espace pour parler, même dans la méfiance. Après 2024, il juge que cet espace s’est réduit. Le Liban perd alors un mécanisme non écrit, mais décisif. Quand les partis ne se parlent plus, les crises passent plus vite de la polémique à la confrontation, surtout lorsque le terrain militaire impose son propre calendrier.
Une critique qui vise aussi les adversaires du Hezbollah
Cette inquiétude ne se limite pas au camp du Hezbollah. Joumblatt vise aussi ses adversaires. Il décrit des opposants devenus rigides, incapables de produire une solution autre que la dénonciation. Sa formule contre Samir Geagea, chef des Forces libanaises, a été remarquée. En le comparant à une figure prophétique sûre de sa vérité, il critique moins une personne qu’un climat politique. Chaque camp se croit porteur du salut national. Chacun accuse l’autre de livrer le pays. Entre ces certitudes rivales, l’espace de l’État se rétrécit. Les Libanais se retrouvent alors face à des discours fermés, dans une période qui exigerait des arrangements réalistes.
Le chef druze met ainsi en cause une double impasse. Le Hezbollah, selon lui, s’enfonce dans l’alignement iranien. Ses adversaires, eux, se durcissent au point de ne plus parler qu’en termes d’éradication politique ou de mise en accusation permanente. Cette symétrie n’efface pas les responsabilités respectives. Elle montre plutôt que la scène libanaise ne produit plus de langage commun. Or le pays a besoin d’un vocabulaire minimal pour discuter du cessez-le-feu, de l’armée, des armes du Hezbollah, de la protection du Sud, des déplacés et des garanties internationales. Sans ce langage, chaque réunion devient une scène de procès.
La “voix de la raison” face au coût du compromis
La formule sur la “voix de la raison” disparue résume cette alerte. Elle renvoie à un Liban où les positions se construisent surtout par réaction. Un raid israélien renforce les partisans de la résistance. Une attaque du Hezbollah renforce les partisans du désarmement immédiat. Une déclaration américaine durcit les deux camps. Une médiation arabe se retrouve aussitôt suspectée de servir un axe. Dans cette spirale, la rationalité politique ne disparaît pas parce que les responsables seraient incapables de penser. Elle disparaît parce que le coût public du compromis devient trop élevé. Aucun camp ne veut apparaître comme celui qui cède.
Le moment choisi par Joumblatt compte. Le Sud-Liban connaît une nouvelle phase d’escalade, avec des frappes israéliennes, des ordres d’évacuation et une extension de la zone considérée par Israël comme espace de combat. Les localités du Sud, de Nabatiyé à Tyr, vivent sous pression. Des familles déplacées se déplacent encore plus au nord. Les discussions diplomatiques se poursuivent, mais les habitants jugent d’abord les faits au bruit des drones, aux routes coupées et aux bilans humains. Dans ce contexte, la critique de Joumblatt contre l’impunité israélienne rejoint une perception largement répandue au Liban.
Israël, Gaza et le Sud-Liban dans le même diagnostic
Son propos sur Israël est frontal. Il dénonce ce qu’il considère comme un feu vert donné à la destruction de Gaza, au pilonnage du Sud-Liban et à la poursuite de la colonisation en Cisjordanie. Ce jugement s’inscrit dans une lecture historique du conflit. Pour Joumblatt, le gouvernement de Benjamin Netanyahu ne mène pas seulement une campagne militaire conjoncturelle. Il pousserait un projet ancien, inscrit dans une logique d’expansion, de fragmentation et de domination régionale. Cette lecture est partagée par une partie importante de l’opinion libanaise, y compris au-delà du public favorable au Hezbollah.
L’accusation centrale porte sur la fragmentation. Joumblatt met en garde contre un projet israélien qui viserait à encourager des entités sectaires, religieuses ou tribales dans la région. La crainte n’est pas nouvelle. Elle traverse la pensée politique arabe depuis des décennies. Elle est aujourd’hui réactivée par les fractures syriennes, la guerre à Gaza, les violences au Sud-Liban et les tensions autour des communautés druzes en Syrie. Dans son analyse, Israël tirerait avantage de sociétés affaiblies, divisées et privées d’autorité centrale. Le Liban, État confessionnel fragile, apparaît alors comme l’un des terrains les plus exposés.
Cette lecture explique aussi son refus d’un discours libanais purement interne. Pour Joumblatt, le désordre du Liban ne peut pas être séparé de la guerre régionale. La question des armes du Hezbollah ne se résume pas à un article constitutionnel ou à une décision gouvernementale. Elle touche à la destruction des villages, à l’occupation de portions du territoire, à la peur des familles chiites du Sud et à l’absence d’une garantie internationale crédible. Cette approche ne règle pas le dossier du monopole de la force par l’État. Elle rappelle cependant qu’un désarmement imposé dans un climat de guerre risque de provoquer l’effet inverse de celui recherché.
La guerre contre l’Iran comme arrière-plan
La guerre contre l’Iran élargit encore ce diagnostic. Joumblatt prédit sa poursuite et affirme que de nombreux acteurs ont intérêt à sa prolongation. Il cite les secteurs de l’armement, du pétrole, de la technologie et de l’intelligence artificielle. Sa formule sur la hausse des marchés et de l’or relève d’une critique politique classique des économies de guerre. Elle vise à montrer que les destructions locales peuvent produire des gains ailleurs. Dans cette lecture, les peuples paient le prix humain tandis que des secteurs économiques et stratégiques profitent du chaos. Le Liban connaît ce paradoxe depuis longtemps.
Pour Beyrouth, la guerre irano-américaine ou irano-israélienne n’est pas un théâtre lointain. Elle influence directement le Sud-Liban, les calculs du Hezbollah, la pression israélienne, le prix du carburant et la position des pays du Golfe envers les Libanais. Si le front iranien s’intensifie, le front libanais devient plus vulnérable. Si une négociation régionale s’ouvre, le Liban peut devenir une carte dans un marchandage plus vaste. Joumblatt semble redouter les deux scénarios. Dans le premier, le pays subit l’escalade. Dans le second, il risque d’être traité comme un dossier secondaire, derrière le nucléaire, Ormuz ou les bases américaines.
La peur des enclaves communautaires
Sa parole s’adresse aussi à l’intérieur de la communauté druze. Depuis la guerre en Syrie et les tensions autour de Soueïda, Joumblatt refuse l’idée d’une protection israélienne des Druzes. Il voit dans cette tentation un piège conduisant à l’enclavement et à la dislocation des États. Cette position éclaire ses déclarations actuelles. Lorsqu’il parle de fragmentation régionale, il ne vise pas seulement les chiites, les Palestiniens ou les Libanais du Sud. Il pense aussi aux minorités que des puissances peuvent tenter de détacher de leur environnement national. Sa ligne reste celle d’une intégration dans des États réformés, non d’une protection extérieure par segments confessionnels.
Cette cohérence donne à son pessimisme une portée particulière. Joumblatt n’est pas un responsable extérieur au système. Il en connaît les compromis, les violences, les retournements et les limites. Il a lui-même navigué entre alliances contradictoires, comme beaucoup de chefs libanais. Son constat ne vient donc pas d’une position morale distante. Il vient d’une expérience du pouvoir libanais. Quand il affirme ne plus trouver d’interlocuteur, il parle depuis une pratique ancienne de la médiation. C’est précisément ce qui rend sa déclaration alarmante. Elle suggère que l’architecture informelle du pays ne suffit plus à contenir les chocs.
La ligne dure des Forces libanaises en question
La question de Samir Geagea illustre cette fermeture. Les Forces libanaises défendent depuis longtemps une ligne dure contre l’arsenal du Hezbollah. Elles estiment que l’État ne peut pas survivre avec une force armée autonome liée à l’Iran. Cette position dispose d’un écho réel, surtout dans une partie de l’opinion chrétienne et souverainiste. Mais Joumblatt critique la manière dont cette ligne se formule. Il redoute une politique de rupture qui placerait une partie du pays contre une autre. Dans la mémoire libanaise, la transformation d’un désaccord national en affrontement communautaire reste le scénario le plus redouté.
La difficulté tient à l’absence d’une proposition centrale crédible. Le Hezbollah affirme que les armes restent nécessaires tant qu’Israël occupe, bombarde et menace. Ses adversaires répondent que ces mêmes armes attirent la guerre et empêchent l’État de décider. Entre ces deux affirmations, il manque un mécanisme. Qui protège les villages du Sud pendant une transition ? Quelle place pour l’armée libanaise ? Quel calendrier ? Quelles garanties internationales ? Quel rôle pour la résolution 1701 ? Quel traitement des zones occupées ou contestées ? Tant que ces questions restent sans réponse, chaque camp conserve son récit et accuse l’autre de mauvaise foi.
Une troisième grammaire politique encore fragile
Joumblatt paraît chercher une troisième grammaire politique. Elle ne nie ni la nécessité de l’État ni le danger israélien. Elle ne sacralise pas les armes du Hezbollah, mais refuse de les traiter comme un objet isolé de la guerre. Elle ne disculpe pas l’Iran, mais ne réduit pas le conflit à l’influence iranienne. Elle ne rejoint pas les appels à une paix séparée avec Israël, mais insiste sur une trêve, un arrêt des frappes et une protection réelle des civils. Cette ligne est difficile à vendre dans un pays polarisé. Elle oblige chaque camp à reconnaître une part du problème que son discours préfère éviter.
La réaction attendue du Hezbollah dira beaucoup du climat politique. Le parti peut ignorer les propos de Joumblatt, répondre sèchement ou chercher à préserver un canal avec le PSP de Taymour Joumblatt. La nuance compte. Une réponse brutale confirmerait l’idée d’un dialogue rompu. Une réponse mesurée signalerait que des fils demeurent, même affaiblis. Les Forces libanaises devront aussi choisir entre la réplique personnelle et l’argument politique. Dans une période de guerre, les mots des chefs ne restent jamais dans les salons. Ils circulent dans les médias, les villages, les réseaux sociaux et les réunions partisanes.
Le paysage libanais entre ainsi dans une phase de grande nervosité. Les institutions cherchent encore à parler au nom de l’État, mais les partis imposent leurs lignes rouges. Le Sud attend l’arrêt des frappes. Les déplacés attendent des abris et des garanties de retour. Les diplomates attendent des interlocuteurs capables de s’engager. Les familles attendent surtout que la guerre ne s’étende pas. Au milieu de ces attentes, Walid Joumblatt met des mots sur un vide politique : il ne sait plus à qui parler, ni par quel langage ramener les acteurs libanais vers une discussion minimale.
Le message arrive enfin au moment où la transmission générationnelle du PSP reste observée. Taymour Joumblatt dirige officiellement le parti, mais la parole de son père conserve un poids régional. Cette répartition crée une situation singulière. L’ancien chef peut parler avec une liberté plus grande, tandis que l’appareil partisan doit gérer les équilibres quotidiens dans la Montagne, au Parlement et avec les autres formations. Les propos rapportés ne sont donc pas seulement ceux d’un vétéran inquiet. Ils constituent aussi un signal envoyé aux alliés, aux adversaires et aux médiateurs qui cherchent encore une porte d’entrée dans la crise libanaise.
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