La crise économique au Liban conjugue cinq axes principaux : un niveau de corruption parmi les plus élevés au monde, les effets du néolibéralisme (prôné soit dit en passant par tous les experts autochtones ou internationaux au pouvoir), l’exacerbation des dérives du confessionnalisme où les différentes régions se neutralisent entre elles par notables, grandes familles et confessions interposés, la présence massive et brutale de plus d’un million de réfugiés syriens venus s’ajouter aux palestiniens, et enfin le dictat des USA sur le dollar et les pressions économiques qui asphyxient délibérément le système productif comme le simple citoyen sous le double prétexte de lutter contre le Hebollah et d’imposer le non retour des réfugiés syriens dans leur pays.

C’est dire toute la complexité du pourrissement économique et de la crise actuelle.

Les experts internationaux savaient très bien que la soit disant aide internationale et le système de la dette* nourrissaient la corruption et le pourrissement. Ils en sont les complices. S’ils l’ignoraient ce serait alors qu’ils seraient totalement incompétents, ce qui serait une insulte à leur intelligence.

Leurs homologues nationaux, formés dans les mêmes écoles, occupant des fonctions similaires dans les institutions internationales, appartenant aux mêmes réseaux professionnels, feront exactement la même politique. Ces experts mettront en œuvre ce qu’ils ont appris dans leurs grandes écoles et les entreprises financières internationales, c’est à dire les mêmes d’où sont sortis les experts du FMI, de la banque mondiale et autres institutions. Ils appliqueront leur même politique, celle-là même qui qui fait des ravages dans le monde entier, en France comme au Chili, à Haïti comme au Soudan, en Égypte comme en Grèce pour ne citer que quelques pays… Celle-là même qu’ils ont expérimentée au Chili sous le régime de la dictature de Pinochet, auteur du coup d’État sous la direction des États-Unis contre le Président élu Salvador Allende, coup d’État réalisé au prix de trente mille morts. Celle-là même qui a été appliquée dans les ex-colonies françaises d’Afrique par le FMI, sous le regard bienveillant de la France Afrique, avec ses politiques d’ajustement structurel qui ont démantelé  les entreprises publiques, multiplié les privatisations et inscrit le développement de la pauvreté, toujours plus accentuée, dans la normalité du processus économique. 

Ces experts, auréolés d’une virginité avec le mouvement de mobilisation en cours, auront d’autant plus les coudées franches qu’ils auront servi d’abord à endormir la population.

Un gouvernement d’experts serait en conséquence la pire chose pour l’avenir du peuple libanais, même si ce que je dis va totalement à l’encontre de ce qui est véhiculé par la mobilisation en cours et que je soutiens par ailleurs. Il démultiplierait la dette* avec les financements qui couleraient à flots, période qui serait rapidement suivie par une politique d’austérité qui viendrait frapper de plein fouet une population déjà rongée par la pauvreté, ou à tout le moins soumise à toutes sortes de privations. Après une rapide période d’euphorie, la pauvreté et les privations reprendraient de plus belle et s’étendraient à de nouvelles couches de la population.

Il ne s’agit pas de mettre en cause leur éventuelle probité ni leur compétence, mais le Liban a besoin d’autres choix que ceux du FMI.

Quant aux menaces immédiates de pénuries, le gouvernement peut et doit intégrer dans la gestion des affaires courantes selon l’expression consacrée  les mesures d’urgence nécessaires pour y faire face en s’adressant à des pays fournisseurs des produits de bases, médicaux, agricoles et énergétiques payés en monnaie nationale. La gestion de l’urgence fait partie de la gestion des affaires courantes. Accepter la paralysie du pouvoir sous prétexte d’absence ou de retard dans la mise en place d’un nouveau gouvernement c’est faire le jeu du chaos. Sous prétexte de la démission au sens institutionnel, ce serait une démission morale et la négation de tout esprit de responsabilité envers le peuple libanais. Il serait au contraire nécessaire de s’appuyer sur les exigences légitimes de la population pour prendre enfin des mesures qui y répondent et dont les effets se feraient ressentir rapidement. 

À terme, il faudra nécessairement nationaliser les banques et suspendre tout paiement de la dette publique, le temps de faire une étude complète de toutes leurs activités depuis ces dernières décennies pour aviser ensuite de leur avenir et des mesures à prendre de façon globale et selon la cohérence économique et politique à mettre en œuvre.

Cela ouvrirait fermement et renforcerait la voie des réformes nécessaires à mettre en œuvre, y compris les réformes politiques à concevoir pour imposer des limites au système confessionnaliste comme, par exemple, des assemblées locales, voire régionales, où les représentants seraient tirés au sort, avec des mandats révocables et à durée limitée et non renouvelables. Il resterait bien sûr à définir le rôle de ces assemblées, leur champ de compétences, y compris au sein du parlement. Précisons bien que cette proposition a juste pour but de lancer une piste de réflexion sur les institutions complémentaires possibles et souhaitables à imaginer pour une meilleure expression des besoins de la population, une meilleure écoute et une meilleure prise en charge.

Face aux pouvoirs institutionnels, c’est à la population mobilisée de jouer son rôle de citoyens, d’élaborer, de construire les mécanismes de pression et de contrôle des pouvoirs quels qu’ils soient et de les imposer. Ce contre pouvoir de proposition et de contrôle citoyen permet entre autres, par sa dimension non confessionnelle et inter régionale, de contenir les dérives de la démocratie consociative, de fait confessionnelle pour le cas du Liban, et en même temps d’être le lieu d’un dépassement futur du confessionnalisme et du régionalisme devenus paralysants avec toutes dérives en cours.

* Juste un exemple pour illustrer le système de la dette, Haïti.

Pour que la France reconnaisse son indépendance, Haïti a dû s’engager à rembourser les propriétaires d’esclaves qui recouvraient ainsi leur liberté. Le prix fixé par la France équivalait à 300% de la production annuelle de Haïti (soit deux fois plus que la dette actuelle du Liban à titre de comparaison). Bien sûr, n’ayant pas cette somme, Haïti a dû emprunter aux banques françaises pour honorer sa dette, et devait régulièrement emprunter pour honorer les services de la dette. Ce petit pays a mis près de 150 ans pour payer cette dette, paiement qui n’a été achevé qu’au milieu des années 1970. Jamais la France soit disant humaniste, pays des droits de l’homme, donneuse de leçon démocratique et tutti quanti, n’a levé le petit doigt pour arrêter ce cycle infernal, cette ignominie.

Haïti, pays prospère à l’origine, est devenu l’un des plus pauvres pays du monde, soumis à des dictatures sans foi ni loi, avec la bénédiction de la France et des pays soit disant civilisés.

Le système de la dette est un système crapuleux, digne des plus abjectes mafias.

Il génère la misère, l’exacerbation des inégalités, des injustices et de la corruption. Il est élaboré et mis en place par les experts.

Ils ne partent pas avec de mauvaises intentions généralement. Ce serait plutôt le contraire pour nombre d’entre eux. Mais l’enfer est justement pavé de bonnes intentions.

Scandre Hachem

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