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Leçon d’une guerre perdue pour les USA ou comment le dossier iranien est devenu un désastre

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Selon l’Institut Montaigne, la guerre engagée contre l’Iran a produit l’inverse de l’objectif recherché par Washington. La République islamique n’a pas été démantelée, son programme nucléaire n’a pas été effacé et son poids régional s’est accru. Le dossier iranien apparaît désormais comme une leçon sur les limites de la puissance brute américaine.

L’analyse de l’Institut Montaigne sur la guerre contre l’Iran dessine un constat sévère pour Washington. Le dossier iranien, longtemps présenté aux États-Unis comme un problème à résoudre par la pression maximale, les sanctions et la supériorité militaire, s’est transformé en démonstration inverse. L’usage de la force n’a pas démantelé le programme nucléaire iranien. Il n’a pas brisé le régime. Il n’a pas rétabli une dissuasion américaine incontestée au Moyen-Orient. Il a plutôt révélé une perte de contrôle, renforcé la centralité stratégique de Téhéran et accéléré le doute régional sur la garantie américaine.

Cette lecture ne repose pas sur un retournement idéologique favorable à l’Iran. Elle part d’un bilan. Selon l’analyse publiée par l’Institut Montaigne, la séquence ouverte par l’opération israélo-américaine du 28 février 2026 a produit un paradoxe majeur : trois mois plus tard, la République islamique dispose d’une position géopolitique plus solide qu’avant le conflit. Ses capacités nucléaires n’ont pas été effacées. Ses moyens balistiques restent significatifs. Son contrôle sur le détroit d’Ormuz s’est affirmé. Son pouvoir interne s’est reconfiguré autour d’un centre de gravité plus nationaliste, militaire et sécuritaire.

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Ce diagnostic est particulièrement dur pour les États-Unis. Il met en cause non seulement l’exécution militaire, mais la méthode intellectuelle de Washington. Le problème iranien a été traité comme un dossier de puissance, alors qu’il exigeait une compréhension historique, sociale et politique. La force a été confondue avec la stratégie. La technologie a été confondue avec la connaissance. La capacité de destruction a été confondue avec la capacité de transformation. Ce contresens explique en partie pourquoi une guerre engagée pour affaiblir Téhéran a fini par fragiliser l’ordre régional soutenu par Washington.

Une guerre lancée malgré une alternative diplomatique

Le premier élément mis en avant par l’Institut Montaigne tient au calendrier. La guerre n’a pas éclaté dans un vide diplomatique. Des négociations indirectes existaient entre Washington et Téhéran, sous médiation omanaise. La veille de l’attaque, le ministre omanais des affaires étrangères indiquait encore que les deux parties devaient se retrouver à Vienne quelques jours plus tard. L’usage de la force n’est donc pas intervenu faute d’option. Il a été choisi alors qu’une voie de discussion restait ouverte.

Ce point est décisif, car il affaiblit le récit d’une guerre présentée comme inévitable. Les États-Unis et Israël ont agi comme si le temps diplomatique était épuisé. Or l’analyse de Montaigne suggère l’inverse. Le recours à la force a interrompu un processus qui pouvait encore produire des résultats. Cette décision a donné à Téhéran un argument politique puissant : celui d’un État attaqué alors qu’il discutait encore. Ce récit a ensuite pesé lourd dans la mobilisation nationale iranienne.

La guerre a ainsi produit un effet contraire à celui recherché. Elle devait isoler le régime. Elle a permis au pouvoir iranien de replacer la question nationale au centre. Elle devait montrer que l’Iran représentait un danger pour la région. Elle a permis à Téhéran de se présenter comme la cible d’une agression extérieure. Dans un pays marqué par une longue mémoire des ingérences étrangères, cette inversion narrative a eu une efficacité immédiate.

L’erreur américaine tient à une mauvaise lecture de l’opinion iranienne. Washington a semblé croire que la colère sociale contre le régime pouvait se transformer mécaniquement en soutien à une opération étrangère. L’histoire iranienne montre pourtant que l’hostilité au pouvoir ne signifie pas l’acceptation d’une intervention extérieure. La société iranienne peut contester ses dirigeants et refuser simultanément une guerre perçue comme une menace contre la souveraineté nationale. Cette distinction a été sous-estimée.

Le renseignement ignoré, la politique suivie

L’analyse de l’Institut Montaigne insiste sur une première défaillance : celle du renseignement. Les agences américaines estimaient que l’Iran n’avait pas pris la décision politique de se doter de l’arme nucléaire. Si cette évaluation était correcte, l’urgence d’une frappe massive devenait discutable. La décision d’intervenir a donc été prise contre une partie de l’appréciation produite par l’appareil de renseignement américain lui-même.

Ce point est grave. Une puissance peut se tromper parce qu’elle manque d’informations. Elle peut aussi échouer parce qu’elle refuse les informations disponibles. Dans le cas iranien, l’Institut Montaigne décrit une décision prise sous influence politique, notamment à partir d’évaluations israéliennes qui auraient surestimé la vulnérabilité du régime et sous-estimé ses capacités militaires. Cette combinaison a créé un aveuglement stratégique : les responsables ont voulu croire que l’Iran était plus fragile qu’il ne l’était.

La question n’est pas de nier les ambitions régionales iraniennes, ni les risques liés à son programme nucléaire. Elle est de comprendre comment une intervention militaire peut produire des effets réalistes. Si le diagnostic de départ est faux, l’opération ne peut pas atteindre ses objectifs. Si le régime est plus solide que prévu, si ses capacités sont mieux dispersées, si sa société se rallie face à l’agression, alors la supériorité militaire ne suffit pas.

Cette faille rappelle d’autres précédents. En Irak, les États-Unis avaient surestimé la capacité de la force à refonder un État. En Afghanistan, ils avaient sous-estimé la profondeur sociale et territoriale de l’insurrection. En Iran, selon la note de Montaigne, ils ont sous-estimé la profondeur nationale d’un pays de 90 millions d’habitants, héritier d’une histoire plurimillénaire et structuré par un puissant sentiment d’indépendance.

Une guerre sans objectif clair

La troisième défaillance est stratégique. Quels étaient les objectifs de guerre ? Changement de régime, démantèlement nucléaire, réduction des capacités balistiques, affaiblissement régional, protection d’Israël, restauration de la dissuasion américaine : tous ces objectifs ont coexisté. Aucun n’a vraiment été hiérarchisé. Or une guerre ne se juge pas seulement à la précision des frappes. Elle se juge à la cohérence entre les buts affichés, les moyens mobilisés et la sortie politique recherchée.

Dans le cas iranien, cette cohérence a manqué. Un changement de régime suppose un projet politique crédible pour le lendemain. Un démantèlement nucléaire suppose une capacité durable de contrôle, d’inspection et de négociation. Une réduction des capacités balistiques suppose un mécanisme de contrainte prolongé. Une restauration de la dissuasion suppose une issue perçue comme favorable par les alliés. La guerre n’a produit aucun de ces résultats de manière nette.

L’absence d’objectif clair a aussi renforcé la propagande iranienne. Téhéran a pu présenter l’opération comme une tentative de démembrement du pays, et non comme une action limitée contre des installations sensibles. Les déclarations attribuées à Donald Trump sur une carte iranienne qui pourrait être différente après la guerre ont nourri cette perception. Les informations sur l’appui à des groupes kurdes iraniens basés en Irak et sur des positions israéliennes régionales l’ont encore renforcée.

Cette perception a neutralisé une partie de l’opposition iranienne. Les mouvements hostiles au régime ont été placés devant une alternative impossible : critiquer le pouvoir tout en refusant d’être associés à une guerre étrangère. L’opposition extérieure, perçue comme alignée sur Netanyahu et Trump, a perdu une partie de sa crédibilité. La guerre a donc rendu plus difficile la contestation interne qu’elle prétendait encourager.

L’Iran a mieux résisté que prévu

Il serait toutefois trop simple de réduire l’échec américain aux seules erreurs de Washington. L’Institut Montaigne insiste sur l’intelligence stratégique iranienne. Depuis quatre décennies, l’Iran construit une doctrine fondée sur la dispersion, la redondance et l’asymétrie. Cette doctrine n’a pas pour but de rivaliser directement avec les États-Unis. Elle vise à absorber des frappes conventionnelles, à préserver des capacités de riposte et à rendre toute victoire adverse trop coûteuse.

Cette stratégie a fonctionné. Les capacités iraniennes n’ont pas été anéanties. Les missiles, les drones, les réseaux de commandement et les infrastructures dispersées ont permis à Téhéran de maintenir une marge d’action. Les chiffres cités par l’Institut Montaigne, attribués à des sources américaines et à la presse américaine, font état de pertes et de dommages importants sur des bases américaines régionales. Même si ces données doivent toujours être examinées avec prudence, elles illustrent le décalage entre l’image d’une domination totale et la réalité d’une vulnérabilité américaine.

L’Iran a aussi réussi une opération de dissimulation stratégique. Pendant des années, il a entretenu une ambiguïté sur l’étendue réelle de ses capacités balistiques et de sa flotte de drones. Cette ambiguïté a fonctionné comme une arme. Elle a rendu plus difficile l’évaluation adverse. Elle a permis au régime de révéler certaines capacités au moment choisi. Elle a surtout rappelé que la guerre moderne ne se joue pas seulement dans l’espace aérien ou cybernétique. Elle se joue aussi dans la perception de ce que l’autre sait ou ignore.

Enfin, Téhéran a remporté une bataille narrative. Face au discours américano-israélien d’une opération de stabilité, l’Iran a imposé celui d’une souveraineté agressée. Ce récit a trouvé un écho au-delà de ses frontières, notamment dans des sociétés déjà critiques face aux doubles standards occidentaux. L’efficacité de cette communication ne signifie pas que le régime iranien soit devenu populaire partout. Elle signifie que le message occidental n’a pas convaincu.

Le réflexe national a sauvé le régime

L’un des paris implicites de la guerre était qu’une pression militaire massive provoquerait une fracture interne. Ce pari a échoué. La société iranienne, qui avait connu un soulèvement en janvier 2026, ne s’est pas transformée en force d’appoint d’une coalition étrangère. Au contraire, le sentiment que l’intégrité nationale était menacée a produit un réflexe de ralliement. Ce mécanisme est classique, mais il a été sous-estimé.

La République islamique a profité de cette dynamique. Elle a pu présenter toute opposition radicale à la guerre comme une forme de patriotisme, et toute proximité avec la coalition comme une trahison. Le pouvoir a ainsi déplacé le débat. Il n’était plus seulement question de libertés, de corruption ou de répression. Il était question de survie de l’État. Dans ce registre, le régime bénéficie d’un avantage structurel, car il contrôle les institutions, les forces de sécurité et les médias.

Ce ralliement ne signifie pas que les Iraniens ont oublié leurs aspirations. L’Institut Montaigne souligne que les demandes de liberté, d’État de droit et de dignité économique demeurent. Mais la guerre les a repoussées dans le temps. Elle a offert au pouvoir une parenthèse de légitimité nationale. Elle a affaibli ceux qui espéraient transformer la crise sociale en transition politique. Une fois encore, l’intervention étrangère a renforcé la logique sécuritaire qu’elle prétendait briser.

Ce résultat représente un désastre politique pour Washington. Les États-Unis ont dépensé leur capital militaire et diplomatique pour produire un effet inverse. Ils voulaient réduire la marge du régime. Ils lui ont donné une occasion de se reconfigurer. Ils voulaient soutenir implicitement une opposition. Ils l’ont exposée au soupçon de collusion avec l’étranger. Ils voulaient enfermer l’Iran. Ils l’ont rendu plus central dans les calculs régionaux.

Une République islamique 2.0

La formule de l’Institut Montaigne est centrale : la guerre a contribué à faire émerger une « République islamique 2.0 ». Il ne s’agit pas d’un changement institutionnel visible. Les structures héritées de 1979 restent formellement en place. Le Guide, les gardiens de la révolution, les institutions religieuses et les mécanismes de contrôle demeurent. Mais le centre de gravité politique se déplace vers une nouvelle génération de commandants, de responsables sécuritaires et de technocrates.

Cette génération paraît davantage nationaliste que révolutionnaire. Son objectif principal ne serait plus l’exportation de la révolution islamique, mais le renforcement de la puissance nationale iranienne. L’idéologie islamiste demeure utile pour la cohésion interne et la légitimité institutionnelle. Elle devient moins une conviction mobilisatrice qu’un instrument de pouvoir. Le langage de l’État, de la souveraineté, du territoire et du rang régional prend davantage d’importance.

Cette évolution est stratégique. Elle peut rendre le régime plus pragmatique dans certaines négociations, mais aussi plus dur sur les questions de souveraineté. Un pouvoir nationaliste, militarisé et technocratique peut accepter des compromis économiques. Il refusera plus fortement les injonctions qui donnent l’impression d’une soumission. Pour Washington, cela complique le dossier. Le régime iranien n’est pas seulement resté debout. Il a évolué vers une forme plus adaptée au rapport de force régional.

Le test sera économique. La légitimité née de la guerre ne suffira pas si les conditions de vie ne s’améliorent pas. L’Iran reste miné par la corruption, la mauvaise gestion, les sanctions et les faiblesses structurelles de son économie. Le contrôle d’Ormuz donne à Téhéran un levier. Il ne remplace pas des réformes. Si la nouvelle élite transforme les gains géopolitiques en amélioration sociale, elle consolidera son pouvoir. Si elle échoue, les colères reviendront.

Le Golfe doute de la protection américaine

L’un des effets les plus importants de la guerre concerne les monarchies du Golfe. Selon l’Institut Montaigne, le Conseil de coopération du Golfe s’est fracturé entre deux lignes. Le Qatar, l’Arabie saoudite et Oman chercheraient un modus vivendi avec Téhéran. Les Émirats arabes unis et Bahreïn conserveraient une ligne plus alignée sur Israël. Cette division traduit un doute profond : la garantie américaine protège-t-elle encore, ou expose-t-elle davantage ?

Les pétromonarchies vivent de stabilité. Leurs modèles économiques reposent sur la sécurité des infrastructures, l’ouverture des routes maritimes, l’attractivité financière et l’anticipation des investisseurs. Les frappes iraniennes et la tension autour d’Ormuz ont révélé une vulnérabilité structurelle. Même les États les plus riches ne peuvent pas prospérer durablement si leur territoire devient une cible dans une guerre décidée ailleurs.

Le doute régional est donc rationnel. Si la présence américaine dissuade l’Iran, elle a une valeur. Si elle attire des frappes iraniennes, elle devient un risque. Cette interrogation touche les bases américaines, les accords de défense, les achats d’armes et les partenariats stratégiques. Elle ouvre aussi un espace à la Chine, qui se présente comme une puissance de stabilité, de commerce et de dialogue. Pékin n’a pas besoin de remplacer Washington immédiatement. Il lui suffit d’apparaître comme une option.

Pour les États-Unis, ce basculement est grave. Leur influence au Moyen-Orient repose autant sur la perception de leur fiabilité que sur leurs moyens militaires. Si leurs alliés pensent qu’ils peuvent être entraînés dans des guerres mal préparées, ils diversifieront leurs partenariats. L’Iran, de son côté, gagne une reconnaissance implicite : il devient un acteur avec lequel il faut composer, non seulement une menace à contenir.

Israël et les États-Unis, des intérêts divergents

La guerre a aussi mis au jour les divergences entre Washington et Tel-Aviv. Pendant longtemps, ces divergences ont été dissimulées par le langage de l’alliance stratégique. Mais le dossier iranien les rend plus visibles. Israël cherche à empêcher toute consolidation iranienne et toute reconstitution de ses alliés régionaux. Les États-Unis cherchent désormais à limiter leur exposition, à obtenir un accord et à éviter une guerre prolongée.

L’Institut Montaigne évoque une remise en cause progressive, dans certains milieux américains, du caractère inconditionnel du soutien à Israël. Cette évolution ne signifie pas une rupture. Elle traduit une fatigue. Une partie de l’establishment estime que Washington a été entraîné dans une aventure mal préparée, au service d’agendas qui ne correspondent pas toujours aux intérêts américains. Cette perception est politiquement explosive.

Les tensions autour des négociations avec Téhéran renforcent cette fracture. Si Israël cherche à influencer, contourner ou neutraliser la position américaine, la relation de confiance s’abîme. Les déclarations brutales attribuées à Donald Trump envers Benjamin Netanyahu montrent qu’un seuil de langage a déjà été franchi. Le président américain reste favorable à Israël. Mais il veut aussi pouvoir conclure avec l’Iran sans être constamment rattrapé par l’agenda militaire israélien.

Ce conflit d’intérêts se retrouve au Liban. Les frappes israéliennes au Sud-Liban compliquent l’accord avec l’Iran. Les critiques de Trump contre les destructions d’immeubles résidentiels en sont un symptôme. Washington veut contenir l’escalade. Netanyahu doit tenir une coalition et une opinion qui exigent la poursuite de la guerre. Le dossier iranien se mêle ainsi au dossier libanais, et les États-Unis découvrent que leur allié peut devenir un obstacle à leur propre sortie de crise.

Le Congrès signale une crise intérieure américaine

Le désastre iranien ne se limite pas au Moyen-Orient. Il se répercute à Washington. L’Institut Montaigne souligne le vote par la Chambre des représentants d’une résolution visant à limiter la capacité de Donald Trump à poursuivre la guerre contre l’Iran sans autorisation explicite du Congrès. Même si la portée juridique de ce type de texte peut être discutée, sa portée politique est forte.

Elle révèle des fractures dans le camp républicain et une inquiétude institutionnelle sur la conduite de la guerre. Trump avait engagé la confrontation pour fragiliser le pouvoir iranien. Selon la formule de la note, c’est son propre pouvoir qui en sort fragilisé. Le paradoxe est net. Une guerre censée démontrer sa force présidentielle a ouvert un débat sur les limites constitutionnelles de son autorité.

Cette séquence rappelle une constante américaine. Les guerres lointaines commencent souvent sous le signe de l’unité, puis elles se heurtent aux coûts, aux ambiguïtés et aux absences de résultat. Lorsque les objectifs deviennent flous, le Congrès revient dans le jeu. L’opinion se fatigue. Les alliés doutent. Les adversaires patientent. L’Iran, en survivant au choc initial, a laissé le temps travailler contre Washington.

La crise intérieure américaine renforce aussi la position de négociation de Téhéran. Un président contesté dans sa capacité à poursuivre la guerre a davantage besoin d’un accord. Cette nécessité réduit sa marge. L’Iran peut temporiser, exiger des garanties et demander des gestes économiques. Les États-Unis gardent une supériorité militaire immense, mais leur contrainte politique augmente. C’est l’un des signes les plus visibles d’une guerre perdue sur le plan stratégique.

La Chine et la Russie récoltent les gains

L’analyse de l’Institut Montaigne insiste sur l’accélération de l’axe Pékin-Moscou-Téhéran. La Chine apparaît comme le grand bénéficiaire stratégique de la guerre, sans y avoir participé directement. Elle s’est tenue à distance du conflit, tout en cultivant une image de puissance de stabilité. Ce contraste lui permet de gagner en crédibilité auprès d’acteurs fatigués par les interventions américaines.

Le rapprochement sino-iranien se renforce dans l’énergie, la finance et la sécurité. La progression des échanges en yuan s’inscrit dans une dynamique plus large de fragmentation du pétrodollar. Ce mouvement reste progressif. Il ne signifie pas la fin immédiate de la domination financière américaine. Mais il indique une direction. Chaque crise qui fragilise la confiance dans Washington accélère les stratégies de diversification.

La Russie, elle aussi, profite de la séquence. Elle consolide un axe eurasien anti-hégémonique avec Pékin et Téhéran. Moscou peut présenter la guerre contre l’Iran comme une preuve supplémentaire de l’instabilité produite par les États-Unis. Ce récit rejoint des positions déjà diffusées en Afrique, en Asie et au Moyen-Orient. Il ne convainc pas tout le monde, mais il rencontre un terrain favorable dans de nombreuses capitales.

Le résultat est un basculement plus large. Une guerre pensée pour réduire l’Iran contribue à renforcer les coalitions qui contestent l’ordre américain. Elle donne à Pékin un avantage narratif, à Moscou une opportunité stratégique et à Téhéran une centralité nouvelle. Le désastre américain tient précisément à cela : les gains de court terme de la frappe sont dépassés par les pertes de long terme de crédibilité.

Ormuz, pétrole et choc économique

Le détroit d’Ormuz est devenu le symbole de cette inversion du rapport de force. Par cette voie transite une part majeure du pétrole mondial. L’Institut Montaigne rappelle que le blocage d’Ormuz a fait passer le baril de 72 dollars à plus de 110 dollars. Une opération censée réduire un risque stratégique a donc provoqué un choc économique mondial. Elle a ravivé les pressions inflationnistes et exposé les économies importatrices.

Ce choc touche particulièrement l’Europe. Déjà fragilisée par les crises énergétiques précédentes, elle subit les conséquences d’une guerre qu’elle n’a ni initiée, ni contrôlée. Elle paie par l’inflation, par les tensions sur les chaînes d’approvisionnement et par la volatilité financière. Elle découvre une fois encore que son alignement stratégique ne lui donne pas nécessairement une capacité d’influence.

Pour l’Iran, Ormuz devient un levier politique. Le contrôle ou la menace sur le détroit ne remplace pas une économie solide. Mais il oblige les adversaires à négocier. Il transforme une faiblesse apparente en instrument de pression. L’Iran peut souffrir des sanctions et de la mauvaise gestion, tout en disposant d’une capacité de nuisance systémique. C’est précisément ce qui rend le dossier difficile à traiter par la seule force.

Washington a donc créé une contradiction. Il a voulu sécuriser la région par une démonstration militaire. Il a rendu plus visible la capacité iranienne à perturber l’économie mondiale. Il a voulu rassurer ses alliés. Il leur a rappelé leur vulnérabilité. Il a voulu montrer que l’ordre américain restait dominant. Il a montré que cet ordre pouvait être déstabilisé par un adversaire moins puissant, mais mieux préparé.

L’Europe face à son effacement

L’Institut Montaigne consacre une partie importante de son analyse à l’Europe. Elle apparaît comme la grande absente de la séquence. Spectatrice d’une guerre proche de ses intérêts, elle en supporte les coûts sans peser sur les décisions. Son impuissance n’est pas seulement conjoncturelle. Elle révèle une incapacité structurelle à défendre une ligne propre dans son voisinage stratégique.

Cette absence est d’autant plus coûteuse que l’Europe est perçue dans la région comme pratiquant des doubles standards. Son soutien à Israël, associé à une application sélective du discours sur les droits humains, affaiblit sa crédibilité. Elle ne peut pas prétendre jouer les médiateurs si elle semble reprendre mécaniquement les positions américaines. Elle ne peut pas défendre le droit international à géométrie variable sans perdre en autorité.

La note appelle à une voie gaulliste. Il ne s’agit pas de nostalgie française, mais d’une tradition d’indépendance, d’équilibre et de dialogue avec tous les acteurs. Une telle voie supposerait que l’Europe parle à l’Iran sans renoncer à ses exigences, parle à Israël sans alignement automatique, parle aux pays du Golfe sans dépendance énergétique aveugle, et parle aux États-Unis sans suivisme.

Le défi est existentiel. Si l’Europe ne saisit pas le moment, elle restera spectatrice d’un monde de plus en plus structuré par la rivalité entre Washington et Pékin. Elle subira les chocs énergétiques, migratoires, sécuritaires et financiers sans pouvoir les orienter. La guerre iranienne offre donc une leçon européenne autant qu’américaine : l’absence de stratégie finit toujours par coûter plus cher que l’autonomie.

Le désastre américain est d’abord intellectuel

La conclusion la plus forte de l’analyse de l’Institut Montaigne est peut-être celle-ci : la leçon n’est pas seulement géopolitique, elle est épistémologique. Les États-Unis disposent de satellites, de drones, d’algorithmes, de bombardiers, de porte-avions et de capacités de renseignement exceptionnelles. Mais ils échouent régulièrement à comprendre les sociétés qu’ils affrontent. Ils voient des régimes, des cibles et des réseaux. Ils sous-estiment les civilisations, les mémoires et les ressorts nationaux.

Ce déficit de connaissance produit des guerres mal pensées. Il conduit à confondre hostilité au régime et disponibilité à l’ingérence. Il conduit à croire qu’une infrastructure détruite équivaut à un pouvoir affaibli. Il conduit à imaginer qu’un pays complexe peut être reconfiguré par la pression extérieure. L’Iran a une histoire, une identité, une société traversée de contradictions et une mémoire profonde des interventions étrangères. Ignorer ces dimensions revient à combattre un adversaire imaginaire.

C’est pourquoi la guerre apparaît perdue pour les États-Unis, même si leur supériorité militaire reste intacte. Perdre ne signifie pas ici capituler. Cela signifie ne pas atteindre ses objectifs centraux. Le programme nucléaire n’a pas été démantelé. Le régime n’a pas été renversé. La dissuasion américaine n’a pas été restaurée. Les alliés doutent. Les rivaux profitent. L’Iran négocie depuis une position plus solide qu’attendu.

Le dossier iranien est devenu un désastre parce qu’il concentre toutes les limites de la puissance américaine contemporaine. La force reste immense. La capacité à produire un ordre politique durable s’affaiblit. Le pouvoir de frapper demeure. Le pouvoir de convaincre recule. La guerre devait refermer le problème iranien. Elle l’a élargi au Golfe, au Liban, à Israël, au Congrès américain, à l’Europe, à la Chine et à l’avenir même de l’ordre international.

Une leçon ouverte pour Washington

La suite dépendra de la capacité américaine à tirer les conséquences de cet échec. Un accord avec l’Iran peut encore limiter les dégâts. Il peut rouvrir des canaux de contrôle, réduire les risques nucléaires, stabiliser Ormuz et offrir une sortie politique. Mais il ne suffira pas à effacer la leçon. Washington a découvert que l’Iran ne peut pas être traité comme une cible isolée. Il est un État, une société, un nœud énergétique, un acteur militaire et un symbole de souveraineté pour une partie du monde non occidental.

Le compromis, s’il arrive, ne sera donc pas un triomphe. Il sera une réparation partielle. Il devra reconnaître implicitement ce que la guerre a démontré : Téhéran ne peut pas être simplement écrasé. Il faut composer avec lui, sans naïveté, mais sans illusion sur les vertus de la force brute. Pour les États-Unis, c’est une leçon difficile. Pour Israël, c’est un avertissement. Pour le Golfe, c’est une incitation à diversifier ses équilibres. Pour l’Europe, c’est une invitation à sortir de la passivité.

Le dossier iranien est devenu un désastre parce qu’il a révélé un affaissement plus large : celui d’un ordre international où la puissance américaine peut encore détruire, mais ne parvient plus toujours à organiser. Le paradoxe est cruel. En voulant empêcher l’Iran de devenir incontournable, Washington a contribué à le rendre plus incontournable encore.

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