L’Etat d’urgence en France et en Turquie

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Chaque jour nous sommes confrontés, à un nouvel épisode de violence. Sans savoir s’il s’agit de loups solitaires ou d’actes commandités. D’adolescents en mal de pères et de repères ,en   pleine mutation (17-18 ans) ou de post adolescents radicalisés (autour de la trentaine ).De migrants, réfugiés, en pleine détresse ou d’immigrés de la deuxième génération ,en échec d’intégration.

Toujours la constante étant la crise identitaire, source de toutes les résiliences et de tous les risques de pathologie. Avec l’amplification que procurent aujourd’hui les médias, qui transforment tout fait divers, en évènement planétaire, alimentant la tentation narcissique, du pouvoir de vie et de mort et de la toute puissance quasi virtuelle (syndrome Pokémon Go). Un monde devant lequel, nous semblons de plus en plus impuissants.

Et bien sûr face à cela, des politiciens débordés, désemparés ou opportunistes, tentant de rationaliser ou de reprendre le contrôle de situations qui leur échappent. Comme si face à un excès, il fallait pour contrebalancer, faire également preuve d’excès. Sans plus  savoir fixer la limite, de ce qui est permis et de ce qui ne l’est pas.

La semaine passée, suite à l’attentat meurtrier de Nice (14 juillet) et au coup d’état avorté à Istanbul (15 juillet), La France a prolongé de six mois l’état d’urgence (créé à l’occasion de la guerre d’Algérie 1954-1962 et déclaré à nouveau, après les attentats du 13 novembre 2015) et la Turquie l’a déclaré (la première fois depuis 15 ans).

L’état d’urgence en France est une forme d’état d’exception, permettant aux autorités administratives de prendre des mesures, restreignant les libertés comme l’interdiction de la circulation ou la remise des armes.  Il dessaisit la justice de certaines de ses prérogatives .Contrairement à l’état de siège, il n’implique pas les forces armées. L’état d’urgence en Turquie précise selon l’article 15 de sa constitution que « l’exercice de droits fondamentaux et de libertés, peut être partiellement ou entièrement suspendu », « tant que les obligations en termes de loi internationale ne sont pas violées »Le conseil des ministres, sous la présidence du chef de l’état, peut « émettre des décrets ayant force de lois »ce n’est toutefois pas une imposition de loi martiale.

La différence entre les deux pays, c’est que dans le premier, les dirigeants s’accrochent à la démocratie et se méfient des dérives de l’autorité alors que dans le second, le seul et désormais quasi unique dirigeant, recherche à instaurer et à renforcer, un pouvoir radical et à limiter à son propre profit, les libertés individuelles .Pourtant les dirigeants en France se font huer et le nouveau sultan d’Istanbul se fait acclamer.

Dans le premier cas, l’état d’urgence est déclaré presque par défaut et dans le deuxième, autant par opportunisme que par nécessité. En France l’unité nationale a volé en éclats et en Turquie l’idéologie dominante et le nationalisme se sont imposés. Comme si en France le nationalisme est, l’autre ennemi caché et en Turquie, ce même nationalisme est, l’issue et le remède. Pourtant l’auteur de l’attentat de Nice a choisi à dessin, le jour de la fête nationale et a pu effacer, de manière sanglante, les célébrations du jour, y compris le défilé militaire, le discours présidentiel et le feu d’artifice du 14 juillet.

La Turquie continue à réagir comme un pays patriarcal, partagé entre une référence au Père- militaire  de la nation,  moderne et laïque (Atatürk) et la référence au Père- sultan, nouveau  commandeur des croyants (Erdogan).La France continue à réagir comme une démocratie, qui a perdu son lien  à l’image du Père référent (il manque depuis De Gaulle et peut être pour la gauche  Mitterrand).

Au même moment, aux Etats-Unis, le candidat Trump déploie sans nulle inhibition, le discours nationaliste alors que le président en exercice Obama se contente, depuis plusieurs années déjà, d’accourir pour  assister avec compassion, aux cérémonies de commémoration et d’hommage aux victimes. On croirait la reine ou le roi d’une monarchie constitutionnelle. Même si elles ne sont pas reliées, les tueries d’Orlando, de Dallas et de Bâton rouge sont également culturelles  car elles empruntent, d’autres paramètres identitaires (les conflits culturels aux Etats unis, sont plutôt à connotation raciale ou de mœurs alors qu’en Europe, ils sont plutôt religieux ou de mœurs).L’Occident dans son ensemble, met en avant les mœurs libérales, basées sur le caractère quasi sacré, des libertés individuelles

D’une manière générale, un démocrate va tout faire, pour éviter le conflit et un autoritaire, va le rechercher ou le provoquer (du moins verbalement), pour asseoir son autorité. Face à une menace extérieure ou intérieure, on ne saura jamais s’il est préférable d’affronter immédiatement, pour en venir à bout ou de tempérer et de gagner du temps, pour épargner des vies et attendre des temps plus apaisés. Faire la colombe ou faire le faucon .Les peuples sont tellement versatiles que parfois, il faut les flatter et parfois, les soumettre.

Les démocraties européennes ont été piégées, par toutes les guerres qui ont déferlé sur l’Europe, qu’elles préfèrent nier, leur appartenance nationale ou la vivre uniquement, sur le terrain du ballon rond. Comme si leur projet collectif n’était pas assez  important car en s’affirmant, il deviendrait belliqueux et  suspect. Alors qu’aux Etats –unis, ce projet demeure légitime et prioritaire. Auprès de Donald Trump, Jean Marie Le Pen paraît avec ses provocations, un véritable amateur et  enfant de chœur et Marine, un summum d’écoute bienveillante et de démocratie humaniste. La question de l’appartenance collective reste posée :

 Quel est le groupe auquel on voudrait appartenir et dont on se revendique (paramètres d’Hérodote :race, religion, langue, mœurs) ?Combien sommes nous disposés à donner de notre temps et de nos vies pour la survie de ce groupe ?Est ce que l’appartenance au groupe est salutaire ou suicidaire ?Est ce que la résurgence du système patriarcal (militaire, monarchique ou théocratique)est une garantie ou une menace ?Est ce que la démocratie reste opérationnelle,  en période de troubles graves à l’ordre public(coup d’état ou attentat) ?Comment concilier un pouvoir horizontal (démocratie qui peut aller jusqu’au désordre ) et un pouvoir vertical(système patriarcal qui peut aller jusqu’à la dictature) ?

En une semaine, les cadres à Nice et à Istanbul ont sauté mais les solutions n’ont pas été les mêmes car il s’agit de deux régimes politiques différents. Dans l’un, deux à trois interpellations à peine et une  recherche désespérée de complices hypothétiques  et dans l’autre dissolution de plus de 2000 établissements privés, purge de 60 000 personnes et prolongement de la garde à vue de 4 à 30 jours pour plus de 13 000 personnes : militaires, étudiants, juges, journalistes…. Il est clair que les cultures politiques, les pratiques et les structures sociales ne sont pas les mêmes.

 En Syrie, le dictateur s’accroche férocement  au pouvoir alors qu’on est à plus de 300 000 morts et plus de 12 millions de déplacés (8 millions à l’intérieur du pays et 4 millions à l’extérieur) .Et de plus pour gagner du temps, il prétend passer pour un démocrate, dernier rempart contre les terroristes, ce qui est hélas souvent le cas, de tous les dictateurs.

Le plus difficile c’est de reconnaître, que les frontières matérielles et culturelles subsistent et que nous ne parvenons toujours pas, à les organiser, les rationaliser ou les dépasser.

Photo: thierry ehrmann Flickr 

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Avocat à la cour, écrivain libanais, professeur universitaire, attaché culturel à la délégation du Liban auprès de l’UNESCO (depuis 1990) a représenté le Liban à de multiples conférences de l’UNESCO (décennie mondiale du développement culturel-patrimoine mondial