
L’Iran a remporté une victoire stratégique, mais cette victoire reste fragile. Après la guerre déclenchée par les États-Unis et Israël, Téhéran n’a pas seulement survécu. Il a transformé le détroit d’Ormuz en instrument central de sa dissuasion. Cette réalité change l’équilibre régional. Elle expose aussi la République islamique à une tentation dangereuse : confondre avantage tactique et paix durable.
Dans une analyse publiée par Foreign Affairs, Nate Swanson résume ce paradoxe en une formule nette : l’Iran a gagné la guerre, mais pourrait perdre la paix. L’ancien responsable du dossier iranien au Conseil de sécurité nationale américain estime que Téhéran dispose désormais d’un levier plus puissant que son arsenal abîmé par les frappes : sa capacité à fermer, contrôler ou monnayer le passage par Ormuz. Cette lecture rejoint une inquiétude plus large, partagée par les marchés de l’énergie, les capitales du Golfe et plusieurs chancelleries occidentales.
Le détroit d’Ormuz n’est pas une simple route maritime. Il concentre une part décisive des flux mondiaux d’hydrocarbures. Sa fermeture durant la guerre a rappelé que la sécurité énergétique mondiale dépend encore d’un passage étroit entre l’Iran, Oman et les monarchies du Golfe. Le directeur de l’Agence internationale de l’énergie a appelé à une réouverture sans condition, soulignant que la fermeture avait perturbé plus de 14 millions de barils par jour de production ou de flux pétroliers régionaux. Ce chiffre a suffi à donner à Téhéran un poids diplomatique nouveau.
Une victoire iranienne fondée sur la survie
La victoire iranienne ne se mesure pas seulement en territoires conservés ou en infrastructures encore debout. Elle se mesure d’abord à la survie du régime. Avant le conflit, Téhéran semblait affaibli. L’économie restait étranglée par les sanctions. Les tensions sociales demeuraient fortes. Les capacités défensives avaient été partiellement réduites par les frappes et par l’usure des fronts régionaux. Les États-Unis et Israël pensaient probablement pouvoir transformer cette fragilité en capitulation stratégique.
Le résultat a été différent. Après quarante jours de guerre et deux mois de cessez-le-feu instable, l’État iranien reste en place. Ses institutions fonctionnent. Ses dirigeants négocient. Ses capacités de nuisance ont été reconnues par ses adversaires. Surtout, le conflit a montré qu’une attaque contre l’Iran pouvait se traduire par un coût mondial immédiat. C’est ce coût qui fonde la nouvelle dissuasion iranienne.
Le mémorandum d’Islamabad a consacré cette réalité. Le texte prévoit l’arrêt des opérations, la réouverture du détroit pendant une période de soixante jours et une séquence de négociations sur les points les plus difficiles. Il évoque le nucléaire, la levée des sanctions, la reprise des ventes de pétrole iranien et la sécurité maritime. Il ne règle pourtant aucun de ces sujets de manière définitive. Il suspend les conflits plus qu’il ne les résout.
Téhéran peut donc se croire en position de force. Les États-Unis doivent éviter un nouveau choc énergétique. Israël n’a pas obtenu l’effondrement de son adversaire. Les pays du Golfe veulent sortir de la vulnérabilité immédiate. L’Europe et l’Asie cherchent la stabilité des approvisionnements. Dans cette configuration, l’Iran peut penser que le temps joue pour lui. C’est précisément là que commence le risque.
Ormuz, une arme économique à double tranchant
Le détroit d’Ormuz est devenu l’actif stratégique principal de l’Iran. La formule attribuée au secrétaire d’État américain Marco Rubio, qui l’aurait qualifié d’« arme nucléaire économique » de Téhéran, dit bien la portée du choc. L’Iran n’a pas besoin d’utiliser une arme nucléaire pour imposer un coût mondial. Il lui suffit de menacer la route par laquelle transitent les cargaisons d’énergie du Golfe.
Cette dissuasion fonctionne tant qu’elle reste exceptionnelle. La menace de fermeture protège l’Iran parce qu’elle rend une nouvelle guerre trop coûteuse pour les marchés, les alliés des États-Unis et les consommateurs asiatiques. Mais si Téhéran transforme cette menace en système permanent de contrôle, de péage ou de restrictions, il risque d’en réduire la valeur. Une arme utilisée trop souvent perd son effet de sidération. Elle pousse aussi les autres acteurs à s’organiser contre elle.
C’est le cœur de l’argument de Foreign Affairs. L’Iran peut utiliser Ormuz comme garantie de sécurité ou comme source de revenus. Il lui sera difficile de faire les deux durablement. S’il exige des droits de passage, des autorisations préalables ou des redevances environnementales imposées par une autorité dominée par ses forces de sécurité, il suscitera une coalition de refus. Les compagnies maritimes, les assureurs, les banques et les États importateurs ne peuvent pas dépendre d’un organisme lié aux Gardiens de la révolution sans s’exposer à des sanctions ou à des risques juridiques.
Le mécanisme évoqué par Téhéran, présenté comme une autorité du détroit du Golfe persique, illustre ce danger. Selon l’analyse américaine, l’Iran chercherait à encadrer le passage, à élargir unilatéralement sa zone maritime et à imposer des conditions nouvelles aux navires commerciaux ou militaires. Une telle évolution serait perçue à Washington, à Bruxelles, à Riyad, à Abou Dhabi, à New Delhi, à Tokyo et à Pékin comme une rupture durable du statut d’Ormuz.
La tentation du péage peut isoler Téhéran
L’idée d’un péage maritime peut sembler rationnelle à court terme. L’Iran sort de la guerre avec des dégâts économiques lourds. Il doit reconstruire, stabiliser sa monnaie, financer ses importations et montrer à sa population que les sacrifices ont produit un gain tangible. Faire payer le passage par Ormuz permettrait de transformer une victoire stratégique en recette budgétaire. Ce serait aussi un message de prestige : l’Iran ne serait plus seulement un pays sanctionné, mais le gardien incontournable d’une artère mondiale.
Mais cette logique peut se retourner contre lui. Les entreprises occidentales hésiteraient à payer une entité sanctionnée par les États-Unis. Plusieurs pays alliés de Washington pourraient interdire ou décourager tout paiement. Les assureurs augmenteraient leurs primes. Les armateurs répercuteraient le risque sur les coûts de transport. Les importateurs asiatiques demanderaient des garanties. Les marchés pétroliers resteraient nerveux. L’Iran obtiendrait peut-être des revenus limités, mais au prix d’une instabilité permanente.
Cette instabilité accélérerait les stratégies de contournement. Les monarchies du Golfe ont déjà développé des oléoducs, des terminaux et des capacités de stockage hors du détroit. Les Émirats disposent de l’axe Habshan-Fujairah. L’Arabie saoudite peut renforcer ses routes vers la mer Rouge. Oman peut gagner en importance logistique. Des projets plus coûteux, longtemps jugés secondaires, deviendraient prioritaires. Plus l’Iran rend Ormuz imprévisible, plus il réduit la dépendance future de ses voisins à son levier.
La même logique vaut pour les puissances extérieures. Les États-Unis et la France disposent de bases navales dans le Golfe. Les empêcher de circuler librement reviendrait à tester directement leur crédibilité militaire. L’Iran pourrait vouloir limiter la présence militaire occidentale près de ses côtes. Il prendrait alors le risque de créer le consensus qu’il veut éviter : une coalition décidée à rouvrir le détroit par la force ou à contenir durablement son influence maritime.
Le mémorandum d’Islamabad laisse les problèmes ouverts
L’accord intérimaire donne soixante jours aux négociateurs. Ce délai paraît court au regard de la complexité des dossiers. Le nucléaire iranien reste au centre du débat. Téhéran réaffirme qu’il ne veut pas l’arme nucléaire, mais la question des stocks d’uranium hautement enrichi, de l’enrichissement futur, de la surveillance internationale et du rôle de l’Agence internationale de l’énergie atomique demeure sensible. Aucun mécanisme crédible ne peut être improvisé en quelques semaines.
La levée des sanctions est tout aussi difficile. Le dispositif américain accumule des couches juridiques depuis des années. Certaines sanctions relèvent du nucléaire. D’autres du terrorisme, des missiles, des droits humains ou des Gardiens de la révolution. Les défaire exige des décisions politiques, des exemptions du Trésor, des garanties bancaires et parfois un soutien du Congrès. Même si la Maison Blanche veut avancer vite, les entreprises attendront des preuves solides avant de revenir en Iran.
La confiance manque aussi du côté iranien. Téhéran garde le souvenir du retrait américain de l’accord nucléaire de 2015. Les dirigeants iraniens savent qu’un président américain peut signer un compromis, puis qu’une administration suivante peut le défaire. Après une guerre directe, la méfiance est encore plus forte. Les concessions nucléaires irréversibles seront donc difficiles à obtenir si les bénéfices économiques restent incertains.
Israël constitue un autre facteur d’instabilité. Le gouvernement israélien peut chercher à limiter, retarder ou délégitimer un accord qui renforcerait Téhéran. Il dispose de relais politiques à Washington, d’une capacité militaire autonome et d’une forte influence sur le débat sécuritaire américain. Si l’accord final paraît trop favorable à l’Iran, Israël pourrait choisir la pression, la dénonciation ou l’action clandestine.
Le Liban, premier terrain de vérification
Le Liban se trouve directement lié à cette séquence. Le mémorandum mentionne l’arrêt des opérations sur tous les fronts, y compris au Liban, et la garantie de la souveraineté libanaise. Cette mention transforme le Sud-Liban en test concret. Si les frappes israéliennes continuent, si des positions israéliennes restent en territoire libanais ou si la zone frontalière demeure militarisée, Téhéran pourra affirmer que Washington ne respecte pas l’esprit de l’accord.
Pour l’Iran, le front libanais offre un levier diplomatique. Le Hezbollah peut être présenté comme une force répondant à l’occupation ou aux violations israéliennes. Cela permet à Téhéran de maintenir une pression indirecte sans relancer une guerre frontale. Mais cette carte comporte aussi un risque. Si l’Iran encourage ses alliés à exploiter trop fortement la victoire politique, il donnera à Israël des arguments pour reprendre l’escalade.
Le Liban paierait alors le prix d’une paix mal consolidée. Les villages du Sud ont besoin de reconstruction, de retour des déplacés, de sécurité quotidienne et de reprise des services. Ils n’ont pas besoin d’une compétition de prestige entre puissances régionales. Une stabilisation réelle suppose le retrait israélien, le déploiement de l’armée libanaise, l’arrêt des frappes et un mécanisme clair de surveillance. Sans cela, le cessez-le-feu restera une pause armée.
Téhéran doit donc décider s’il veut utiliser le Liban comme preuve de sa victoire ou comme preuve de sa responsabilité. La première option nourrit la confrontation. La seconde peut renforcer son statut régional sans provoquer immédiatement une nouvelle guerre.
Les pays du Golfe face à une nouvelle dépendance
Les monarchies du Golfe observent la séquence avec inquiétude. Elles n’ont pas voulu cette guerre, mais elles en ont subi les effets économiques et sécuritaires. Les Émirats arabes unis, le Qatar, Bahreïn, l’Arabie saoudite et Oman savent que leur prospérité dépend de routes maritimes ouvertes, de ports fonctionnels, de marchés énergétiques prévisibles et d’une relation minimale avec l’Iran.
Un Ormuz contrôlé par Téhéran selon des règles nouvelles changerait leur calcul. Les Émirats, déjà exposés par leur rôle de hub financier et commercial, redouteraient une hausse durable des primes de risque. Le Qatar, grand exportateur de gaz naturel liquéfié, dépend étroitement du passage. Bahreïn accueille une présence militaire américaine et se trouve dans une position politique délicate. Oman, en bordure du détroit, pourrait être sollicité pour cogérer un mécanisme maritime, mais il devrait éviter d’apparaître comme le garant d’un dispositif iranien contesté.
L’Arabie saoudite chercherait probablement à accélérer ses routes alternatives et ses infrastructures de la mer Rouge. Cette stratégie prend du temps. Elle coûte cher. Elle ne remplace pas immédiatement Ormuz. Mais elle devient plus attractive si l’Iran donne le sentiment qu’il veut transformer le détroit en instrument de rente.
La Chine et l’Inde auront aussi un rôle décisif. Elles importent une part importante de l’énergie du Golfe. Elles entretiennent des relations avec l’Iran, mais elles ne veulent pas d’un détroit instable. Si Téhéran impose des frais ou des restrictions trop lourdes, Pékin et New Delhi pourraient exercer une pression discrète. L’Iran a besoin de ces acheteurs. Il ne peut pas se permettre de les inquiéter durablement.
Une paix durable exige de la retenue
La grande question est celle de la retenue. Les États-Unis et Israël ont surestimé leur avantage en lançant ou en élargissant la guerre. Ils pensaient probablement pouvoir imposer à l’Iran une capitulation plus profonde. Ils se retrouvent avec un adversaire intact, une dissuasion iranienne renforcée et un accord intérimaire qui reporte les sujets essentiels. Téhéran pourrait commettre la même erreur en sens inverse.
Une victoire peut aveugler. Elle pousse à tester les limites, à réclamer davantage, à humilier l’adversaire ou à transformer un levier temporaire en droit permanent. L’Iran doit résister à cette tentation. La réouverture complète et sans péage d’Ormuz ne serait pas une concession gratuite. Elle préserverait le levier iranien pour les crises futures. Elle rassurerait les marchés. Elle réduirait le risque de coalition hostile. Elle offrirait à Téhéran un argument de responsabilité.
En revanche, un détroit soumis à des frais, à des autorisations politiques ou à des restrictions militaires durables maintiendrait la région dans une instabilité chronique. Il donnerait aux faucons américains et israéliens une cause mobilisatrice. Il justifierait de nouvelles sanctions. Il pousserait les voisins du Golfe à investir massivement dans le contournement. Il pourrait même rendre une future guerre moins coûteuse pour les adversaires de l’Iran, si ceux-ci parviennent à réduire leur dépendance au détroit.
La République islamique a donc devant elle un choix stratégique. Elle peut convertir sa survie en normalisation relative, en allégement des sanctions et en réintégration prudente dans les échanges énergétiques. Ou elle peut chercher à maximiser immédiatement les gains de sa victoire, au risque de refermer la fenêtre diplomatique. Dans le premier cas, elle consolide sa dissuasion. Dans le second, elle provoque la prochaine crise.
Le vrai test commence après la victoire
La paix qui s’ouvre n’est pas une paix installée. C’est une compétition autour de l’après-guerre. Les soixante jours prévus par le mémorandum seront dominés par trois dossiers : Ormuz, le nucléaire et les fronts régionaux. Chacun peut faire échouer l’ensemble. Ormuz est le plus urgent, car il touche les marchés au quotidien. Le nucléaire est le plus sensible, car il structure la méfiance occidentale. Le Liban et les autres fronts sont les plus explosifs, car ils peuvent rallumer la guerre par incident.
L’Iran a gagné une chose essentielle : il a prouvé que son effondrement ne pouvait pas être imposé sans coût majeur. Mais il n’a pas encore gagné la stabilité, la reconstruction économique, la levée durable des sanctions, la confiance régionale ni l’apaisement intérieur. Ces gains ne viendront pas d’un péage à Ormuz. Ils viendront d’un équilibre entre fermeté et prudence.
La leçon de cette séquence vaut aussi pour Washington. La guerre n’a pas produit la sécurité promise. Elle a déplacé le centre du rapport de force vers le détroit d’Ormuz. Elle a offert à l’Iran un argument de dissuasion plus immédiat que le nucléaire. Si les États-Unis veulent éviter de répéter leur erreur, ils devront négocier avec patience, garantir les bénéfices économiques promis et obtenir des mécanismes vérifiables, plutôt que chercher une nouvelle démonstration de force.
Le plus difficile commence donc maintenant. Les navires doivent passer. Les sanctions doivent être clarifiées. L’Agence internationale de l’énergie atomique doit retrouver un accès crédible. Le Liban doit sortir du statut de front secondaire. Les monarchies du Golfe doivent être rassurées. Et Téhéran doit comprendre que sa meilleure arme est peut-être celle qu’il n’utilise pas.
Références et liens
- Foreign Affairs, Nate Swanson, « Iran Won the War but May Lose the Peace », 18 juin 2026.
https://www.foreignaffairs.com/iran/iran-won-war-may-lose-peace - Reuters, « IEA’s Birol says Strait of Hormuz must reopen without conditions », 18 juin 2026.
https://www.reuters.com/world/middle-east/ieas-birol-says-strait-hormuz-must-reopen-without-conditions-2026-06-18/ - Reuters, « The 14-point U.S.-Iran pact as read by U.S. official », 17 juin 2026.
https://www.reuters.com/world/middle-east/14-point-draft-us-iran-deal-2026-06-17/ - Axios, signature anticipée de l’accord entre les États-Unis et l’Iran, 17 juin 2026.
https://www.axios.com/2026/06/17/iran-deal-signing-text-release - Le Monde, analyse sur la position renforcée de l’Iran après le cessez-le-feu avec les États-Unis, 18 juin 2026.
https://www.lemonde.fr/en/opinion/article/2026/06/18/iran-emerges-in-position-of-strength-after-ceasefire-signed-with-us_6754630_23.html
Retrouvez Libnanews sur mobile avec notifications et lecture rapide.

