
Le ministre des finances, Yassine Jaber, a reçu une délégation française à Beyrouth pour examiner les réformes économiques, la restructuration du secteur bancaire et les projets de connexion régionale. La réunion intervient dans un Liban encore marqué par l’effondrement financier de 2019, la perte d’accès aux dépôts, la faiblesse des services publics et les effets des tensions régionales. Elle place les réformes bancaires au centre du redressement, mais rappelle aussi que l’économie libanaise ne pourra attirer des investissements sans sécurité, transparence et capacité administrative.
Une rencontre qui dépasse la coopération bilatérale
La visite de la délégation française au ministère des finances ne se limite pas à un échange technique entre deux administrations. Elle s’inscrit dans une séquence où le Liban tente de rétablir un minimum de crédibilité économique après plusieurs années de crise. Le pays a connu un défaut souverain, une chute durable de sa monnaie, un blocage bancaire et une forte dégradation du pouvoir d’achat. Cette situation a bouleversé le rapport des Libanais à l’État, aux banques et aux partenaires internationaux.
Le ministre Yassine Jaber a reçu Fanny La Barthe, directrice adjointe des relations économiques au ministère français des finances. Le chef du service économique régional, François Sporrer, et l’attachée économique et financière, Kenza Ouzzani, faisaient aussi partie de la délégation. Côté libanais, le directeur des finances publiques, Georges Maaraoui, et deux conseillères du ministre ont participé à l’entretien. Cette composition indique une discussion orientée vers l’exécution des réformes, et pas seulement vers l’affichage diplomatique.
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La réunion a porté sur trois axes liés. Le premier concerne le secteur bancaire, dont la restructuration reste la condition principale du retour à une économie normale. Le deuxième touche à la négociation avec le Fonds monétaire international et au cadre budgétaire. Le troisième vise la modernisation de l’administration, des frontières et des infrastructures logistiques. Ces trois dossiers forment aujourd’hui le socle d’une éventuelle reprise, mais chacun d’eux se heurte à des résistances politiques, techniques et sociales.
Réformes bancaires : une urgence encore inachevée
Les réformes bancaires dominent le débat économique libanais depuis le début de la crise. Elles restent pourtant incomplètes. Le blocage vient d’un point central : la reconnaissance et la répartition des pertes. Depuis 2019, les déposants ne peuvent plus accéder librement à leurs comptes en devises. Les retraits ont été encadrés par des règles variables, souvent décidées par les banques elles-mêmes. Cette situation a créé une fracture profonde entre les établissements financiers, les épargnants et l’État.
Le secteur bancaire ne joue donc plus son rôle habituel. Il ne finance pas correctement les entreprises. Il ne soutient plus l’investissement productif. Il n’offre plus aux ménages la sécurité qui fondait jadis l’attractivité du Liban financier. Une partie de l’économie s’est déplacée vers les paiements en espèces, les circuits informels et les transferts extérieurs. Cette adaptation a permis à certaines activités de survivre, mais elle ne remplace pas un système financier sain.
Le projet de restructuration bancaire doit répondre à cette rupture. Il doit déterminer quelles banques peuvent être maintenues, lesquelles doivent être réorganisées et comment les pertes doivent être traitées. Il doit aussi protéger les petits déposants autant que possible, sans faire peser une charge irréaliste sur les finances publiques. C’est l’équilibre le plus difficile. L’État est endetté. La Banque du Liban porte une part majeure du déséquilibre. Les banques contestent une partie des responsabilités. Les déposants, eux, demandent la restitution de leur argent.
Yassine Jaber a présenté la remise en ordre du secteur comme une priorité nationale. Ce choix répond à une nécessité simple. Aucun investisseur sérieux ne peut engager des fonds importants dans un pays où le système bancaire reste paralysé. Aucun programme international ne peut avancer durablement si les pertes ne sont pas clarifiées. Les réformes bancaires ne sont donc pas un dossier sectoriel. Elles conditionnent tout le reste : crédit, monnaie, dette, commerce, fiscalité et investissement.
Le Liban face à une crise économique devenue sociale
Pour comprendre la portée de cette réunion, il faut replacer le dossier bancaire dans la situation actuelle du Liban. La crise n’est plus seulement financière. Elle est devenue sociale, administrative et institutionnelle. La dévaluation de la livre a réduit les salaires réels. Les ménages ont dû modifier leurs dépenses. Les services publics ont perdu en qualité. L’école, la santé, l’électricité, l’eau et les transports ont subi les effets cumulés du manque de financement, du départ de compétences et de la baisse des recettes publiques.
Les indicateurs récents montrent une reprise partielle, mais fragile. Après plusieurs années de contraction, l’économie a enregistré un rebond en 2025, porté par le tourisme, la consommation et un début de stabilisation macroéconomique. Cette amélioration ne suffit pas à effacer les dégâts accumulés. Le produit intérieur brut reste inférieur à son niveau d’avant-crise. Le pouvoir d’achat demeure très inégal. Les ménages qui reçoivent des devises de l’étranger résistent mieux que ceux qui dépendent de revenus locaux.
Le marché du travail illustre cette fracture. Le chômage reste élevé, en particulier chez les jeunes. Beaucoup de diplômés cherchent encore à partir. Les administrations et les entreprises peinent à retenir des profils techniques. Cette fuite des compétences affaiblit la capacité du pays à appliquer les réformes qu’il annonce. Le Liban dispose toujours d’un capital humain important, mais ce capital se disperse. Il devient plus difficile à mobiliser dans les institutions publiques.
La pauvreté et la vulnérabilité pèsent aussi sur le redressement. Une partie importante de la population vit avec des revenus instables. Les aides sociales, les transferts familiaux et les activités informelles jouent un rôle d’amortisseur. Mais ils ne créent pas une base solide pour la reprise. Dans ce contexte, les réformes exigées par les partenaires étrangers doivent être accompagnées de mesures sociales. Sans protection minimale, l’ajustement risque d’aggraver la défiance.
Le FMI comme cadre, pas comme solution unique
La réunion a aussi abordé les discussions avec le Fonds monétaire international. Ce dossier reste central, car un programme avec le Fonds servirait de signal aux bailleurs, aux marchés et aux investisseurs. Il offrirait un cadre de suivi, des objectifs mesurables et une discipline budgétaire. Mais il ne remplacerait pas les choix politiques libanais. Le FMI peut exiger des réformes. Il ne peut pas les faire voter, ni les appliquer à la place des institutions nationales.
Les discussions récentes avec les autorités libanaises portent notamment sur la restructuration bancaire, la soutenabilité de la dette, la stratégie budgétaire à moyen terme et la gouvernance financière. Le Fonds insiste aussi sur la protection des petits déposants et sur la limitation du recours aux ressources publiques pour combler les pertes bancaires. Ces exigences traduisent une inquiétude : faire payer l’ensemble de la société sans modifier les pratiques qui ont conduit à la crise prolongerait le problème.
Le Liban a déjà adopté certaines mesures de transparence, notamment autour du secret bancaire. Ces avancées restent importantes. Elles doivent permettre aux autorités de mieux accéder aux informations bancaires et de vérifier certains transferts. Mais elles ne suffisent pas. La loi de restructuration, la loi sur la répartition des pertes et les mécanismes de résolution bancaire doivent former un ensemble cohérent. Si un seul morceau manque, le système restera fragile.
Le gouvernement doit donc montrer qu’il peut passer de l’intention à l’exécution. Cette étape sera observée de près par la France, les institutions financières internationales et les autres partenaires du Liban. Les promesses de réforme ne manquent pas depuis 2019. Ce qui manque, c’est la capacité de trancher les conflits d’intérêts, de publier des chiffres clairs et de définir un calendrier crédible. La confiance ne reviendra pas par déclaration. Elle reviendra par des décisions vérifiables.
Pourquoi la France suit le dossier de près
La présence française dans ce dossier répond à plusieurs logiques. La première est historique et politique. Paris entretient depuis longtemps des liens étroits avec Beyrouth. La seconde est économique. Une stabilisation du Liban peut ouvrir des perspectives dans les infrastructures, l’énergie, les services publics, la logistique et le numérique. La troisième est régionale. La France considère la stabilité du Liban comme un élément important de l’équilibre au Levant.
L’entretien avec Yassine Jaber s’inscrit donc dans une diplomatie économique active. La France ne peut pas financer seule le redressement libanais. Elle ne peut pas non plus compenser l’absence d’accord interne. Elle peut toutefois appuyer des projets, fournir de l’expertise, accompagner l’administration et encourager la coordination avec les institutions internationales. Cette aide technique compte dans un pays où les services de l’État ont été affaiblis par la crise.
Le soutien français peut aussi faciliter la préparation de projets bancables. Dans les infrastructures, un projet ne suffit pas à attirer des capitaux. Il faut des études, un cadre légal, une gouvernance, des garanties et une capacité de suivi. Le Liban a souvent annoncé des plans ambitieux sans les transformer en chantiers exécutés. La coopération technique peut réduire cet écart entre annonce et réalisation.
Mais la relation franco-libanaise se heurte à une limite évidente. Les partenaires étrangers demandent des actes. Ils veulent savoir qui assumera les pertes bancaires, comment l’État améliorera ses recettes, comment les frontières seront contrôlées et comment les projets seront protégés. L’appui extérieur peut accompagner un mouvement. Il ne peut pas remplacer la décision politique libanaise.
Réinventer le rôle régional du Liban
Le ministre des finances a aussi présenté une vision plus large : faire du Liban un corridor commercial régional. Cette idée s’appuie sur la géographie du pays. Le Liban dispose d’une façade maritime, d’un port principal à Beyrouth, d’un port à Tripoli et d’un accès potentiel vers les marchés voisins. Sa position pourrait lui permettre de servir de plateforme logistique entre l’est de la Méditerranée et le monde arabe.
Cette ambition n’est pas nouvelle. Elle renvoie à une fonction historique du Liban comme pays de services, de commerce et d’intermédiation. Mais la crise a affaibli cette fonction. Les infrastructures ont vieilli. Les postes-frontières ont besoin d’équipements modernes. Les procédures administratives restent lourdes. Les coûts de transport peuvent réduire la compétitivité des entreprises. Les tensions régionales compliquent les flux de marchandises.
Les discussions ont évoqué des réseaux ferroviaires, des pipelines, le développement des passages frontaliers et la modernisation de la chaîne logistique. Ces projets peuvent réduire les délais de transport et améliorer l’intégration commerciale. Mais ils demandent des conditions strictes : sécurité, financements, coordination avec les pays voisins, transparence des marchés et stabilité réglementaire. Sans ces conditions, les grands projets risquent de rester des annonces.
Le rail illustre bien cette difficulté. Le Liban ne dispose plus d’un réseau ferroviaire opérationnel. Le remettre en service supposerait des investissements lourds et une vision à long terme. Les pipelines posent d’autres défis, liés à l’énergie, à la sécurité et aux accords régionaux. Les passages frontaliers, en revanche, peuvent produire des effets plus rapides si les contrôles sont modernisés et si les procédures sont simplifiées. Le gouvernement devra donc hiérarchiser les priorités.
Ports, frontières et transparence des contrôles
La réunion a accordé une place particulière aux systèmes de scan au port de Beyrouth. Ce dossier paraît technique, mais il touche à des enjeux majeurs. Le port reste un nœud économique essentiel. La fluidité des contrôles, la sécurité des cargaisons et la transparence douanière influencent directement les recettes publiques et la confiance des opérateurs privés. Un camion inspecté rapidement, avec des procédures claires, coûte moins cher à l’importateur et réduit les risques de fraude.
L’activation de scanners vise à soumettre davantage de camions à un contrôle systématique. Elle doit permettre de mieux cibler les cargaisons suspectes et de réduire les inspections arbitraires. Elle peut aussi améliorer la collecte des droits et taxes, dans un État qui cherche à reconstruire ses recettes. Mais la technologie ne suffit pas. Il faut des agents formés, une maintenance régulière, des protocoles précis et une traçabilité des décisions.
Les postes-frontières répondent à la même logique. Ils ne sont pas seulement des points de passage. Ils sont des instruments de politique économique et de souveraineté. S’ils fonctionnent mal, les délais augmentent, les coûts montent et les trafics prospèrent. S’ils fonctionnent mieux, le commerce légal devient plus attractif et l’État reprend une partie du contrôle sur les flux. Le lien entre réforme économique et sécurité apparaît ici de manière concrète.
La modernisation logistique peut donc produire un double effet. Elle peut soutenir la croissance en facilitant les échanges. Elle peut aussi renforcer l’autorité publique en réduisant les zones grises. Pour le Liban, ce double enjeu est essentiel. Le pays doit prouver qu’il peut redevenir une plateforme fiable, pas seulement une économie de survie soutenue par les transferts de sa diaspora.
Une administration à reconstruire
La transformation numérique a constitué un autre volet de l’entretien. Les participants ont évoqué le centre de données moderne établi avec l’appui du Lebanon Financing Facility. Ce projet s’inscrit dans une stratégie de numérisation de l’administration publique. Il peut soutenir des services fiscaux, douaniers et administratifs plus efficaces. Il peut aussi améliorer la protection des données et la continuité des services.
La numérisation peut réduire la corruption de contact, raccourcir les délais et rendre les procédures plus lisibles. Elle peut aider les citoyens à accéder à certains services sans passer par des circuits informels. Elle peut aussi fournir à l’État des données plus fiables pour piloter les politiques publiques. Mais elle exige une gouvernance solide. Des systèmes numériques mal conçus peuvent reproduire les lenteurs existantes ou créer de nouvelles vulnérabilités.
Le défi humain reste central. Les administrations libanaises ont perdu des compétences. Les salaires publics ont été fortement dévalorisés par la crise. Les spécialistes informatiques, financiers et juridiques sont difficiles à retenir. Or les réformes nécessitent précisément ces profils. Une loi bancaire, un système de scan, un centre de données ou une stratégie budgétaire ne fonctionnent pas sans équipes capables de les gérer au quotidien.
Le Liban doit donc reconstruire sa capacité administrative. Cette reconstruction passe par la formation, la stabilité des équipes et la protection des fonctions clés. Elle suppose aussi une meilleure coordination entre ministères, Banque du Liban, douanes, organismes de contrôle et partenaires internationaux. C’est un chantier moins visible que les grands projets d’infrastructure, mais il conditionne leur réussite.
La sécurité, condition du retour des capitaux
Yassine Jaber et la délégation française ont insisté sur la stabilité sécuritaire. Ce point n’est pas accessoire. Les investisseurs évaluent le risque politique, le risque juridique et le risque physique. Au Liban, les tensions régionales, les épisodes de violence et l’incertitude institutionnelle pèsent sur ces trois niveaux. Un projet peut être rentable sur le papier, mais rester bloqué si le contexte sécuritaire paraît trop instable.
La sécurité concerne aussi les infrastructures. Un port, un passage frontalier, un centre de données, une voie ferrée ou un pipeline doivent fonctionner dans la durée. Les financements de ce type exigent des garanties. Les assureurs, les banques, les entreprises et les bailleurs veulent une visibilité. Ils veulent savoir si les sites seront protégés, si les contrats seront appliqués et si l’État pourra assurer la continuité des services.
Le lien entre sécurité et économie apparaît donc au cœur de la réunion. Le Liban peut adopter des lois, négocier avec le FMI et recevoir une assistance technique. Mais il devra aussi convaincre que ses institutions peuvent protéger les investissements. Cette condition vaut pour les capitaux étrangers, mais aussi pour les investisseurs libanais. Beaucoup d’entre eux disposent de ressources et de réseaux. Ils attendent des signaux clairs avant de réengager des fonds dans le pays.
La stabilité ne signifie pas l’absence totale de risque. Aucun pays de la région n’en est exempt. Elle signifie plutôt un cadre prévisible, une autorité publique capable d’agir et une réduction des menaces qui bloquent les projets. C’est cette prévisibilité que le Liban devra reconstruire s’il veut redevenir une destination d’investissement.
Les chantiers immédiats
La réunion avec la délégation française met en évidence une feuille de route implicite. Le premier chantier reste la clarification bancaire. Le gouvernement doit avancer sur la restructuration, la protection des petits déposants et la répartition des pertes. Le deuxième chantier concerne la négociation avec le FMI. Il exige un cadre budgétaire crédible et des réformes financières cohérentes. Le troisième concerne les infrastructures commerciales, avec une priorité possible aux ports et aux frontières.
Le quatrième chantier porte sur l’administration. Les outils numériques, les centres de données et les systèmes de contrôle doivent devenir des instruments de réforme, et non des projets isolés. Le cinquième concerne la sécurité. Sans un environnement stable, les autres efforts produiront des résultats limités. Ces chantiers sont liés. Une réforme bancaire sans administration efficace restera fragile. Une infrastructure moderne sans sécurité attirera peu de capitaux. Une négociation internationale sans consensus interne restera vulnérable.
Le Liban traverse donc un moment où les annonces ne suffisent plus. Le pays dispose d’atouts : sa diaspora, sa position géographique, ses compétences, ses ports et sa capacité d’adaptation. Mais ces atouts ont besoin d’un cadre. La rencontre entre Yassine Jaber et la délégation française rappelle que le redressement ne viendra pas d’une mesure unique. Il dépendra d’une série d’avancées concrètes, suivies dans le temps, alors que les prochaines étapes législatives et administratives restent attendues à Beyrouth.


