Nous allons vers l’Est, le côté où les ombres s’étirent, à l’inverse du soleil couchant. Du sommet des Alpes, nous plongeons dans l’Adriatique, après avoir croisé le trajet d’Hannibal. Nous volons vers la Crète, cette île qui ferme la mer Egée comme une parenthèse et l’ouvre en même temps. Paisible et bucolique comme la Macédoine qu’on aurait mise à flot.

Sur la mer noire étale là-voilà qui s’étire comme un cheval de mer ou un long serpent, constellée de joyaux. Et notre avion se pose à Héraklion.

En ces temps anciens, Agénor, originaire d’Egypte et fils de Libye et de Poséidon, était le roi de Tyr. Du haut du mont Ida, le plus haut de l’île, Zeus fut saisi par la grâce de sa fille Europe. La suite on la connaît. Métamorphosé en taureau blanc pour l’approcher et la séduire, sitôt qu’elle l’enfourche, il l’emporte vers la Crète, où il a vu le jour. Il célèbre avec elle ses noces au pied d’un grand platane qui restera toujours vert. Parmi les trois garçons qu’elle met au monde, Minos, le roi légendaire. C’était comme si la Grèce avait fécondé l’Orient, dans ce lieu où l’alphabet était à ses balbutiements. Est-ce un hasard si fut érigé là le premier trône d’Europe ?

La mer danse à Lassithi, envoûtante et bleue, entre les murets blancs.

Comme l’archéologue Schliemann avant lui, Arthur Evans, fut de ceux-là qui laissent un nom à l’histoire. Par ses fouilles et son acharnement, il arracha à la terre une des civilisations les plus brillantes de la période préhellénique. Il l’appela minoenne, du nom du roi Minos. Par ses travaux, il donna corps au mythe, raconté par Homère. S’il alla pour certains un peu vite en besogne, cimentant et peignant, substituant aux troncs de cyprès inversés des colonnes, sans lui cette civilisation « aimable » serait peut-être inconnue. Il exhuma des fresques d’un raffinement exquis, d’une modernité troublante, de déesses aux cheveux bouclés et aux seins nus, de dauphins qui s’ébattent et puis celle du Saut au-dessus d’un taureau. Une peinture murale d’une grande pureté graphique qui représente un taureau immense, pour indiquer sa puissance. Trois personnes gravitent autour de lui, qui maitrisent l’art de la voltige, un sport alors rituel. On trouve en effet des cornes de taureaux sur tous les autels, de diverses compositions et de toutes les tailles. Pour passer à l’âge adulte, les adolescents se mesuraient à lui. Ils devaient prendre le taureau par les cornes d’où l’expression que l’on connaît. A ce jeu-là, les athéniens, moins rodés que les crétois, étaient plus vulnérables. Est-ce là l’origine du mythe du Minotaure ? Mi-homme, mi-taureau, il était le fils adultérin de Pasiphaé, la femme de Minos. Tous les neuf ans, Athènes, pour le nourrir, devait lui envoyer sept jeunes gens et sept jeunes filles. D’où la décision de Thésée, fils du roi Egée, de faire partie du convoi pour le combattre. Avec l’aide d’Ariane, sa complice, Thésée décapita le monstre après l’avoir surpris endormi, au fond d’un labyrinthe. Ce dernier était constellé de labrys, ces doubles haches dont il tire peut-être son nom. Représentées partout, en forme de papillons, on les trouvait aussi sur les autels, près des cornes et jamais bien loin des offrandes.