Le commandant de l’armée libanaise, le général Rodolphe Haykal, a vu sa visite prévue à Washington annulée ce mardi 18 novembre 2025, dans un contexte de tensions accrues entre Beyrouth et les États-Unis. Cette décision, communiquée directement à l’ambassade du Liban aux États-Unis, s’accompagne du report sine die d’une réception organisée en son honneur par la représentation diplomatique libanaise. L’annulation survient au lendemain d’un communiqué émis par l’armée libanaise condamnant les violations israéliennes de la souveraineté libanaise, à la suite d’une attaque israélienne contre des forces de la FINUL le dimanche 16 novembre. Des sénateurs américains, dont Joni Ernst et Lindsey Graham, ont publiquement dénoncé ce communiqué, l’accusant de cibler injustement Israël tout en ignorant le rôle du Hezbollah dans les instabilités régionales. Cette affaire met en lumière les fragilités persistantes des relations libano-américaines, marquées par des divergences sur la sécurité frontalière et l’application des résolutions onusiennes.
Le général Haykal, nommé à la tête de l’armée libanaise le 13 mars 2025 après l’élection de l’ancien commandant Joseph Aoun à la présidence de la République, devait rencontrer des responsables du Pentagone et du Département d’État pour discuter de l’aide militaire américaine au Liban. Cette aide, évaluée à plusieurs centaines de millions de dollars annuellement, vise à renforcer les capacités de l’armée libanaise dans un pays confronté à une crise économique profonde et à des défis sécuritaires multiples. Cependant, les événements récents ont précipité une remise en question de cet engagement, comme l’ont exprimé des figures influentes du Congrès américain. Le communiqué de l’armée libanaise, publié le 16 novembre, affirmait que les violations israéliennes « entravent l’achèvement du déploiement de l’armée dans le sud », une zone sensible où les forces libanaises coordonnent avec la FINUL pour appliquer la résolution 1701 du Conseil de sécurité des Nations unies.
Cette résolution, adoptée en 2006 à la suite de la guerre entre Israël et le Hezbollah, appelle à un cessez-le-feu permanent, au retrait des forces israéliennes au sud du Liban et au déploiement exclusif de l’armée libanaise et de la FINUL dans cette région. Près de vingt ans plus tard, son application reste incomplète, avec des accusations réciproques de violations. L’incident du 16 novembre, où des soldats israéliens ont ouvert le feu sur des casques bleus de la FINUL près d’une position israélienne en territoire libanais, illustre ces tensions persistantes. La FINUL, qui compte environ 10 500 soldats de diverses nationalités, a qualifié cet acte d’« agression sérieuse », appelant l’armée israélienne à cesser toute action hostile à proximité des peacekeepers. Un porte-parole de la FINUL a déclaré : « Nous appelons une fois de plus les FDI à cesser tout comportement agressif et toute attaque contre ou près des casques bleus, qui travaillent pour soutenir le retour à la stabilité le long de la Ligne bleue. »
Le contexte de l’attaque sur la FINUL
L’attaque du 16 novembre contre la FINUL s’inscrit dans une série d’incidents survenus depuis l’entrée en vigueur d’un cessez-le-feu entre Israël et le Hezbollah le 27 novembre 2024. Ce fragile accord, négocié sous médiation américaine et française, visait à mettre fin à plus d’un an d’échanges de tirs intenses le long de la frontière libano-israélienne, déclenchés par l’attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023. Malgré le cessez-le-feu, des violations sporadiques persistent, avec des frappes israéliennes ciblant ce que Tel-Aviv décrit comme des positions du Hezbollah, et des ripostes occasionnelles du groupe libanais. L’incident impliquant la FINUL a eu lieu près de la Ligne bleue, la frontière de facto établie par l’ONU en 2000 pour confirmer le retrait israélien du sud du Liban.
Selon des rapports de la FINUL, les soldats israéliens ont ouvert le feu après avoir « mal identifié » les peacekeepers, un argument que l’ONU a qualifié de violation flagrante du droit international humanitaire. Le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, s’est dit « profondément préoccupé » par ces attaques répétées, soulignant que les forces de maintien de la paix doivent être protégées en vertu de la résolution 1701. Un communiqué de l’ONU a précisé que l’attaque s’était produite à proximité d’une position érigée par Israël à l’intérieur du territoire libanais, constituant une « escalade sérieuse ». Aucun blessé n’a été rapporté parmi les casques bleus, mais l’incident a ravivé les craintes d’une déstabilisation plus large dans une région déjà marquée par des conflits interconnectés, incluant la guerre à Gaza et les tensions en Syrie.
Les autorités libanaises, par la voix du ministère des Affaires étrangères, ont condamné l’attaque comme une « violation flagrante de la souveraineté libanaise », appelant le Conseil de sécurité à prendre des mesures immédiates contre Israël. Le ministre des Affaires étrangères, Youssef Raghi, a déclaré dans un communiqué officiel : « Ces agressions répétées non seulement menacent la stabilité régionale, mais entravent également les efforts de l’armée libanaise pour se déployer pleinement dans le sud, en coordination avec la FINUL. » Cette position reflète les défis auxquels fait face le gouvernement libanais, formé en février 2025 sous la direction du premier ministre Nawaf Salam, qui doit naviguer entre des pressions internes et externes pour renforcer l’autorité de l’État face aux milices armées.
La réaction de l’armée libanaise et ses implications
En réponse à l’incident, l’armée libanaise a émis un communiqué le 16 novembre, affirmant que les violations israéliennes « causent l’instabilité au Liban et entravent le déploiement complet de l’armée dans le sud ». Le commandement de l’armée a ajouté qu’il travaillait « en coordination avec des pays amis pour mettre fin à ces violations continues commises par l’ennemi israélien, qui nécessitent une action immédiate ». Cette formulation, qualifiant Israël d’« ennemi », a particulièrement irrité les responsables américains, qui y voient un parti pris contraire aux efforts de neutralité et de désarmement des milices non étatiques au Liban.
Le général Haykal, né en 1969 dans la ville d’Aaqtanit près de Saïda, a une longue carrière militaire marquée par des postes clés dans le sud du Liban, où il a commandé des brigades frontalières. Promu lieutenant en 1994 et général en 2025, il est perçu comme un officier pragmatique, familiarisé avec les dynamiques locales impliquant la FINUL et le Hezbollah. Son communiqué, cependant, a été interprété par Washington comme une déviation de la ligne pro-américaine, particulièrement en omettant toute référence au Hezbollah, dont les activités sont considérées par les États-Unis comme un obstacle majeur à la stabilité.
Les critiques acerbes des sénateurs américains
Les réactions américaines n’ont pas tardé. La sénatrice Joni Ernst, républicaine de l’Iowa, a qualifié le communiqué de l’armée libanaise de « décevant », affirmant qu’il « dirige honteusement la faute vers Israël » sans aborder les responsabilités du Hezbollah. Ernst, membre influente du comité des forces armées au Sénat, a souligné que de telles déclarations minent la confiance dans l’armée libanaise comme partenaire fiable.
Plus virulent encore, le sénateur Lindsey Graham, républicain de Caroline du Sud, a directement visé le général Haykal, le qualifiant de « géant revers pour les efforts visant à faire avancer le Liban » en raison de son « effort faible, presque inexistant, pour désarmer le Hezbollah ». Graham, qui avait visité le Liban le 25 août 2025 accompagné des émissaires Morgan Ortagus et Tom Barrack, a conclu en déclarant que l’armée libanaise « n’est pas un très bon investissement pour l’Amérique ». Ces propos, publiés sur les réseaux sociaux, reflètent une frustration croissante au Congrès américain, où l’aide au Liban est conditionnée à des avancées concrètes sur le désarmement des milices, conformément à la résolution 1559 de l’ONU adoptée en 2004.
Graham avait déjà exprimé des vues similaires lors de sa visite estivale, insistant sur le fait que le Hezbollah représente un « mur à la croissance » du Liban et appelant à un pacte de défense mutuelle entre Washington et Beyrouth une fois les milices désarmées. Ortagus, ancienne porte-parole du Département d’État, avait pour sa part souligné que les États-Unis ne toléreraient pas l’intégration du Hezbollah dans le gouvernement libanais.
L’annulation de la visite et ses retombées diplomatiques
L’annulation de la visite de Haykal a été confirmée par des sources diplomatiques libanaises et américaines. Selon des rapports, Washington a notifié directement l’ambassade libanaise, annulant tous les rendez-vous prévus, y compris des discussions sur les programmes d’aide militaire. Des expatriés libanais venus de divers États américains pour assister à la réception ont été informés du report, ajoutant à la confusion et à la déception. Des sources proches du dossier indiquent que l’affaire a été transférée au secrétaire d’État désigné Marco Rubio, chargé de réévaluer la politique américaine envers le Liban.
Cette décision intervient alors que l’administration Trump priorise une approche ferme envers les alliés régionaux. Le Liban, qui dépend largement de l’aide américaine pour équiper son armée – limitée à des armes adaptées à la sécurité intérieure plutôt qu’à la défense frontalière – risque de voir cette assistance remise en cause. En 2025, les États-Unis ont fourni plus de 200 millions de dollars en aide militaire, mais des membres du Congrès comme Graham plaident pour des conditions plus strictes.
Les tensions persistantes à la frontière libano-israélienne
Au-delà de cet épisode diplomatique, les tensions à la frontière restent vives. Depuis le cessez-le-feu de novembre 2024, Israël a maintenu des troupes dans cinq positions stratégiques au sud du Liban et poursuivi des frappes contre des cibles présumées du Hezbollah. Le Hezbollah, de son côté, a été accusé de violations, bien que ses activités aient diminué. La FINUL, renforcée par des contributions de pays comme la France, l’Italie et l’Inde, patrouille la zone pour prévenir les escalades, mais ses soldats font face à des risques croissants, comme en témoigne l’incident du 16 novembre.
Le gouvernement libanais, dirigé par Nawaf Salam depuis février 2025, a accueilli un plan de l’armée pour désarmer le Hezbollah en septembre, mais son implémentation reste graduelle en raison de contraintes politiques et sécuritaires. Le ministre de la Défense, Michel Mansi, a déclaré lors d’une réunion gouvernementale que l’armée coordonne avec des partenaires internationaux pour appliquer la résolution 1701, mais que les violations israéliennes compliquent ce processus.
Les pressions américaines pour le désarmement du Hezbollah
Les États-Unis exercent une pression soutenue sur Beyrouth pour appliquer la résolution 1559, qui appelle au désarmement de toutes les milices libanaises et à l’extension de l’autorité de l’État sur l’ensemble du territoire. Lors de visites antérieures, des délégations américaines ont proposé une assistance accrue, y compris des renseignements et un soutien logistique, conditionnés à des actions concrètes contre le Hezbollah. En août 2025, des sources ont rapporté que Haykal avait exprimé son refus de tout plan impliquant un affrontement interne, préférant démissionner plutôt que de verser du sang libanais.
Le rôle de l’armée libanaise dans le sud et ses défis
L’armée libanaise, forte d’environ 80 000 hommes, joue un rôle pivotal dans le sud, où elle déploie plus de 15 000 soldats en coordination avec la FINUL. Cependant, son équipement reste limité, les États-Unis restreignant les livraisons à des armes non offensives pour éviter tout usage contre Israël. Le général Haykal, expert des dynamiques frontalières, a supervisé des opérations de déminage et de patrouilles conjointes, mais les défis persistent : instabilité économique, désertions dues à des salaires bas (inférieurs à 100 dollars mensuels pour certains), et pressions confessionnelles dans un pays divisé.
Implications immédiates pour les relations libano-américaines
L’annulation de la visite de Haykal marque un tournant dans les relations bilatérales, avec des discussions internes au Congrès sur l’avenir de l’aide américaine. Des sources indiquent que l’administration Trump évalue désormais le soutien au Liban en fonction de son alignement sur les positions américaines, particulièrement concernant les frontières, les armes du Hezbollah et les déclarations perçues comme hostiles à Israël. Le président Joseph Aoun, ancien commandant de l’armée, a été informé de ces développements, et des canaux diplomatiques restent ouverts pour éviter une rupture totale. Entre-temps, les violations à la frontière continuent, avec des rapports d’activités militaires israéliennes près de la Ligne bleue, soulignant les implications immédiates de ces tensions pour la stabilité régionale.


