Les derniers articles

Articles liés

LE LIBAN FACE À LUI-MÊMESouveraineté, crédibilité et reconstruction de l’État

- Advertisement -

Réflexion sur la crise libanaise, la perte de fonction historique de l’État et les réformes nécessaires pour reconstruire une souveraineté nationale au‑delà des logiques confessionnelles.

Le Liban ne traverse pas seulement une crise économique. Il traverse une crise beaucoup plus profonde : une crise de souveraineté, de crédibilité et de définition historique. Pendant longtemps, le pays a survécu grâce à une combinaison singulière de finance, de diaspora, de services, d’ouverture intellectuelle et de position géographique exceptionnelle. Beyrouth n’était pas seulement une capitale. Elle était un carrefour régional, une interface entre Orient et Occident, un espace de circulation des capitaux, des idées et des influences.

Mais ce modèle reposait sur un équilibre fragile. Le Liban croyait être riche parce qu’il recevait des flux financiers. Or recevoir des flux n’est pas la même chose que produire de la puissance. Tant que les capitaux entraient, les contradictions structurelles du système restaient masquées. Lorsque les flux se sont arrêtés, l’architecture réelle du pays est apparue : fragmentation institutionnelle, dépendance extérieure, clientélisme confessionnel, dette excessive et absence de vision stratégique commune.

Recommande par Libnanews
Indicateurs économiques du Liban

Suivez les principaux indicateurs économiques en temps réel.

Le drame libanais est d’avoir progressivement remplacé l’État par la finance. Après la guerre civile, le système bancaire, la Banque centrale et les transferts de la diaspora ont servi de colonne vertébrale à une stabilité artificielle. Les taux élevés attiraient les dépôts, la dollarisation rassurait, l’immobilier absorbait les excès et la dette publique semblait soutenable. Le pays fonctionnait comme une immense machine de refinancement permanent.

Mais une banque centrale peut gérer la liquidité ; elle ne peut pas remplacer un État souverain, une justice indépendante, une économie productive ou une stratégie nationale. À partir du moment où la confiance a commencé à se fissurer, l’ensemble du système s’est inversé : fuite des capitaux, blocage des dépôts, effondrement monétaire, défaut de l’État, destruction de la crédibilité bancaire et explosion de l’économie informelle.

La véritable richesse du Liban n’a jamais été le pétrole ou l’industrie lourde. Elle résidait dans la confiance. Or la confiance est un capital invisible. Lorsqu’elle disparaît, même les dollars ne suffisent plus.

La crise libanaise est également le résultat d’une souveraineté inachevée. Officiellement, le Liban est un État indépendant. Mais depuis des décennies, le monopole réel de la décision politique, sécuritaire et stratégique est fragmenté entre acteurs communautaires, réseaux d’influence et puissances régionales. L’État libanais existe juridiquement, mais sa capacité à imposer une volonté nationale unique demeure limitée.

Cette fragmentation provient en partie du système confessionnel. À l’origine, celui‑ci devait garantir la coexistence et empêcher la domination d’un groupe sur les autres. Avec le temps, il s’est transformé en système de partage de l’État. Les ministères, administrations, offices publics et marchés sont progressivement devenus des zones d’influence communautaires. L’État n’est plus perçu comme une autorité supérieure, mais comme un gâteau budgétaire à répartir entre partis et confessions.

Le mécanisme est simple : confession, parti, ministère, budget, clientèle électorale. Tant que ce circuit demeure intact, les réformes restent superficielles.

Le Liban a également perdu une partie de sa fonction historique régionale. Pendant des décennies, Beyrouth était une plateforme bancaire, commerciale, universitaire, médiatique et diplomatique. Mais les pays du Golfe ont développé leurs propres hubs, la mondialisation numérique a réduit le rôle des intermédiaires traditionnels et les conflits régionaux ont transformé le Liban en espace perçu comme instable. Un carrefour prospère dans les périodes de stabilité mondiale ; il devient vulnérable dans les périodes de fragmentation géopolitique.

Pourtant, le Liban n’est pas condamné. Il conserve des ressources humaines considérables : diaspora mondiale, culture entrepreneuriale, capacités intellectuelles, créativité et pluralité uniques dans la région. Mais ces qualités ne suffisent plus sans institutions crédibles.

La reconstruction de l’État libanais suppose donc des réformes profondes.

La première réforme fondamentale consiste à appliquer enfin l’article 22 de la Constitution : une Chambre des députés élue sur une base non confessionnelle et un Sénat représentant les communautés pour les grandes questions nationales. Les religions doivent être protégées, mais elles ne doivent plus gérer l’administration quotidienne de l’État.

La Chambre des députés devrait devenir l’espace des programmes économiques, sociaux et stratégiques. Le Sénat, lui, assurerait les garanties existentielles des communautés. Cette séparation permettrait de rassurer les groupes tout en empêchant la captation permanente des ministères par des intérêts confessionnels.

La deuxième réforme est budgétaire. Chaque dépense publique devrait être reliée à un programme précis, à des objectifs vérifiables et à des audits indépendants. Le budget ne peut plus être une distribution opaque de ressources politiques. Il doit devenir un instrument de l’intérêt général.

La troisième réforme concerne les marchés publics. Les contrats liés à l’énergie, aux infrastructures, aux télécommunications ou aux équipements publics doivent être entièrement transparents : appels d’offres publics, publication des bénéficiaires effectifs, traçabilité des paiements et contrôle indépendant.

Il est également indispensable de séparer les partis politiques de l’administration. Les nominations doivent se faire sur concours et compétence. Les ministères appartiennent à la République, non à des groupes politiques ou religieux.

La Cour des comptes et les organes de contrôle doivent devenir réellement indépendants. Sans contrôle financier souverain, l’État reste vulnérable à la capture par les intérêts privés.

Une véritable justice financière spécialisée est également nécessaire : lutte contre l’enrichissement illicite, contrôle des conflits d’intérêts, poursuites contre les détournements et capacité d’investigation sur les grands réseaux de corruption.

Le Liban doit aussi restructurer son système bancaire de manière crédible. Tant que les pertes demeurent cachées, la société reste paralysée par la méfiance et la peur d’un transfert injuste des coûts de la crise.

La décentralisation administrative et financière constitue également une réforme essentielle. Les régions et municipalités doivent disposer de compétences élargies en matière de services publics, tout en restant soumises à des règles nationales strictes de transparence et de contrôle.

Mais au‑delà des mécanismes techniques, la question centrale est philosophique et historique : qu’est‑ce que le Liban veut être au XXIe siècle ?

Un pays ne survit pas uniquement grâce à l’argent ou aux réseaux. Il survit lorsqu’il possède un récit collectif, une justice crédible, une autorité légitime et une capacité à penser le temps long.

La tragédie du Liban est d’avoir cru qu’une intelligence individuelle brillante pouvait remplacer la construction patiente d’un État. Or les sociétés qui ne reconstruisent pas leurs institutions finissent par devenir dépendantes des équilibres des autres.

Le Liban ne redeviendra souverain que le jour où l’État cessera d’être un espace de partage communautaire pour redevenir une autorité protectrice au‑dessus des appartenances. Ce jour‑là, le budget public ne sera plus perçu comme un gâteau à distribuer, mais comme l’expression visible d’un destin national commun.

Car la vraie richesse d’une nation n’est pas seulement sa monnaie ou ses banques.

C’est la confiance organisée dans le temps.

- Advertisement -
Bernard Raymond Jabre
Bernard Raymond Jabre
Bernard Raymond Jabre, Etudes scolaires à Jamhour puis à l’Ecole Gerson à Paris, continua ses études d’économie et de gestion licence et maitrise à Paris -Dauphine où il se spécialise dans le Master « Marchés Financiers Internationaux et Gestion des Risques » de l’Université de Paris - Dauphine 1989. Par la suite , Il se spécialise dans la gestion des risques des dérivés des marchés actions notamment dans les obligations convertibles en actions et le marché des options chez Morgan Stanley Londres 1988 , et à la société de Bourse Fauchier- Magnan - Paris 1989 à 1991, puis il revint au Liban en 1992 pour aider à reconstruire l’affaire familiale la Brasserie Almaza qu’il dirigea 11 ans , puis il fonda en 2003 une société de gestion Aleph Asset Management dont il est actionnaire à 100% analyste et gérant de portefeuille , de trésorerie et de risques financiers internationaux jusqu’à nos jours.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

A lire aussi