Autour de l’Histoire de la Phénicie

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Le livre de Josette Elayi « Histoire de la Phénicie » vient de sortir en édition de poche (Tempus- février 2018) dans une version augmentée et révisée (édition originale chez Perrin 2013). L’intérêt de ce livre premier du genre, c’est qu’il aborde le sujet de la Phénicie d’un point de vue historique documenté, en tant qu’entité globale cohérente, culturelle et politique.

La question de la Phénicie n’est toujours pas résolue chez tous les Libanais alors qu’ils auraient tout intérêt à s’en revendiquer collectivement car elle établit une plateforme dans l’antiquité, qui les concerne tous et pourrait contribuer à renforcer leur identité nationale, toutes communautés confondues.

En effet, cet héritage culturel et politique s’est concentré jadis sur quatre royaumes (et leurs différentes annexions et conquêtes) dont trois se situent sur la côte libanaise (Byblos, Saïda et Tyr) et le quatrième en Syrie (Arwad).

D’une certaine manière, la spécificité culturelle phénicienne même si elle s’étendait sur un bien plus large territoire sur la côte (entre 1200 et 332 avant J.C, elle couvre toute la côte Syro-Libano-Palestinienne) et autour de la méditerranée (tout autour du pourtour méditerranéen), se retrouve en grande partie dans la spécificité actuelle libanaise qui en est l’héritière directe.

Le livre de Josette Elayi présente des cartes géographiques détaillées montrant l’évolution du territoire et des tableaux des quatre dynasties qui se sont succédées dans les quatre différents royaumes entre 1200 et 332 avant J.C. (une période approximative de 9 siècles).

Le livre Histoire de la Phénicie nous renseigne avec précision sur cette civilisation antique atypique qui conquit les mers et répandit le premier alphabet phonétique.

L’alphabet phénicien a donné naissance d’une part à l’alphabet grec dont découlent les alphabets latin et cyrillique et d’autre part à l’alphabet araméen dont découlent les alphabets hébreu et arabe.

 C’est vers 850 avant J.C que l’araméen apparut en Syrie et dès le VI siècle avant J.C, il devint la lingua Franca de l’Egypte à l’Afghanistan (une lingua franca est une langue de communication et de commerce utilisée par des personnes de langues maternelles différentes comme l’anglais aujourd’hui).

 La première écriture qui ressemble à de l’alphabet arabe date de 330 avant J.C c’est le nabatéen, un dialecte nord arabique. La première attestation d’un texte arabe remonte à 512 après J.C, soit un siècle avant l’Hégire (622).

 C’est donc cet alphabet phonétique qui est à l’origine de la plupart de nos langues actuelles. Il fait partie au nom du Liban de la mémoire du monde de l’Unesco et apparaît sur le sarcophage d’Ahiram roi de Byblos (1100 ans avant J.C) conservé au musée national de Beyrouth.

Les chapitres très bien répartis de l’ouvrage montrent clairement la période avant 1200 avant J.C (proto-phénicienne) dominée par les Egyptiens et les Hittites, puis la période proprement phénicienne qui débute par une période d’indépendance (1200-883 avant J.C) qui vit l’expansion en méditerranée jusqu’à la fondation de Carthage (814 avant J.C) qui devint une grande puissance jusqu’à sa chute (146 avant J.C).

Puis c’est le retour à la domination de la Phénicie par les empires conquérants avoisinants, tant venant de l’Est : Assyrien (883- 610 avant J.C), Babylonien (610-539avant J.C), Perse (539-332 avant J.C) et de l’Ouest : Grec (conquête d’Alexandre 332 avant J.C) et Romain (conquête de Pompée 64 avant J.C). En tout cinq empires, qui ont suivi plus de trois siècles d’indépendance.

Après la conquête Grecque, la Phénicie s’hellénise tant au niveau de la langue, de la religion que des mœurs. On ne l’évoque plus en tant que telle puisqu’une nouvelle identité culturelle se substitue graduellement à l’ancienne.

Les travaux du chercheur biologiste docteur Pierre Zalloua (publié en 2002, par national géographic, revue et Dvd) démontre à travers l’examen génétique (ADN)que plus de 50% des Libanais de la côte (Byblos, Saïda et Tyr) et 30% (côte et montagne), toutes communautés confondues portent des gênes communes avec les Cananéens et permet de les assimiler avec les Phéniciens (1200-332 avant J.C).

Il est par ailleurs assez vain, d’alléguer une quelconque opposition identitaire ou idéologique, entre l’appartenance arabe et l’ascendance phénicienne. Il ne s’agit pas de la même époque, l’une relevant de l’antiquité et l’autre du moyen âge (ce n’est qu’à partir de 635 que les villes de Beyrouth, Byblos, Tripoli, Saïda et Tyr succombent à la conquête arabe).   Comme il n’y a jamais eu d’opposition mais une continuité entre l’Egypte pharaonique et l’Egypte arabe (639), la Mésopotamie antique et l’Irak arabe (636), la Carthage antique et la Tunisie arabe (673). Ce qui est admis communément pour les autres nations arabes devrait aussi naturellement s’appliquer au Liban.

D’autre part, il est inutile d’arguer qu’il s’agissait de villes –royaumes séparées et parfois rivales, c’était bien également le cas entre la haute et la basse Egypte avant l’unification et la première dynastie (3100 ans avant J.C) ainsi qu’entre les villes grecques (Sparte-Athènes- Delphes… avant l’unification par Philippe de Macédoine puis la conquête du monde par son fils Alexandre, IV siècle avant J.C).

Les cités grecques se sont souvent affrontées parfois lors de guerres fratricides féroces mais elles avaient en commun un héritage commun linguistique et religieux auquel Hérodote se réfère en parlant du monde Grec. Le cas était similaire pour les quatre royaumes phéniciens dont trois se situent au Liban (Byblos-Saïda et Tyr).

L’idée de se pencher sur le passé phénicien est un atout culturel pour tous les Libanais qui leur permet d’appréhender leur riche passé, de transmettre et préparer leur avenir commun.

A partir du VII siècle, les habitants de cette région vont renoncer au grec et à l’araméen pour adopter la langue unique et commune arabe. Certains se convertissent à l’Islam et d’autres conservent leur foi chrétienne (chrétiens d’orient ou chrétiens arabes). Il n’y a donc aucune contradiction entre ces différents paramètres identitaires énumérés par Hérodote le père de l’Histoire (500 ans avant J.C) et repris a contrario par la charte de l’Unesco (langue, religion, race et mœurs). Ce sont des paramètres qui s’additionnent et ne s’excluent pas.

Cet apport phénicien devrait être reconnu et valorisé par tous les Libanais au-delà de leurs différences religieuses. Il peut servir à les relier entre eux. Plutôt que de se dresser autour de ce qui les divise, ils devraient se retrouver autour de ce qui peut les rassembler.

L’Histoire de la Phénicie est bien sûr un ouvrage scientifique historique mais se lit également comme un roman. Toute entité culturelle a besoin de son récit national, pour poursuivre sa marche à travers l’espace et le temps et assurer la transmission et la cohérence de ses valeurs identitaires.

A l’heure de la mondialisation, le Liban devrait revaloriser sa contribution à la période antique à travers la première révolution des moyens de communication (invention et diffusion du premier alphabet phonétique) réalisée par les Phéniciens qui furent le premier peuple mondialisé et un fabuleux médiateur culturel et commercial autour de la méditerranée (les trois continents de l’ancien monde connu) et peut être au-delà.

Le livre Histoire de la Phénicie de Josette Elayi est un document majeur qui sera édité prochainement en anglais (prévu en avril 2018) et en arabe, nous l’espérons très rapidement. Il aide les Libanais à redécouvrir leur patrimoine commun si riche et une Histoire fascinante qui leur appartient à tous et qui peut, s’ils le désirent et au-delà de toute récupération idéologique, cimenter leur identité nationale.

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