François Costantini, docteur en sciences politique et auteur de l’ouvrage de référence Les Relations internationales en fiches (Editions Ellipses), propose dans son dernier livre paru aux Editions Perspectives libres : Le Liban Histoire et destin d’une exception, une lecture diachronique remontant à l’Antiquité du Liban jusqu’à la période contemporaine marquée en 2005 par la Révolution des Cèdres dont la revendication première a été le retrait des troupes syriennes du Liban et la souveraineté loin de toute allégeance à une puissance étrangère. Costantini par sa connaissance profonde du Liban rend hommage aux chrétiens maronites du Liban ; les garants de l’équilibre confessionnel et de la stabilité politique, selon lui. Il explique ce phénomène chrétien oriental qui a posé les fondements du pays du cèdre à la lumière du refus de cette communauté, qui s’est réfugiée dans la montagne libanaise aux environs du Ve siècle, à « s’inscrire dans une relation de stricte égalité face à un islam conquérant, niveleur, dominateur et porteur de hiérarchies entre groupes et individus », selon ses mots. Le système confessionnel dont les bases ont été jetées depuis le système des deux caïmacamats (1842-1860), puis de l’arrondissement autonome ou Moutasarrifiya (1860-1914) du Mont-Liban est un rempart contre les périls que pourrait encourir le modèle démocratique libanais, seul modèle politique au Proche-Orient où la démocratie est exercée.

Explication de l’exception libanaise

François Costantini fait la lumière sur les phénomènes majeurs ainsi que sur les épiphénomènes historiques pour étayer sa thèse de l’exception libanaise. Sa vision est intimement liée au « cas maronite » qui est un cas de souverainisme chrétien qui a refusé le statut de dhimmitude imposé aux juifs et aux chrétiens lors des hégémonies musulmanes et sous les occupations ; notamment celle qui a duré près de quatre siècles sous l’empire ottoman. Ainsi l’histoire des maronites a-t-elle été doublée d’une dimension épique. Ils ont tenu bon dans les grottes du Mont-Liban et surtout dans la vallée sainte de Qadisha, devenue un lieu d’ermitage au fort symbolisme identitaire chrétien. L’avènement des missionnaires franciscains et jésuites, parmi tant d’autres, leur a donné une légitimité tant sur le plan éducatif que religieux et politique. C’était une reconnaissance occidentale du caractère chrétien du Liban à cette époque-là et la voie tracée vers leur rayonnement. De surcroît, le vivre-ensemble, traversé par des guerres perpétrées par une communauté religieuse contre une autre, a été garanti sous la Moutasarrifiya où le medjliss ou conseil administratif était composé de 5 musulmans et de 7 chrétiens (en majorité maronite). Cette représentation à la fois confessionnelle et territoriale préfigure la représentation parlementaire libanaise à partir de 1943. La représentation communautaire par le truchement du système confessionnel équilibrée est le seul modus vivendi, d’après Costantini, pour le Liban. Seulement une condition est posée par le chercheur en sciences politiques : « Il faut rationnaliser le confessionalisme en l’empêchant d’être un facteur de gestion absolue ».

Toujours dans son raisonnement construit sur le lien entre l’exception libanaise et le maronitisme politique, François Costantini ne se montre pas parcimonieux dans ses éloges de la figure maronite marquant le XXe siècle : Béchir Gemayel, Président de la République assassiné 21 jours après son élection et chef de la résistance chrétienne pendant la guerre. Ce personnage, vilipendé par certains Libanais d’allégeance pro-arabe ou très admiré par toute une génération, était très critique vis-à-vis du pacte national dont la formule fragile fut bafouée en 1958 lors des premiers affrontements islamo-chrétiens. Après les accords du Caire en 1969 et l’impossibilité de l’armée à garder l’unité nationale en monopolisant le pouvoir militaire face aux Palestiniens qui ont commencé à avoir de la puissance sur le sol libanais et des ambitions démesurées (libérer la Palestine en passant par Jounieh, ville côtière chrétienne), Béchir Gémayel comprit qu’il fallait rester fidèle aux legs de ses ancêtres maronites du Mont-Liban. Il a fédéré des partisans du parti des Phalangistes autour de lui et a constitué les groupes « B.G » qui deviendront plus tard le noyau dur des Forces Libanaises. Pour François Costantini, ce personnage représente la quintessence même de l’esprit souverainiste libanais qui passe toujours par un chrétien dont le souci prégnant est l’unité nationale au-delà des clivages communautaires. Ainsi après son élection, Béchir Gémayel a transcendé son engagement pour la cause chrétienne et l’a transformé en une envie invétérée de rassembler les Libanais autour d’une vision idéale de leur pays. Mais le rêve de ce jeune président a aussitôt été brisé en septembre 1982 où il a été la cible d’un attentat ourdi par le PSNS (Parti social nationaliste syrien). Costantini cite dans son ouvrage les propos de Père Sélim Abou, ancien recteur de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth et principal biographe de Béchir Gémayel : « Béchir Gémayel devenait gênant, il ne pouvait que mourir. »

Engagement assumé

Récuser les données historiques qu’avance François Costantini dans son ouvrage est presque impossible. Ses sources ainsi que la méticulosité dans l’analyse des événements suivant un ordre chronologique précis est irréprochable. D’aucuns, pourtant, verraient dans cet ouvrage un blanc seing au maronitisme politique au Liban, d’autres une virulence anti-arabe et anti-Islam. C’est que l’ouvrage de Costantini est riche en idées aussi fédératrices que clivantes. Cependant, son apport scientifique au niveau de tous les travaux de recherche qui ont été faits sur le Liban est d’une grande qualité. Ouvrage à lire, à savourer, à critiquer et à discuter ! Aussi paradoxal que le Liban et son caractère ontologiquement « exceptionnel » !

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