Kamil Abu Sleiman est ministre du Travail dans le gouvernement Saad Hariri au Liban. L’accomplissement d’une histoire familiale comme tant d’autres dans ce pays.

Kamil est le doyen des ministres issus de la mouvance des Forces libanaises avec un pedigree qui force le respect.

En trois ans, il cumule les titres « des dix avocats les plus innovateurs d’Europe », d’« avocat ayant eu le plus d’impact sur le développement des marchés de capitaux au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, au cours des vingt-cinq dernières années » et, du « meilleur avocat de l’année 2018, en tant que “Dealmaker of the Year” ».

Une expertise acquise dans les restructurations de dettes et les capitaux spéculatifs. Rien sur un quelconque investissement productif et des créations d’emplois. L’on peut alors s’interroger sur sa nomination comme ministre du Travail dans un gouvernement désigné après neuf mois sans gouvernement. Le fauteuil d’un ministre libanais n’est pas celui d’un directeur, depuis 2012, au cabinet Dechertà la City de Londres.

Une interrogation qui laisse d’autres zones d’ombre sur son départ du cabinet Dewey & Leboeuf, son précédent employeur, qui mis la clef sous la porte en 2012 ainsi que toute sa carrière professionnelle à partir de 1986 à New York.

La patrie avait besoin de son expertise et le Premier ministre à résoudre une crise financière. Kamil quitte son poste à la City avec l’approbation de son équipe et sa hiérarchie. « 95 % de son temps sera consacré au Liban et le reste comme conseil à son ancien cabinet et ses fidèles clients au Liban », conclut-il en partant.

L’examen d’entrée au gouvernement ne se fit pas sans peine. Les appels du cœur du Docteur Geagea, chef des Forces libanaises, ne suffirent pas à convaincre les réticences de cheikh Hassan Nasrallah. Le Hezbollah voyait d’un mauvais œil ce candidat si proche des intérêts américains par son parti et ses activités professionnelles. Kamil rassura ses interlocuteurs par sa bonne volonté à servir le Liban et à administrer les potions nécessaires au redressement de l’économie du pays. Sa cooptation réussie, il intégra son ministère avec des indéniable premiers succès. Depuis la nomination du gouvernement Hariri de la fin janvier 2019, les mouvements sociaux et protestations n’ont pas cessé.

Kamil est locomotive de cette dynamique. Les mouvements exprimaient l’exaspération face à l’iniquité des lois qu’il promulguait. Celles-ci structuraient ouvertement une attaque contre le monde du travail sous couvert de lutte contre le travail clandestin et la préférence nationale pour les emplois. Le tout dans une atmosphère chauvine et conservatrice qu’exprimait l’ensemble de la classe politique et les instances religieuses au Liban.

Pour la première fois, des retraités de l’armée, du soldat au général, manifestaient contre la diminution de leurs retraites de 3 %. Kamil expliquait doctement que cela contribuerait au redressement économique du pays. Alors, nos vétérans partirent à l’assaut du siège du gouvernement, celui-là même qu’ils protégeaient pendant leur carrière. Baisser le pouvoir d’achat d’une fraction de la population libanaise, plutôt progouvernementale, fut une incontestable innovation dans la vie politique et sociale du pays.

Ces manifestations n’étaient pas les premières. Une vague de protestation avait déjà éclaté avant la nomination du gouvernement fin janvier, contre la corruption. Aux manifestations des vétérans de l’armée s’ajoutèrent bientôt, celles encore plus nombreuses, des camps palestiniens, avec barrages de pneus enflammés. Sa population active, avec un taux de chômage de 20%, était visée par ses lois du travail scélérates. 

Sous couvert de lutte contre le travail clandestin, elles soumettaient à des restrictions supplémentaires une population déjà victime de discriminations et d’interdits professionnels. La bronca qui suivit, obligea le ministre du Travail à recevoir des représentants diplomatiques palestiniens et quelques remontrances. Même des représentants du Hamas vinrent en délégation de Gaza ! Seul un député du Hezbollah demandera que « seuls » les Palestiniens soient exemptés de ces lois. Les employeurs libanais de domestiques étrangers ne semblaient pas préoccupés.

L’enjeu était de taille. Les institutions internationales promettaient 10,4 milliards dollars de prêts au Liban en contrepartie de mesures drastiques. Comme ailleurs, cela signifiait baisse des pensions, recrutement en berne des fonctionnaires et dispositions discriminatoires pour des travailleurs étrangers afin de garantir les prêts. Kamil s’efforçait donc d’appliquer sur le terrain ce qu’il ne voyait jusqu’ici que de son douillet fauteuil à la City de Londres.

Cette stratégie s’exprima sous un autre angle par l’attaque visant le principal syndicat au Liban, la CGTL. Guère rodé à la lutte des classes et plutôt proche des instances du pouvoir, il eut cependant à subir l’arrestation de son dirigeant Bechara Asmar.

Dans un échange interne avec d’autres syndicalistes, il aurait ironisé sur le culte dédié à feu le patriarche Nasrallah Sfeir, instance supérieure de l’Église maronite. Voilà les propos tenus : ils en ont fait un saint, moi, qui suis chauve, je prie toutes les nuits pour lui, pour que mes cheveux repoussent.

La condamnation fut unanime au sein de la classe politique et des instances religieuses libanaises, toutes pratiques et couleurs confondues. Il fallait que Bechara Asmar paye pour des propos que l’on pourrait considérer comme ironiques. 

Il sera gardé à vue et détenu dix jours, démissionnera sous la pression et sera relâché contre une caution de 300 000 dollars ! Avec la bénédiction du ministère du Travail. Certains ne voyaient là qu’une bataille de chefs à la tête de la centrale syndicale !

Ces attaques concernent aussi des artistes. Cibles, au même moment, de moralistes gouvernementaux, politiques, et religieux.

Le groupe Machrou’ Leila, symbole de la richesse artistique du pays comme à l’internationale, est soumis à une campagne digne de Torquemada et de chasse aux sorcières du Moyen-Âge. Les bûchers eurent-ils encore existé, que nos artistes Hamed, Haig, Carl et Firas seraient aujourd’hui en enfer ! Pourtant, certains de ces Torquemadas affichaient, par le passé, un « Je suis Charlie » sans trouver offense aux caricatures en cause.

Les événements nous diront quel succès rencontreront les recettes de Kamil. Mais pour mieux comprendre le ministre, il ne faut pas oublier que Kamil est le fils de Chaker.

Chaker fut lui-même avocat, sans le prestige international du fils. Kamil fut initié, dès jeunesse, aux vertus cardinales de la bourgeoisie maronite : la lutte contre l’étranger (comprendre le Palestinien), le communisme et la lutte de classes. Pour cette dernière, un complot, par excellence, de l’étranger.

Dans le contexte offert par les années 50 et 60, celle du Liban comme Suisse au Moyen-Orient, Chaker gagne galons et prestige au sein de la Ligue maronite. Une organisation privée, fondée durant l’été 1952, apolitique et sans but lucratif de notables maronites chrétiens libanais. Elle est « vouée à l’indépendance et la souveraineté du Liban, dans une société démocratique et pluraliste ». 

Son président est la plus haute autorité du Liban après le président de la République et peut parler au nom de la communauté maronite du Liban. Elle est l’aile politique de Bkerké, l’autorité patriarcale maronite au Liban. Elle recrute personnalités du public et du privé : intellectuels, ministres, juristes, officiers de l’armée et de la police ainsi que dirigeants d’entreprises et leurs cadres. Artisans, paysans et ouvriers n’y sont pas conviés.

Ce très riche lobby pro chrétien se « radicalise » au cours des années 60. Il renforce ses liens avec l’Église maronite pour parer à tout affaiblissement du statu quo légué par le mandat français et l’indépendance. L’Église maronite, par les grâces de son patriarche Boutros Khoreich, prête main-forte à qui s’oppose au panarabisme et nassérisme, aux idées marxistes, aux Palestiniens et à la laïcité. Sans oublier les mesures contre le monde du travail et ses syndicats. Des valeurs chrétiennes affirmées.

Chaker est élu président de la ligue quelques années avant la guerre civile. Fidèle serviteur des moines maronites, il poursuit son œuvre en fournissant fonds occultes et cadres aux milices chrétiennes, dont le Tanzim, crée en 1972. Chaker monte une milice de deux cents personnes en début de guerre civile. Il la dirige durant les combats des années 1975-1976. Elle est de tous les coups durs sur les fronts des hôtels en passant par le centre-ville et la montagne et les camps palestiniens et ses inévitables massacres.

Kamil, athlète complet sur piste comme sur les pentes enneigées et night-clubs des stations de ski, ne cède pas à l’oisiveté. Le port du treillis militaire est oublié dans sa brillante biographie. Sur quels fronts développa-t-il ses qualités tactiques et stratégiques ? Il réussit cependant à passer son baccalauréat chez les Jésuites en 1976, en deuxième année de guerre civile.

Ces derniers l’accueillent à l’Université Saint-Joseph pour la rentrée universitaire de 1976, fin du premier round de la guerre civile. Il décroche une licence de droit en 1979. 

Sa biographie tait les éventuels services rendus à son camp en conflit avec l’armée syrienne durant ces années. Le père est fort occupé avec les dissensions au sein des Forces libanaises. Les combats avec l’armée syrienne ne facilitent pas le rabibochage entre ces tendances plus ou moins dépendantes, de la « généreuse » politique dite de la porte ouverte israélienne.

Une autre phase de la guerre civile libanaise s’engage. L’offensive israélienne de 1982 contre l’OLP d’Arafat. Les négociations avec les milices du Front libanais vont bon train. Chaker est au côté de Béchir Gemayel durant ses rencontres avec les autorités israéliennes. Les photos avec Ariel Charon sont parfumées de haute trahison, mais effacées par la grâce de l’amnistie décrétée en fin de guerre civile.

Le fiasco qui suit l’occupation sioniste et les affrontements entre milices chrétiennes jusqu’en 1989 sont clos par les accords de Taëf sponsorisés par l’Arabie Saoudite, suivis par l’éviction du général Aoun et son exfiltration en France. Kamil ne sait pas encore qu’il se retrouvera dans son cabinet. Michel Aoun reviendra en grâce après le départ des troupes syriennes en 2005.

On reste admiratif de la période. Kamil a tronqué, semble-t-il, le treillis contre un costume/cravate d’avocat. Trois masters jusqu’en 1982 pour lui donner la carrure : du droit à Saint-Joseph, du droit et business à Harvard, du droit et de la diplomatie à la Tuft University.

Il passe quelques années, avec un vide biographique puis est engagé, à 27 ans, en 1986, comme la plus jeune recrue dans un cabinet d’avocats à New York. Le nom du cabinet échappe au curriculum vitae ainsi que les détails de sa carrière jusqu’à son arrivée chez Dechert en 2012. 

Chaker disparaît en 2002, lobbyiste de la ligue maronite, député et responsable de commission pour « les lois et la justice », jusqu’au bout. Il aura vu naître son petit-fils. Un départ prématuré, comme il est dit, que Kamil honorera, dix ans plus tard, par la création d’un fond de bourses destiné aux étudiants de droit, à l’Université Saint-Joseph, en présence de sa famille et du recteur de l’université. Un fond dont les vertus incarneraient l’« éthique professionnelle », le « respect de la loi », la « dignité humaine » et le « combat contre la corruption » et l’« injustice ».


Michael Maschek

Auteur de Myrtom House Building. Un quartier de Beyrouth en guerre civile, L’Harmattan, 2018

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