» L’enseignement est libre en tant qu’il n’est pas contraire à l’ordre public et aux bonnes moeurs et qu’il ne touche pas à la dignité des confessions. Il ne sera porté aucune atteinte au droit des communauté d’avoir leurs écoles, sous réserve de prescriptions générales sur l’instruction publique édictées par l’Etat » (Constitution du Liban).

A l’occasion de la deuxième conférence organisée par l’association française « Nation Initiative – Machrou’ Watan », en partenariat avec la mairie de Paris, prévue le 20 octobre 2016, Jinane Milelli, pour Libnanews, a rencontré, Nadine Garabedian, présidente de l’association, pour nous expliquer le pourquoi d’un tel projet qui lui tient à cœur.


Libnanews : Pourquoi « Nation Initiative » a choisi l’École publique ?

Nadine Garabedian : L’École de la République est une priorité nationale, budgétaire et politique. L’Ecole porte un certain nombre de valeurs et devient un instrument décisif dans le redressement du pays à tous les niveaux, particulièrement au niveau du civisme et de la cohésion sociale. L’avenir de la jeunesse, le redressement de notre pays, son développement culturel, social et économique dépendent largement de notre capacité collective à refonder l’école de la République Libanaise.

L’école publique au Liban a énormément souffert des années de guerre, mais aussi et surtout d’un manque de financement ces dernières années. Depuis 2004, aucun budget ne lui a été alloué. L’environnement d’apprentissage et l’enseignement approprié (infrastructure, bâtiments et matériel), sont absents et font défaut au pays du cèdre. Ceci, sans compter le vieillissement des professeurs, l’absence de professeurs spécialisés (même si dans le public on compte 1 professeur pour une moyenne de 7,7 élèves, contre 1 professeur pour 19,1 élèves dans le privé subventionné) le manque de qualifications, le manque de formation pédagogique. Nous sommes face au déclin de l’école publique aux dépens de l’école privée.

Depuis le début des années 2000, l’école publique recule devant le fleurissement des écoles privées. La proportion des élèves scolarisés dans le système public se réduit d’année en année (de 39 % en 2000-2001, il passe à 29,5 % en 2010-2011). Si le taux d’encadrement reste apparemment plus élevé dans le public que dans le privé, il s’effondre dans les régions les plus reculées et les plus pauvres du pays. Cette baisse des effectifs dans le public se manifeste à tous les niveaux (primaire, intermédiaire et secondaire) et dans toutes les régions.

Aujourd’hui, le problème qui nous intéresse et qui prend des proportions énormes est la déficience de la langue française dans les établissements publics et qui mène systématiquement à la fermeture de classes de français aux dépens des classes anglo-saxonnes. Les formations pédagogiques des enseignants qui était assurée par les universités françaises du Liban sont en régression et nous nous retrouvons avec un environnement d’apprentissage et d’enseignement inapproprié et qui sont absents. Ceci, sans compter le vieillissement des professeurs de langue française, le déni des autorités pour le renforcement du bilinguisme et une absence totale de professeurs spécialisés dans le domaine. L’école publique ne possède pas de réseau transversal de français qui lui permette de renforcer la langue française au sein des établissements scolaires et le manque de qualifications du personnel dirigeant de langue française dans les écoles (directeurs, inspecteurs…), rend la situation encore plus précaire. Par ailleurs, on constate aussi l’absence d’un programme d’études du français unifié incluant l’usage des nouvelles technologies, l’école connectée et mobile, l’informatique, les langues, les arts, la musique comme outils éducatifs qui peuvent générer l’apprentissage de la langue française.

La formation initiale des futurs enseignants libanais, est aussi aggravée par le niveau très faible des enseignants en langues étrangères dans le secteur public, alors que l’anglais et le français constituent les deux langues d’instruction dans lesquelles se font les examens officiels au Liban. Une politique de privatisation permanente qui affaiblit le secteur public et qui renforce les institutions éducatives privées. La conséquence d’une telle politique est d’augmenter le coût de la scolarité et pousser des familles et enfants à l’abandon scolaire.

Libnanews : Pourquoi le français et sa revalorisation dans nos écoles publiques au Liban ?

Nadine Garabedian : La langue française constitue aujourd’hui un précieux héritage commun qui fonde le socle de la Francophonie, ensemble pluriel et divers. Elle est aussi un moyen d’accès à la modernité, un outil de communication, de réflexion et de création qui favorise l’échange d’expériences. Même si depuis un certain temps déjà, l’influence de la France a tendance à faiblir et que la langue française n’est plus la seule dans la diplomatie depuis bientôt un siècle, néanmoins, elle reste quand même prestigieuse dans les domaines intellectuels, littéraires et artistiques.

C’est pour cette raison que notre association Nation Initiative/Machrou’Watan servira d’effet de levier afin de redonner de la vigueur à l’école publique, d’une part, et en renforçant le bilinguisme avec le français comme langue de base.

La revalorisation de la langue française dans l’École publique a pour objectif d’agir le plus précocement possible pour :

Promouvoir et assurer la qualité du français écrit et parlé à l’école primaire, susciter, chez les enseignants, le désir d’améliorer leurs compétences de la langue. L’enseignement bilingue favorise à la fois une connaissance de la culture du pays, richesse d’une identité nationale, et une ouverture vers l’international grâce à une bonne connaissance de la langue française. Encourager la coopération au sein de la Francophonie, c’est ancrer la culture française dans les politiques éducatives. Développer la langue française à tous les niveaux (développement durable, numérique, nouvelles technologies, vidéothèques, médiathèques….

Toute cette revalorisation nous permettra de lutter contre les inégalités face à l’école privée, de favoriser les apprentissages durables et plus solides, restaurer une formation française de qualité, développer les nouvelles technologies au sein des écoles, valoriser la lecture et édifier des bibliothèques pour les enfants dans les établissements publics afin qu’ils puissent consolider la langue française au même titre que les autres et c’est leur permettre l’accès au savoir pour tous.

Libnanews : Parlez nous de l’École Duo, en quoi cela consiste et quel est et le rôle de la Mairie de Paris dans ce projet ?

Nadine Garabedian : Notre projet-pilote s’inscrit dans le cadre du « Projet Ecole Duo » initié par la Maire de Paris Anne Hidalgo dont l’objectif principal est de mettre en contact deux écoles publiques de pays différents. Ces projets d’échanges numériques entre un établissement parisien et un établissement libanais ont pour finalité d’ouvrir les enfants d’âge élémentaire à d’autres cultures et d’utiliser les moyens numériques comme point de départ comme les visioconférences, le courrier électronique, les blogs pour communiquer, développer leur curiosité et découvrir le pays avec lequel ils sont en contact. Les échanges s’effectueront par niveau et sur des thématiques adaptées à l’âge des enfants et des projets d’écoles, échanges ludo-éducatif (temps périscolaires), participation à des activités dont le vecteur n’est plus leur langue d’origine mais une langue étrangère. Dans notre cas ce sera le français et l’arabe.

Le bain de langage avec des enfants natifs favorisera l’expression directe sans tabous et facilitera l’interaction linguistique. Ainsi, cette nouvelle forme de jumelage, permettra aussi d’améliorer à long terme, la langue française dans toutes ses composantes : Création de bibliothèques, formations aux nouvelles technologies, formation des enseignants, voire échanges entre enseignants, tout en initiant à la diversité culturelle et linguistique. Bien plus, les échanges entre enseignants permettront d’impulser l’éducation française et de lui donner un second souffle.

Libnanews : Pour conclure cette interview, quel est votre dernier mot pour nos lecteurs  ?

Nadine Garabedian : Enfin, il faut le souligner l’école publique est pauvre. Nous l’avons constaté lors de notre parcours dans plusieurs régions du Liban. De Dennyé à Tebnine en passant par la Banlieue Sud le Metn et le Kesrouan, nous nous sommes aperçus non seulement de la précarité des écoles publiques mais de la négligence quasi certaine de l’Etat. À ces données quantitatives s’ajoute le constat empirique de la crise des réfugiés syriens.

Depuis 2014, le Liban souffre de la présence des 1,8 millions de réfugiés syriens dont plus de 400.000 sont des enfants en âge de scolarisation. L’année 2015 voit ce nombre croître de 100.000 enfants de plus. L’école publique fait face à une crise de la plus haute importance et tend à rendre encore plus fragile la scolarité des élèves et déstabilise le corps professoral dans sa totalité.

Il est à noter que l’école publique accueille les élèves libanais le matin jusqu’à deux heures trente de l’après-midi et enchaîne ensuite avec les enfants syriens jusqu’à 5 heures et demi de l’après-midi. La plupart du temps ce sont les mêmes enseignants qui administrent les cours pour pas grand chose. L’école publique est aujourd’hui dans une précarité extrême et les aides aux écoles étant ponctuelles, elles ne permettent en aucun cas de résoudre les problèmes quotidiens auxquels fait face l’école aujourd’hui.

Jinane Chaker-Sultani Milelli