
Dépôts bancaires : la confiance reste absente
Le recul des dépôts bancaires au Liban rappelle que la crise financière n’est pas refermée. Derrière la stabilité apparente de la livre et quelques signaux de marché plus favorables, les banques continuent de perdre une partie des ressources qui devraient former la base normale du crédit et de la confiance. Les dernières données monétaires disponibles montrent une nouvelle contraction des dépôts bancaires des résidents sur la semaine close le 21 mai 2026. Le mouvement n’a rien d’anodin. Il confirme que les ménages et les entreprises restent prudents, que les devises quittent encore le système et que les dépôts en livres ne traduisent pas un véritable retour à l’épargne bancaire.
Selon les agrégats publiés par la Banque du Liban et repris par Bank Audi, les dépôts bancaires des résidents ont reculé de 2 710 milliards de livres sur la semaine étudiée. Cette baisse provient surtout d’une diminution des dépôts en devises, qui ont chuté de 4 072 milliards de livres, soit 45,5 millions de dollars au taux officiel de 89 500 livres. En parallèle, les dépôts en livres ont augmenté de 1 363 milliards de livres. Mais cette hausse locale doit être interprétée avec prudence. Elle vient principalement d’une progression des dépôts à vue, tandis que les dépôts d’épargne en livres reculent.
La distinction est essentielle. Un dépôt à vue peut refléter des mouvements de trésorerie, des paiements en attente, des salaires, des règlements d’entreprises ou une liquidité temporaire. Il ne signifie pas nécessairement que les déposants reviennent vers les banques avec une confiance durable. Un dépôt d’épargne, lui, exprime davantage une volonté de conserver des fonds dans le système. Or les dépôts d’épargne en livres ont baissé de 538 milliards de livres sur la période. Le signal envoyé par les chiffres est donc clair : le système bancaire libanais reste un lieu de passage, plus qu’un lieu de conservation de l’épargne.
Le signal des devises
Le détail le plus préoccupant concerne les dépôts en devises. Leur recul hebdomadaire équivaut à 45,5 millions de dollars au taux officiel. Ce montant peut sembler limité au regard de l’ampleur de la crise bancaire, mais il prolonge une tendance lourde. Dans un pays où la dollarisation a longtemps structuré l’épargne, la baisse des dépôts en devises indique que les agents économiques préfèrent conserver leurs liquidités hors du circuit bancaire, les utiliser directement ou les transférer vers des formes plus sûres à leurs yeux. La banque ne joue plus son rôle traditionnel de coffre, de prêteur et d’intermédiaire.
Cette perte de confiance a des racines connues. Depuis l’effondrement de 2019, les déposants ont subi des restrictions, des pertes de valeur et une incertitude prolongée sur le sort de leurs comptes. La restructuration bancaire n’a pas été achevée. La répartition des pertes n’a pas été clairement assumée. Les règles de retrait ont longtemps été modifiées par circulaires, pratiques bancaires ou arrangements ponctuels. Dans ces conditions, un déposant qui reçoit des devises n’a pas de raison évidente de les replacer durablement dans le système. Il peut préférer les garder en espèces, les utiliser pour payer ses besoins ou les transférer dès que possible.
Le recul des dépôts en devises pèse aussi sur la capacité des banques à redevenir des acteurs économiques normaux. Une banque collecte des dépôts, transforme une partie de ces ressources en crédits et finance l’activité. Au Liban, cette chaîne reste rompue. Les banques ne disposent pas d’une base de confiance suffisante pour attirer une épargne nouvelle à long terme. Elles ne disposent pas non plus d’un bilan assaini leur permettant de prêter largement. La contraction des dépôts en devises confirme donc une économie sans véritable intermédiation bancaire.
Les chiffres de la semaine
| Indicateur | Variation ou niveau |
|---|---|
| Semaine monétaire observée | Close le 21 mai 2026 |
| Dépôts bancaires totaux des résidents | -2 710 milliards de livres |
| Dépôts résidents en devises | -4 072 milliards de livres |
| Equivalent en dollars des dépôts en devises | -45,5 millions de dollars |
| Dépôts résidents en livres | +1 363 milliards de livres |
| Dépôts à vue en livres | +1 901 milliards de livres |
| Dépôts d’épargne en livres | -538 milliards de livres |
| Masse monétaire M4 | -3 508 milliards de livres |
| Monnaie en circulation | -791 milliards de livres |
| Portefeuille de bons du Trésor hors secteur bancaire | -8 milliards de livres |
| Taux overnight non cash | De 25 % à 20 % |
Le tableau montre un système bancaire qui ne retrouve pas encore une structure saine. La hausse des dépôts en livres ne suffit pas à compenser la baisse des dépôts en devises. La progression des dépôts à vue ne compense pas la faiblesse de l’épargne. La contraction de la masse monétaire M4 montre, elle, une baisse plus large de la liquidité au sens large. Cette masse monétaire a diminué de 3 508 milliards de livres sur la période, sous l’effet d’un recul de la monnaie en circulation et d’une légère baisse du portefeuille de bons du Trésor détenu par le secteur non bancaire.
La baisse du taux overnight non cash, de 25 % à 20 %, donne un autre signal. Elle suggère une liquidité en livres relativement plus abondante sur le marché monétaire. Mais ce signal est limité par sa nature même. Il s’agit d’un taux non cash, dans un système où les marchés fonctionnent encore avec des contraintes fortes et où la liquidité bancaire ne se traduit pas automatiquement par du crédit à l’économie. Une baisse de taux entre banques ne veut pas dire que les entreprises retrouveront demain un accès normal au financement. Elle indique seulement que, dans un segment particulier, la tension de court terme s’est réduite.
Une stabilité monétaire qui ne suffit pas
La stabilité du taux de change autour de 89 600 à 89 700 livres pour un dollar sur le marché parallèle peut donner l’impression d’un système calmé. Cette impression est trompeuse si elle est isolée des dépôts. Une monnaie peut rester stable pendant que les dépôts reculent, les banques s’affaiblissent et l’économie réelle manque de crédit. Le Liban vit depuis plusieurs années dans cette dissociation. Le taux de change est devenu l’indicateur politique le plus surveillé. Mais il ne dit pas tout. Il ne mesure pas la confiance bancaire, la profondeur financière ni la capacité de l’économie à investir.
La contraction des dépôts bancaires rappelle que la stabilisation monétaire ne remplace pas la restructuration. Tant que les pertes bancaires ne sont pas reconnues, tant que les bilans ne sont pas nettoyés, tant que les déposants ne savent pas ce qu’ils peuvent récupérer et dans quelles conditions, le système restera fragile. Les banques peuvent fonctionner administrativement. Elles peuvent traiter des paiements, ouvrir des comptes frais et accompagner certains clients. Mais elles ne retrouvent pas leur rôle économique central tant que la confiance n’est pas reconstruite par la loi, la transparence et la recapitalisation.
La hausse des dépôts à vue en livres doit donc être lue comme une liquidité de court terme, non comme un vote de confiance. Dans une économie marquée par l’inflation passée, les ajustements salariaux, les paiements en espèces et les conversions fréquentes, les comptes courants peuvent gonfler temporairement. Les entreprises y déposent des fonds avant de payer fournisseurs ou employés. Les ménages y reçoivent des sommes avant de les retirer ou de les convertir. Ce mouvement ne crée pas une épargne disponible pour financer l’investissement à moyen terme.
Le recul des dépôts d’épargne en livres souligne au contraire la prudence des ménages. Conserver de l’argent en livres dans un compte d’épargne suppose une confiance dans la monnaie, dans la banque et dans la stabilité des règles. Cette confiance reste faible. Les déposants ont appris que les conditions peuvent changer. Ils savent que la valeur réelle de la monnaie peut être affectée par une crise politique, militaire ou monétaire. Ils privilégient donc la flexibilité. L’économie fonctionne davantage avec des encaisses courtes qu’avec une épargne longue.
Les banques, sans fonction de crédit normale
La conséquence la plus lourde concerne le crédit. Une économie privée de banques solides finance moins bien ses entreprises, ses ménages et ses investissements. Les projets sont retardés. Les achats de logements deviennent plus difficiles. Les entreprises s’autofinancent ou renoncent. Les exportateurs manquent de lignes de crédit. Les importateurs paient plus souvent au comptant. Les jeunes entrepreneurs dépendent de fonds privés, de la diaspora ou de marchés étrangers. La contraction des dépôts n’est donc pas seulement un phénomène comptable. Elle réduit la capacité du pays à se reconstruire.
Cette fragilité est encore plus grave en période de guerre. Les dommages physiques exigent des financements. Les entreprises touchées doivent réparer, remplacer des stocks, payer des salaires et redémarrer. Les ménages déplacés doivent louer, reconstruire, se soigner ou scolariser leurs enfants. Un système bancaire normal pourrait canaliser une partie de l’aide, prêter sous garantie, financer des travaux et soutenir les secteurs productifs. Le système libanais, lui, reste trop abîmé pour assumer pleinement cette fonction. La reconstruction risque donc de dépendre davantage de dons, de cash, d’aides extérieures et d’arrangements individuels.
La crise bancaire entretient aussi une économie à deux vitesses. Ceux qui disposent de revenus en devises fraîches peuvent fonctionner. Ceux qui dépendent de dépôts anciens, de salaires en livres ou de crédits inexistants restent contraints. Les entreprises tournées vers l’export ou la diaspora peuvent contourner le système local. Les petites activités domestiques subissent davantage le manque de financement. Cette segmentation affaiblit la cohésion économique. Elle rend la reprise inégale, instable et dépendante de réseaux privés plutôt que d’institutions publiques ou bancaires.
La confiance ne reviendra pas par inertie
Le retour des dépôts ne se décrète pas. Il exige des conditions. La première est la clarification des pertes. Les déposants doivent savoir ce qui est reconnu, ce qui est perdu, ce qui est garanti et ce qui sera remboursé. La deuxième est la recapitalisation ou la résolution des banques. Les établissements viables doivent être distingués de ceux qui ne le sont plus. La troisième est la réforme de la gouvernance bancaire et monétaire. Les mêmes pratiques qui ont conduit au désastre ne peuvent pas servir de base à la reconstruction de la confiance.
La quatrième condition concerne la justice. Les déposants ont besoin de comprendre pourquoi certains fonds ont pu sortir, pourquoi certaines pertes ont été transférées, pourquoi certains responsables n’ont pas rendu de comptes et pourquoi les règles ont été appliquées de manière inégale. Sans reddition de comptes minimale, la confiance restera superficielle. Les agents économiques peuvent utiliser les banques par nécessité. Ils ne leur confieront pas durablement leur épargne. La différence entre usage contraint et confiance volontaire est au cœur du problème.
Les autorités libanaises doivent aussi éviter de confondre calme et guérison. Un marché monétaire moins tendu ne signifie pas une banque saine. Une livre stable ne signifie pas une épargne restaurée. Une hausse des comptes à vue ne signifie pas une confiance de long terme. Les chiffres de la semaine close le 21 mai montrent précisément cette ambiguïté. La surface paraît moins instable que durant les années de panique. Mais le fond reste marqué par la sortie des devises et la faiblesse de l’épargne bancaire.
Un indicateur politique autant que financier
Les dépôts bancaires sont désormais un indicateur politique. Ils mesurent la confiance dans la capacité de l’Etat à tenir ses engagements. Ils mesurent aussi la confiance dans les banques, dans la Banque du Liban, dans les lois à venir et dans la possibilité d’un accord avec le FMI. Moody’s rappelle que le Liban reste enfermé dans une note souveraine C en l’absence de progrès concret sur la restructuration de la dette et un programme de stabilisation. Cette appréciation pèse indirectement sur les dépôts. Un Etat en défaut, sans restructuration, ne peut pas restaurer facilement un système bancaire crédible.
La guerre ajoute une pression supplémentaire. Le conflit a déplacé plus d’un million de personnes et affaibli les secteurs productifs. Le tourisme recule. L’aéroport de Beyrouth voit ses passagers baisser fortement. Les besoins humanitaires augmentent. Dans un tel environnement, les ménages privilégient la liquidité immédiate. Ils gardent ce qu’ils peuvent sous une forme disponible. Les entreprises réduisent les engagements longs. Les banques, elles, ne peuvent pas convaincre par de simples offres de compte. Elles doivent s’inscrire dans une réforme nationale crédible.
La contraction des dépôts en devises est donc un avertissement. Elle dit que les détenteurs de liquidités ne sont pas convaincus par la stabilisation actuelle. Elle dit que les capitaux restent prudents. Elle dit que la confiance perdue depuis 2019 n’est pas revenue. Elle dit aussi que les chiffres monétaires doivent être lus en profondeur. Le Liban peut afficher un taux de change stable et une baisse du taux overnight tout en voyant s’éroder la base de son système bancaire.
La suite dépendra des décisions qui restent en suspens. Une restructuration bancaire claire pourrait freiner l’érosion. Un accord crédible avec le FMI pourrait améliorer les anticipations. Une stabilisation sécuritaire pourrait soutenir le tourisme, les transferts et les flux extérieurs. Mais sans ces éléments, les banques continueront d’être utilisées comme des instruments de paiement limités, non comme des institutions de confiance. Les chiffres de mai ne ferment pas le débat. Ils rappellent seulement que la crise bancaire continue de se mesurer, semaine après semaine, dans les mouvements silencieux des dépôts.
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