Crédit Photo: François el Bacha. Tous droits réservés.
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Les dernières déclarations du Député Walid Joumblatt, concernant son refus de voir réattribuer les ministères de l’Energie et des Ressources Hydrauliques ainsi que le Ministère des Télécommunications au Courant Patriotique Libre, sont à voir, non pas d’un angle politique mais d’un angle économique. Ainsi, l’argumentation politique concernant le refus de voir transférer aux forces de sécurités, les données télécoms concernant certaines atteintes à la sécurité est contrebalancée par l’argumentation concernant la gestion des ressources énergétiques, Walid Joumblatt ayant exprimé son insatisfaction à ce que un de ses proches n’ait pas eu un poste au sein de la nouvelle commission en charge de la gestion du secteur pétrolier à venir au Liban.

Concernant spécifiquement l’industrie des Télécommunications, quelques explications s’imposent. Lors de la phase d’installation des nouvelles technologies Internet et réseaux mobiles au Liban au milieu des années 1990, une sorte de partage de gâteau s’était effectuée. Ainsi dès 1995, aux sunnites principalement et à leurs partenaires, les réseaux mobiles, Mikati (33%) associé à FTML (67%) pour Cellis (MIC1) et Dalloul (75%), alors gendre de Rafic Hariri, associé à Ericsson (25%) pour LibanCell (MIC2) , tandis que le secteur Internet était plus morcelé mais parmi les acteurs importants, on remarquera le fils de Marwan Hamadé qui sera l’un des principaux actionnaires de CedarCom ainsi que l’achat de Cyberia, alors l’un des principaux FAI au Liban par Rafic Hariri avant l’an 2000. Le secteur télécom sera l’un des principaux moteurs de la croissance libanaise, puisque l’installation des réseaux GSM, par exemple, augmentera durant les 2 premières années de mise-en-place, de 10% le PIB du Liban, alors estimé à moins de 12 milliards de Dollars.

Parallèlement à l’échec du plan de reconstruction Horizon 2000 et en raison des dettes de plus importantes handicapant les finances de l’état, le secteur Télécom deviendra également l’une des principales « vaches à cash » comme on dit si bien en anglais, pour financer un état dont le budget est toujours plus déficitaire. On verra ainsi que les taxes sur les factures de télécommunication mobile, passeront de 6 cents à son lancement à 12 cents par minute quelques années après, 5 cents revenant seulement à l’opérateur et le solde à l’état. Il y aura également refus de voir se moderniser les infrastructures Internet, le « dial-up » étant évidemment obsolète dès l’introduction des technologies ADSL au début des années 2000, les autorités politiques d’alors préférant bien évidemment que les consommateurs continuent à payer une consommation par minute au lieu de disposer d’une connexion permanente.

Aussi, on peut également citer, parmi les freins au développement de connexion à haute vitesse, le refus de l’état à ce que les technologies VOIP (voice over IP) puissent se développer pour les communications avec l’étranger, en raison non seulement du fait que les communications internationales étaient à l’époque, l’une des principales sources de revenus de l’état mais également que la technologie VOIP était plus difficilement disponible pour une mise sur écoute.

Le secteur Télécom mobile sera également accompagné de quelques soubresauts et de règlements de comptes plus personnels: la remise en cause des contrats BOT des sociétés Cellis et LibanCell se fera dès juin 2001 par le gouvernement de Rafic Hariri, sous le motif que le contrat initial ne permettait pas le lancement de services annexes comme les réseaux virtuels privés ou les réseaux Internet 2G, – Cellis expérimentera en effet la 2G au Liban avant de la déployer en France même – et cela – coïncidence ou pas – parallèlement à la dégradation des relations avec son gendre,  devenu propriétaire exclusif de LibanCell après le retrait de la société suédoise Ericsson.

La dénonciation des contrats sera l’un des éléments phare des scandales du début des années 2000:

Alors que l’état libanais réclamait à chacune des sociétés 600 millions de dollars, citant le non-respect des contrats attribuant les réseaux de télécommunication mobile, le contrat Cellis sera amené à être jugé devant une cour française, celui de LibanCell relevant du droit libanais. Les montants d’indemnisation ne seront pas identiques, 1 milliards de dollars sera attribué à FTML suite à la décision de la Justice Française. Ce montant sera réduit après accord à l’amiable à un peu de plus de 200 millions de Dollars à chacune des 2 compagnies suite aux négociations menées par le ministère des télécoms d’alors, Jean-Louis Cordahi. Cette somme sera finalement payée quelques années plus tard quand Najib Mikati devenu Premier Ministre dans les circonstances qu’on connait en 2005, signera le décret de versement des sommes négociées, 3 jours avant la fin de son mandat. On n’est – en fin de compte – jamais mieux servi que par soit-même.

Par la suite en 2006, l’installation de l’ADSL pourtant très attendue, sous le ministère de Marwan Hamadé, proche de Walid Joumblatt, au Liban fera également couler beaucoup d’encres, avec un appel d’offre revenant à l’attribution de la mise-en-place de cette technologie par une société dans laquelle son fils est actionnaire et le fait d’écarter d’autres sociétés qui avaient concouru à cet appel d’offre.

Ces précédents historiques démontrent que les décisions prises concernant le secteur des Télécoms, ont été principalement de nature personnelles et non politiques, le ministère des Télécoms devenant une instrumentalisation de la mise en place de ces intérêts « non-généraux » qu’on doit plutôt qualifier à but privé. La politisation du ministère des télécoms et la problématique du refus de laisser les forces de sécurité obtenir les fameuses données des réseaux télécoms a évidemment caché cette dimension de la problématique économique. Cependant, au cours des dernières années, des progrès notables ont été enregistrés sur ce plan, et on peut notamment citer:

  • la finalisation du réseau ADSL via la redondance des connexions Internet enfin obtenue, il y a peu de temps, par le Ministre des Télécoms Nicolas Sehnaoui, avec l’achat de 80% des capacités du câble Alexandros,
  • l’introduction de la 3G sous la tutelle de Charbel Nahhas puis de la 4G sous la tutelle de Nicolas Sehnaoui,
  • et bien entendu, la baisse des prix des connexions – jusqu’à 80% pour l’ADSL -, il y a peu, permettant le développement et la réduction de la facture numérique ou  technologique devenue plus accessibles à tous, la 3G passant de 300 000 utilisateurs à 1 300 000 utilisateurs.

Parmi les principaux chantiers à venir, on peut penser:

  • à la démocratisation d’Internet via Fibres Optiques, quelques réseaux existent déjà entre les centrales téléphoniques, mais ne sont pas accessibles au Public sauf au Centre-Ville de Beyrouth,
  • à la généralisation du haut débit, consistant aujourd’hui au minimum à des vitesses de connexions de 4 méga/s aux USA, de 1,5 méga/s en France, alors que certaines régions libanaises n’ont accès au maximum qu’à 1 méga/s et n’ont toujours pas accès aux forfaits de 2 meg/s ou 4meg/s voir plus comme c’est actuellement mon cas,
  • et au lancement de nouveaux services utilisant les capacités Internet, comme la Box pour la télévision et donc une consommation accrue des services de live-streaming, la consommation des contenus évoluant évidemment vers plus de multimédias, ce qui réclame plus de bande passante, actuellement principale limitation, et plus de vitesse de connexion.

Il ne faut en effet pas oublier que les réseaux télécoms ne sont plus seulement un moyen de financer l’état mais aussi un moyen de croissance économique et un moyen de développement humain. Son accès est nécessaire sur différents points, non seulement économiques mais aussi culturels dans un Monde de plus en Plus connecté. Le Liban a été déjà trop en retard et ne fait qu’entrer dans un domaine ou il a déjà trop perdu. Depuis les 16 ans que j’observe ce secteur d’activité, beaucoup de personnes spécialisées dans divers secteurs liés ont en effet quitté le Liban et sont partis développer les économiques d’autres pays, parfois aussi proches que les pays du Golfe ou aussi lointains que des pays du Sud-Est Asiatiques comme Singapour.Il est inacceptable qu’un état n’ait pas su offrir à ces personnes, les opportunités de développement dans leur pays, à promouvoir la mise en place d’entreprises liées à ces nouvelles technologies ou à l’expression de leur savoir-faire parfois unique.

En cela et quelque soit les combats et les appartenances politiques de chacun, l’équipe actuelle du ministère des télécoms sous la tutelle de Nicolas Sehnaoui a entamé une nécessaire correction des maintes erreurs faites toutes les années précédentes concernant ce secteur essentiel à l’économie libanaise. Il serait alors dommage que ce travail ne puisse achever sous différents prétextes politiques.

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