
Le Liban entre dans la phase ouverte par l’accord Iran-USA avec une question qui dépasse la technique diplomatique : sa diplomatie peut-elle parler d’une seule voix ? Le pays est directement concerné par le cessez-le-feu régional annoncé dans la nuit du 14 au 15 juin, mais il ne contrôle pas seul les paramètres de son application. Washington veut sauver une désescalade qui rouvre Ormuz et repousse les discussions nucléaires. Téhéran affirme que le Liban est inclus dans l’arrêt des hostilités. Israël refuse de perdre sa liberté d’action contre le Hezbollah. Beyrouth, lui, demande le retrait israélien, le retour des déplacés et le respect de sa souveraineté. Ces demandes paraissent consensuelles. Elles cachent pourtant des fractures profondes sur les armes, l’Iran, la négociation avec Israël et le rôle réel de l’État.
La difficulté libanaise ne tient pas seulement à la diversité des positions. Elle tient au fait que chaque institution dispose d’une légitimité partielle et d’un canal différent. La présidence parle au nom de l’État, de l’armée et de la souveraineté. Le gouvernement gère les négociations, les urgences économiques, les bailleurs et la reconstruction. Le Parlement, par Nabih Berri, garde une passerelle vers le tandem chiite et vers plusieurs médiateurs. Le Hezbollah, acteur politique et militaire, dispose d’un pouvoir de fait sur la décision de guerre. Cette pluralité peut produire une ligne nationale si elle est coordonnée. Elle peut aussi donner aux puissances extérieures l’occasion de choisir leur interlocuteur et d’imposer leur calendrier.
La présidence cherche à restaurer l’État
Joseph Aoun a construit sa position autour d’un principe : le Liban ne doit pas être une carte dans les négociations des autres. Cette ligne vise d’abord l’Iran, accusé par une partie des responsables libanais d’utiliser le front du Sud comme levier dans son bras de fer avec Washington. Elle vise aussi Israël, qui traite souvent le territoire libanais comme un espace d’opérations contre le Hezbollah. Elle s’adresse enfin aux partenaires occidentaux, à qui Beyrouth veut rappeler que la souveraineté libanaise ne peut pas être invoquée seulement lorsqu’il s’agit de limiter les armes du Hezbollah, puis oubliée lorsqu’il s’agit des frappes israéliennes.
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Le président cherche donc à imposer une hiérarchie claire. D’abord l’arrêt des frappes et le retrait israélien. Ensuite le retour des habitants. Puis le renforcement de l’armée et l’ouverture d’un débat intérieur sur l’exclusivité des armes. Cette séquence lui permet de parler à plusieurs publics. Aux habitants du Sud, il dit que l’État ne normalise pas l’occupation ni les zones de sécurité imposées. Aux souverainistes, il dit que la décision militaire doit revenir aux institutions. Aux bailleurs, il dit que le Liban veut une autorité publique capable de gérer les frontières, les aides et la reconstruction.
Cette position reste fragile. La présidence ne peut pas imposer seule un retrait israélien. Elle ne peut pas désarmer le Hezbollah par décret. Elle ne peut pas garantir que Washington contiendra Benjamin Netanyahu. Elle dépend de l’armée, du gouvernement, du Parlement, de la Finul et des médiateurs. Elle doit aussi éviter que le discours de souveraineté ne soit perçu comme une confrontation communautaire. Joseph Aoun doit donc maintenir une ligne d’équilibre : ferme sur le principe de l’État, prudente sur la méthode, insistante sur le retrait israélien, mais ouverte à une transition graduelle.
Le gouvernement et le canal iranien affaibli
Nawaf Salam porte une contrainte différente. Le gouvernement doit gérer l’urgence civile et l’agenda international en même temps. Il doit organiser le retour des déplacés, préparer la reconstruction, rassurer les bailleurs, relancer les exportations vers l’Arabie saoudite, traiter les dossiers financiers et maintenir le contact avec les médiateurs. Cette accumulation donne au premier ministre une position centrale, mais aussi exposée. Il doit parler comme chef d’un gouvernement souverain, tout en sachant que plusieurs dossiers clés se décident hors du Conseil des ministres.
Sa ligne consiste à affirmer que personne ne négocie au nom du Liban en dehors de l’État. Cette formule est importante. Elle répond au risque de délégation de fait à l’Iran, au Hezbollah ou à des médiateurs qui traiteraient directement avec les forces influentes du terrain. Elle répond aussi à une exigence des partenaires arabes et occidentaux : un État capable d’engagements vérifiables. Le gouvernement veut donc transformer le cessez-le-feu régional en feuille de route libanaise. Il doit y inscrire les priorités nationales : arrêt du feu, retrait, retour, reconstruction, prisonniers, contrôle des frontières et soutien à l’armée.
Mais le gouvernement avance avec un handicap qu’il a lui-même contribué à créer. Le retrait de l’accréditation de l’ambassadeur iranien, décidé par le ministère des Affaires étrangères dirigé par Youssef Raggi, répondait à une logique souverainiste. Beyrouth reprochait au représentant iranien des interventions jugées contraires aux usages diplomatiques et une ingérence dans les affaires internes. Sur le principe, la décision pouvait donc être défendue. Un État n’a pas à tolérer qu’un ambassadeur commente ses choix de sécurité ou donne l’impression de traiter le Liban comme une extension de la stratégie régionale iranienne.
Rétrospectivement, cette décision apparaît pourtant comme une erreur tactique. Elle a privé l’État libanais d’un canal officiel direct avec Téhéran au moment où l’Iran devenait l’un des acteurs décisifs du cessez-le-feu au Liban. La crise a pris une dimension encore plus problématique lorsque l’Iran a laissé entendre que son ambassadeur resterait en poste malgré l’ordre libanais. Beyrouth a voulu affirmer son autorité. Il s’est retrouvé face à un bras de fer qui a surtout révélé les limites de cette autorité lorsque le Hezbollah et ses alliés refusent de suivre la même ligne.
Ce vide diplomatique a une conséquence concrète. Lorsque le Liban doit faire passer un message à Téhéran sur le cessez-le-feu, le retrait israélien, la liberté d’action israélienne ou le rôle du Hezbollah, il ne peut plus compter pleinement sur un circuit bilatéral normal. Il doit passer par des canaux indirects : Nabih Berri, le Hezbollah, le Qatar, le Pakistan, la France ou d’autres capitales tierces. Cette situation affaiblit la prétention de Beyrouth à parler d’une seule voix. Elle donne davantage de poids aux acteurs qui disposent encore d’une relation fonctionnelle avec l’Iran, en particulier Aïn el-Tiné et le Hezbollah.
La leçon est sévère pour la diplomatie libanaise. Une politique souveraine ne consiste pas seulement à sanctionner les ingérences. Elle consiste aussi à garder des canaux ouverts avec les puissances qui influencent le terrain national. Fermer un canal peut satisfaire une partie de l’opinion et envoyer un signal de fermeté. Mais, si aucun canal de remplacement n’est maîtrisé par l’État, la décision peut renforcer les médiateurs informels. Dans le cas iranien, elle a paradoxalement accru la dépendance de Beyrouth envers Berri et envers les acteurs qui étaient justement au cœur du problème de souveraineté.
Nabih Berri, canal parlementaire et politique
Nabih Berri reste donc le troisième pilier de cette diplomatie fragmentée. Président du Parlement, chef d’Amal et interlocuteur historique du dossier sudiste, il peut parler avec le Hezbollah, avec les médiateurs et avec les institutions. Sa réaction favorable à l’inclusion du Liban dans le cessez-le-feu régional montre sa volonté de présenter l’accord comme un gain pour la stabilité. Il peut contribuer à transformer cette lecture en position nationale, surtout si le Parlement doit voter des textes liés à la reconstruction, aux aides, au budget, à l’armée ou aux réformes exigées par les bailleurs.
Son rôle est utile parce qu’il évite une coupure entre l’État et le tandem chiite. Dans un pays où l’application d’une trêve au Sud dépend aussi du comportement du Hezbollah, aucun gouvernement ne peut se contenter d’une ligne institutionnelle abstraite. Il faut des canaux. Aïn el-Tiné en offre un. Berri peut traduire certaines exigences du Hezbollah en langage politique libanais. Il peut aussi transmettre aux alliés du Hezbollah les contraintes de l’État, des bailleurs et des pays arabes. Cette fonction de passerelle peut réduire les risques de rupture.
Elle a toutefois un coût. Les adversaires du Hezbollah reprochent à Berri de protéger une ambiguïté permanente sur les armes et de ralentir les décisions qui renforceraient l’État. Les partenaires internationaux savent qu’il est indispensable, mais ils redoutent que la stabilité parlementaire serve à différer les réformes. La diplomatie libanaise ne pourra parler d’une seule voix que si Berri utilise son pouvoir de calendrier pour accompagner une feuille de route, et non pour neutraliser les débats les plus difficiles. Son rôle sera jugé sur les lois, les séances, les votes et la capacité à soutenir une position commune.
Le Hezbollah, acteur sans lequel rien ne s’applique
Le Hezbollah reste le point le plus sensible. Il n’est pas seulement un parti représenté au Parlement. Il est une force armée, un acteur social, un allié de l’Iran et un interlocuteur indirect des équilibres régionaux. Il peut soutenir l’inclusion du Liban dans l’accord Iran-USA parce que cette inclusion protège son front contre une lecture strictement américaine ou israélienne de la trêve. Il peut aussi refuser toute formule qui conditionnerait le cessez-le-feu à son retrait unilatéral ou à son désarmement immédiat. Pour lui, le retrait israélien est le préalable, pas la conséquence.
Le mouvement partage avec les institutions libanaises deux demandes : l’arrêt des frappes et le retrait israélien complet. Ces points communs sont réels. Ils peuvent fonder une position diplomatique minimale. Mais les fractures commencent dès que la question de l’après-retrait est posée. L’État veut l’exclusivité des armes. Le Hezbollah veut conserver une capacité de dissuasion tant qu’il estime la menace israélienne présente. Les souverainistes veulent un calendrier. Le Hezbollah veut un dialogue sans contrainte extérieure. Les bailleurs veulent des garanties. Le mouvement dénonce les pressions américaines et israéliennes.
Cette divergence ne peut pas être masquée indéfiniment. Elle peut toutefois être gérée si la diplomatie libanaise distingue les étapes. Une position commune peut d’abord exiger l’arrêt des frappes, le retrait, le retour des habitants et la reconstruction. Elle peut ensuite ouvrir un débat national sur les armes, lié au renforcement de l’armée et à des garanties internationales. Si les étapes sont confondues, chaque camp utilisera l’autre comme prétexte. Israël dira que le Hezbollah justifie ses frappes. Le Hezbollah dira que les frappes justifient ses armes. L’État restera entre les deux.
Les points d’accord existent, mais ils sont étroits
La diplomatie libanaise peut parler d’une seule voix si elle se limite d’abord à un socle précis. Ce socle existe. Il comprend le retrait israélien de toutes les positions contestées, l’arrêt des frappes par terre, air et mer, le retour sécurisé des déplacés, le rôle accru de l’armée libanaise, la coordination avec la Finul et la reconstruction des zones touchées. Sur ces points, la présidence, le gouvernement, le Parlement et le Hezbollah peuvent trouver une formulation commune, même si leurs motivations diffèrent. Cette convergence doit être exploitée.
Elle doit aussi être écrite. Le Liban ne peut pas se contenter de déclarations parallèles. Il lui faut une feuille de route nationale, avec des demandes hiérarchisées et un langage unique. Cette feuille doit être transmise aux États-Unis, à la France, aux Nations unies, aux pays arabes, au Qatar, au Pakistan et aux autres médiateurs. Elle doit préciser les cinq priorités immédiates : retrait, arrêt des violations, retour, reconstruction, garanties. Elle doit aussi indiquer que toute discussion sur les armes relève d’un processus libanais, non d’une injonction israélienne.
Les fractures restent profondes
Trois fractures menacent cette unité. La première concerne l’Iran. Une partie des responsables libanais considère Téhéran comme un acteur qui a contribué à imposer l’inclusion du Liban dans l’accord. Une autre y voit une puissance qui utilise le pays comme levier régional. Le Hezbollah défend la première lecture. Les souverainistes insistent sur la seconde. La présidence et le gouvernement cherchent à éviter les deux excès : remercier l’Iran au point d’effacer l’État, ou le défier au point de provoquer une crise interne.
La deuxième fracture concerne la négociation avec Israël. Certains responsables estiment que des discussions indirectes, sous médiation américaine ou internationale, sont nécessaires pour obtenir un retrait, traiter les violations et organiser le retour des déplacés. D’autres redoutent que toute formule de négociation soit utilisée pour imposer des concessions au Liban ou pour normaliser une présence israélienne. Le Hezbollah rejette toute démarche qui lui paraîtrait contourner la résistance. Le gouvernement, lui, doit traiter des questions pratiques. Cette tension exige une grande précision dans les termes : négociation technique, médiation indirecte, absence de normalisation, objectifs limités.
La troisième fracture concerne les armes. Elle est la plus lourde. L’exclusivité des armes est un principe central pour l’État et pour ses partenaires. Le Hezbollah la voit comme une question liée au rapport de force avec Israël. Les souverainistes veulent un calendrier. Le tandem chiite privilégie le dialogue et le retrait israélien préalable. Les bailleurs veulent des garanties avant la reconstruction. Cette fracture ne disparaîtra pas avec le cessez-le-feu. Elle peut même s’intensifier si les frappes cessent et si la question devient moins militaire qu’institutionnelle.
Le risque d’une délégation de fait
Si la diplomatie libanaise ne parle pas d’une seule voix, le risque est connu : le pays sera représenté de fait par d’autres. L’Iran parlera du front libanais dans ses négociations avec Washington. Israël imposera ses lignes de sécurité. Les États-Unis définiront les garanties selon leurs propres priorités. Les pays arabes conditionneront leur aide sans toujours attendre les arbitrages internes. Les Nations unies et la Finul géreront des procédures de terrain. Le gouvernement libanais sera consulté, mais pas central. C’est le scénario que Beyrouth dit vouloir éviter.
Pour réduire ce risque, le Liban doit passer d’une diplomatie de réaction à une diplomatie de proposition. Il doit produire des cartes, des calendriers, des listes de besoins, des mécanismes de violation, des priorités de reconstruction et des demandes de financement. Il doit lier ces éléments à une seule position institutionnelle. La présidence, le gouvernement et le Parlement doivent apparaître comme les porteurs de cette feuille. Le Hezbollah doit au minimum ne pas la saboter, même s’il conserve ses réserves sur certains points. C’est une exigence élevée, mais c’est le prix pour éviter que l’accord régional ne transforme le Liban en simple clause d’application.
La question n’est donc pas de savoir si tous les acteurs libanais pensent la même chose. Ils ne le font pas. La question est de savoir s’ils peuvent identifier ce qu’ils veulent ensemble dans les jours décisifs : fin des frappes, retrait israélien, retour des déplacés, reconstruction, respect de la souveraineté, canaux diplomatiques utiles et renforcement de l’armée. Si cette liste devient la position officielle du Liban, le pays retrouvera une marge. Si chaque camp parle séparément à son allié régional, les décisions continueront de se prendre ailleurs, pendant que les villages du Sud attendront de savoir quelle voix, au fond, engage réellement l’État.


