« Tout sauf Aoun », la litanie du mépris, du dédain, de l’amertume, du dénigrement, de la défiance, reprise en cœur depuis 26 ans par tous ceux, nombreux et divers, atteints du mal incurable de l’anti-aounisme aiguë. Une obsession qui consiste à voir dans Aoun la source de tous les maux dont souffre le pays, un degré de haine, de ressentiment, de rancune tel qu’il en fait perdre tout sens des réalités et provoque chez le patient une cécité chronique. Le diagnostic est sans appel et les symptômes aisément décelables. Les détracteurs zélés et assidus du Général ont même développé un bréviaire et possède le manuel du parfait « aounophobe ».

Certes, c’est leur droit le plus élémentaire, une liberté de penser, d’expression et d’opinion que nul ne saurait leur reprocher ou songerait à leur retirer, même quand l’usage se limite à la caricature ou la satire. Certes, si le personnage n’est pas exempt de défauts encore moins d’erreurs, loin s’en faut et a connu son lot d’échecs. Je n’ai jamais hésité à exprimer – fut-il à ses plus proches collaborateurs, pour beaucoup des amis et compagnons de lutte – mes griefs, mes réserves et mes désaccords lorsque mes convictions, ma conscience, les intérêts de la cause et de la nation me le dictaient. Cependant, de la critique constructive et rationnelle à l’aveuglement, la perte de toute probité intellectuelle et morale, il y a un gouffre que nombreux ont allègrement franchis. Si au moins, ils avaient des alternatives valables à proposer, que nenni, peu leur importe qui du moment que ce n’est pas Aoun. Ma légitimité de penseur et d’analyste objectif s’est trouvé souvent diminué par mon soutien incompréhensible au « démagogue populiste » Aoun. Mon seul refus de me joindre à la meute ou de le vouer aux gémonies auront parfois suffi à mon discrédit. Une tare imprescriptible dans certains milieux socioculturels bien pensants où l’on préfère le raffinement supposé d’un Joumblatt, le costume bien taillé d’un Hariri, l’élocution soignée d’un Boutros Harb, que sais je encore.

Aucun succès, nul accomplissement, pas la moindre déclaration ou proposition ne sauraient trouver grâce à leurs yeux, rien de ce qui émane du général n’est recevable, sa seule présence leur est insupportable, jusqu’à l’évocation de son nom.

Ils vous servent invariablement le même acte d’accusation qui se dispense volontiers de preuves et n’a que faire de la présomption d’innocence.

« Il veut le pouvoir », « il ambitionne la présidence » et alors ? La belle affaire que voilà !  Accéder aux responsabilités, vouloir convaincre du bien fondé d’un projet et lutter pour l’exécuter, n’est ce pas le propre de tout homme politique ?

On a souvent souligné son manque de réalisme et de realpolitik, on lui reproche à présent de s’appuyer sur le contexte régional et des considérations géopolitiques alors même que ses positions allaient jusqu’à peu à l’encontre des rapports de forces régionaux. On épingle ses alliances, lui qui jusqu’en 2005 en était totalement dépourvu. En gros il serait coupable de faire de la politique !

Ils sont toujours prompts à voir l’épis dans l’œil du général mais jamais la poutre dans celui de ceux qui gouvernent, disons plutôt qui dirigent. La dernière parade fut de dire « tous pareil, tous corrompus » afin de le dissoudre dans un même moule, la quintessence même du discours populiste qu’ils attribuent constamment au général, le genre de slogan qui sert l’impunité, immunise les véritables délinquants et discrédite la politique dans son ensemble avec ce que cela comporte de conséquences pour la démocratie.

Lorsqu’il s’évertue de proposer et d’agir au sein des institutions, de dénoncer l’intolérable, on l’accuse de blocage ; lorsque de guerre lasse il a recours à la rue, il est taxé de populisme. Certes, il a eu recours à des moyens contestables et à aussi eu sa part d’interprétations constitutionnelles tendancieuses. Il faut cependant reconnaître que dès le départ les dès étaient viciés, les règles du jeu perverties, la constitution semée d’incohérences, donnant la part belle à des adversaires qui ne reculent devant aucun coup bas.  Aucune vérité n’est bonne à entendre si elle sort de sa bouche, même si elle résiste à l’épreuve des faits, aucune idée n’est recevable même si elle découle du bon sens.

Qu’importe la légitimité de sa candidature; les nécessités du pacte et de la parité; le fait qu’il soit à la tête du plus grand bloc parlementaire chrétien; qu’il soit majoritaire dans la rue chrétienne, nonobstant les pourcentages et les chiffres -70 %, 60 %, 50% voir moins – il reste plus représentatif que l’ensemble des autres prétendants réunis, ce qui est d’autant plus incontestable depuis son entente avec les F.L; qu’il ait obtenu, bon gré mal gré, le soutien de la majorité des forces politiques parmi lesquelles figurent certains de ses plus farouches opposants, beaucoup préfèrent le diable à Aoun.

Qu’importe que son élection soit le fruit d’une initiative suivie d’un compromis interlibanais, on lui préfèrerait un figurant coopté par la classe politique, parachuté ou adoubé par l’étranger.

« Tout sauf Aoun », un slogan surtout entonné à l’unisson par les élites politique dont la majorité partagent la même phobie viscérale et l’obsession compulsive d’exclure le bouillant général.  Chacun pour soi et « tous contre Aoun » lorsque leurs intérêts l’exigent.

Effectivement, ils firent « tout » afin que ce ne soit jamais Aoun, s’affairant, complotant, médisant, diffamant, sabotant, manœuvrant sans scrupules ni répit, ne reculant devant aucun stratagème, aucune bassesse, aucune compromission, aucun parjure. Le conflit politique est l’essence même de la démocratie et s’opposer à Aoun, ou à tout autre, est un droit, voir un devoir à condition qu’il s’exerce dans le respect de la Loi, de la justice, des règles politiques et de l’intérêt de la collectivité.

Alors pendant plus de 26 ans ce fut effectivement « tout sauf Aoun » avec les conséquences et les résultats que l’on connait. Ce fut toujours eux, « tout pour eux », « entre eux » mais toujours sans Aoun. Et pour ce faire, tous les moyens furent bons jusqu’à tout tolérer et accepter : le vide, le néant, l’absurdité, l’inconcevable et plus encore mais pas Aoun. Que de temps perdu, d’énergie déployée pour l’empêcher d’accéder à la présidence alors qu’aujourd’hui son mandat se serait écoulé et que nous serions peut-être passés à autre chose, du moins nous serions bien plus avancés.

Et bien désormais, ils seront forcés de faire avec celui qu’ils considèrent depuis toujours comme un trouble fête, un empêcheur de tourner en rond, à juste titre d’ailleurs, ce qui est en soit déjà une bonne raison de se réjouir de son élection. Le fait qu’il soit honnis et inlassablement combattu par tant d’adversaires peu recommandables suffit à lui attirer ma sympathie.

Au final ce sera « Aoun ou rien » à la présidence mais non au sein des institutions, de l’administration ou de la vie politique. Car gouverner et se consacrer à l’intérêt général exigent de coopérer et d’échanger, surtout avec les forces qui prônent le changement, c’est le principe même de l’équilibre et de la collaboration entre les pouvoirs et des coalitions politiques.

Le général n’aura eu de cesse depuis son retour d’exil d’initier des ententes, d’ouvrir des portes, d’établir des ponts, de nouer des dialogues et de se prêter au jeu politique jusqu’à mettre de l’eau dans son vin à maintes occasions. Nul ne se sera autant conformer et plier dans les faits aux nécessités du consensus, à l’esprit du pacte et sa traduction concrète, jusqu’à parvenir à des ententes qui vont bien au-delà des déclarations d’intentions stériles et formelles.

Une fois élu, dans le cas où il le serait, il y a fort à parier que ce sera à nouveau « tous contre Aoun » (en espérant que ce ne soit pas « Aoun contre tous ») surtout si le général optait pour les bons choix, ceux du changement et de la réforme. Le cas écheant, et pour une fois, qu’il revienne au peuple et aux urnes d’en juger.

Nombreux de ceux qui voteront pour lui lundi ne le feront pas par gaité de cœur ; ils seront ses premiers opposants dès le lendemain, il ne peut en être autrement. Ironie du sort, juste retour des choses ou revanche de l’histoire, lundi ils voteront pour l’homme qu’ils ont combattu, dénigré, diffamé, persécuté, exilé et marginalisé. Un homme en passe d’accomplir sa vocation, son sacerdoce mais aussi son ambition et qui aura réussi contre toute attente à forcer le destin, s’imposant grâce à sa ténacité, sa persévérance et ses convictions.

Imposée sur les cendres du Palais du peuple en 1989 et ramenée dans les wagons de l’étranger, la République de Taëf qui a honnis le général lui offre à présent sa présidence.

Inversement parmi ceux qui s’abstiendront ou voteront blanc, certains pourraient devenir ses meilleurs soutiens selon les cas et s’il s’engage sur la voie d’un changement réel.

Aussi, il lui faudra garder à l’esprit que « Le pouvoir jaillit parmi les hommes quand ils agissent ensemble » pour paraphraser Hanna Arendt.

Les alliances sont incontournables afin d‘accéder au pouvoir et pour l’exercer mais si elles ne sont pas consacrées par des principes et une vision commune elles peuvent devenir un frein à la gouvernance et à la marche des institutions. Aussi, faut-il savoir s’en distancer lorsque la situation et les impératifs de la fonction l’exigent, quand les valeurs, les principes et les croyances sont sur la sellette. En tant que président le général Aoun ne sera lié désormais que par son serment, le rôle et les responsabilités qui incombent à sa charge, à savoir être le garant de la Constitution, de l’indépendance et de l’unité de la nation. Pour ce faire, et afin d’être un arbitre effectif, il devra libérer la présidence de l’illusion du président otage du consensus inerte des forces politiques, celui dont le seul objectif est de consacrer le statu quo du vide. Le seul consensus auquel il sera soumis est celui représenté par la Constitution, la loi et le pacte de vie en commun. C’est de ce consensus, mais aussi de son poids politique inédit pour un président post Taëf, qu’il pourra tirer sa force et remplir le rôle primordial que lui confère le préambule de l’article 49 de la Constitution.

Comme nombre de mes concitoyens, les attentes à l’égard du général sont à la hauteur, voir plus grandes, que les espoirs déçus de 1990. S’il venait à les décevoir, je serai le premier à dénoncer ses manquements, ses erreurs et ses suffisances et à revêtir le rôle d’opposant farouche, sincère et loyal, car lui plus que tout autre n’a absolument pas, ou plus, le droit à l’erreur. J’espère que sous son mandat nous serons en mesure d’aborder la transition qui doit nous mener « Min dawlat al mazaheb ila dawlat al mawaheb » comme se plaisait à le dire un grand serviteur de l’Etat, l’ambassadeur Fouad el Turk.