Mobilisation de 2019, promesses d’alternative
À l’automne 2019, une onde de choc politique sans précédent secoue le Liban. Le soulèvement de la rue — surnommé « thawra » — transcende les appartenances confessionnelles pour dénoncer un système fondé sur la corruption, l’impunité et l’incurie des élites. Durant plusieurs semaines, des places emblématiques comme Riad el-Solh à Beyrouth ou Al Nour à Tripoli deviennent les théâtres d’une mobilisation massive et horizontale. De cette effervescence émerge une série de collectifs citoyens, d’initiatives locales et de figures indépendantes qui entendent prolonger l’élan révolutionnaire dans l’arène politique.
Trois ans plus tard, ces mouvements traduisent leur engagement dans les urnes. Lors des législatives de 2022, des candidats issus de cette nébuleuse citoyenne remportent treize sièges au Parlement. La société civile libanaise semblait alors avoir trouvé un point d’entrée institutionnel, malgré une configuration politique toujours dominée par les grands blocs traditionnels.
Effondrement électoral et chiffres en baisse
Mais l’élan ne dure pas. Lors des élections municipales de mai 2025, les résultats affichent une régression spectaculaire. À Beyrouth, les listes issues de la société civile recueillent moins de 10 000 voix, contre environ 26 000 en 2022. Ad-Diyar (20 mai 2025) évoque une « disparition en rase campagne » des candidatures indépendantes, tandis qu’An-Naharparle d’un « effet de sidération » parmi les anciens militants.
Le phénomène n’épargne aucune grande ville. À Zahlé, selon Al Akhbar (20 mai 2025), aucune liste indépendante ne parvient à dépasser les seuils requis pour obtenir un seul siège, y compris dans les quartiers où les collectifs citoyens étaient pourtant actifs. Dans la région du Metn, seuls quelques conseillers municipaux issus de la société civile parviennent à se maintenir.
À Beyrouth, le contraste est d’autant plus fort que la mémoire du mouvement « Beirut Madinati », crédité de plus de 30 % des voix en 2016, reste vive. Cette fois, les différentes listes alternatives — « Sahat Beirut », « Madina Lil Jamaa », « Baytouna » — peinent à franchir la barre des 15 % dans les bastions habituels. Al Liwa’ (20 mai 2025) parle d’un « rétrécissement dramatique du socle électoral ».
Résistances locales et géographie contrastée
Une des rares exceptions est observée dans certaines localités druzes du Chouf. Là, des alliances locales ont permis à des figures indépendantes de se maintenir à des niveaux honorables, oscillant entre 20 et 25 %. Selon An-Nahar, cette résilience s’explique par une forte implantation de réseaux éducatifs et de coopératives, qui servent de relais communautaires crédibles.
En revanche, dans les zones chiites du Sud ou de la Békaa, les mouvements citoyens sont quasiment absents. Al Akhbarévoque des « territoires politiques fermés », où les formations traditionnelles comme Amal et le Hezbollah continuent de dominer sans partage, avec des scores proches de l’unanimité dans plusieurs villages.
Dans les régions chrétiennes, la concurrence avec les Forces libanaises et le Courant patriotique libre laisse peu de marges aux candidats indépendants, d’autant plus que la société civile y est souvent perçue comme éloignée des enjeux communautaires spécifiques.
Fragmentation et désillusion militante
Un facteur unanimement pointé dans la presse est la fragmentation du camp citoyen. À Beyrouth, pas moins de sept listes revendiquaient une filiation avec la thawra, sans coordination ni vision commune. Al Liwa’ parle d’une « balkanisation politique » où chacun défend sa propre identité idéologique au détriment de l’efficacité électorale.
Cette division s’explique en partie par des désaccords stratégiques. Certains groupes souhaitent l’institutionnalisation rapide, d’autres préfèrent une présence militante sans compromission. À cela s’ajoutent des clivages idéologiques : laïcité stricte contre pluralisme identitaire, décentralisation radicale contre recentralisation de l’État.
Plus grave encore, plusieurs députés issus de la société civile élus en 2022 sont aujourd’hui perçus comme inactifs ou compromis. Le député de Beyrouth Elias J. a été accusé par plusieurs ONG d’avoir voté contre un amendement crucial sur la transparence des marchés publics. D’autres sont critiqués pour leur silence sur la gestion des fonds municipaux. An-Nahar publie ainsi le témoignage d’une ex-militante : « On ne leur reproche pas l’échec, mais le silence. »
Les partis traditionnels, quant à eux, ont engagé une contre-offensive redoutable. En contrôlant les circuits de distribution sociale — aides alimentaires, services médicaux — ils ont reconstruit des clientèles électorales solides. À cela s’ajoute une campagne médiatique visant à présenter les mouvements citoyens comme « élitistes », voire « hostiles à l’ordre social ».
Et maintenant ? Entre repli et refondation
Malgré ce revers cinglant, plusieurs figures de la société civile appellent à un sursaut stratégique. Dans une tribune relayée par Ad-Diyar, un collectif d’anciens candidats appelle à « reconstruire sur les échecs », en mettant l’accent sur la formation politique, le travail de terrain et l’unification des cadres.
Des séminaires sont prévus cet été à Aley et Antélias pour réfléchir à un socle programmatique commun. L’objectif est de construire une plateforme nationale capable de s’adapter aux réalités locales sans renoncer aux principes de base : lutte contre la corruption, équité sociale, réformes institutionnelles.
Parallèlement, des mouvements choisissent de se recentrer sur des batailles locales. À Bourj Hammoud, une association citoyenne mène actuellement une campagne contre les constructions illégales. À Tripoli, un groupe d’enseignants milite pour la gratuité des fournitures scolaires. Ces initiatives, bien que discrètes, témoignent d’un ancrage plus pragmatique.
Pour d’autres, la page est tournée. « Ce que nous avons vécu en 2019 était un soulèvement, pas une révolution. Et sans structure, il ne pouvait durer », confie une ancienne figure médiatique au Sharq.
Mais même parmi les plus sceptiques, une conviction subsiste : le désenchantement ne signe pas la fin. Il marque une nouvelle phase, plus longue, plus difficile, où la société civile devra composer avec les réalités du pouvoir tout en conservant son intégrité. Ce rééquilibrage entre aspirations et structures pourrait bien dessiner les contours d’un futur politique libanais différent.