Tripoli Revolution Liban
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Voilà deux semaines que le Liban brûle. Ce qui a commencé comme des feux de broussaille qui ont emporté, avec les biens des pauvres gens, chênes, cyprès, pins et autre végétation, n’a pas tardé à embraser tout un peuple. Et qu’on ne vienne pas nous faire croire que la malheureuse taxe WhatsApp a été la goutte d’eau de trop. Surtout qu’on ne rabaisse pas mon peuple à une bande de bavards impénitents abusant d’un service gratuit….oh non….Loin très loin de nous ce portrait réducteur véhiculé par certains….

Non ce qui  flambe, c’est le cœur desséché de tout un peuple. Desséché par des années d’attente vaine, de promesses non tenues et d’espoirs évaporés.
Ce qui flambe, c’est le cœur des vieux qui ont sacrifié leur jeunesse à l’autel des partis, qui ont combattu, perdu, qui un membre, qui des enfants ou des amis et qui se retrouvent aujourd’hui dans une position d’insécurité financière indescriptible.
Ce qui  flambe, c’est le cœur des cinquantenaires qui ont passé enfance et adolescence dans les abris, qui ont construit carrières et familles sur les ruines de pas moins de trois rêves fracassés.
Ce qui  flambe c’est le cœur de ceux qui  enchainent deux boulots ,16 heures de travail, peinent à joindre les deux bouts, et qui voient débarquer de nouvelles taxes.
Ce qui flambe, c’est le cœur de tous ces couples qui attendent, pour fonder une famille, des prêts qui ne viennent plus et qui par manque de moyens voient leurs rêves s’effondrer ou leurs couples s’étioler.
Ce qui flambe c’est le cœur de cette jeunesse qui n’a pas connu la guerre, qui rêve d’avenir, qui fait des études et qui se voit obligée de partir pour cause de chômage ou d’emplois bouche trous alors que leur pays a besoin de compétences qu’elle maitrise mais qu’elle ne peut appliquer.
Ce qui flambe c’est le cœur de ces jeunes qui ne peuvent prétendre à l’université libanaise parce que leurs parents n’ont pas d’accointance politique ou parce qu’ils n’appartiennent pas à une communauté donnée.
Ce qui flambe c’est le cœur d’une jeunesse qui a vu brûler le poumon du monde et quelques jours plus tard se calciner le quart de poumon que ses dirigeants lui ont laissé avant de réaliser que les moyens de le sauver existaient sur le terrain mais étaient inopérants pour cause de magouillage.

Après beaucoup d’hésitation, je suis descendue dans la rue. Oui, je l’avoue j’ai hésité car chat échaudé craint l’eau froide. Mais parce que mes enfants, exilés volontaires suspendus à leurs téléphones, m’ont suppliée, j’ai repris le chemin des places. Mon premier contact avec la rue a été violent, à la manière d’un timoré qui se jette dans une eau trop froide Je n’ai pas honte de le dire : parce que j’ai conscience d’être une privilégiée de la vie, je me suis sentie indigne de la place. Il a fallu que j’accepte que moi aussi j’étais victime du pouvoir, que je réalise que ce que je donnais annuellement à l’Etat aurait dû et pu faire une différence dans la vie des autres pour pouvoir m’imbriquer à la foule. Je me suis installée et j’ai observé.

J’ai vu des femmes. Beaucoup de femmes. De tous milieux et de toutes confessions. Des femmes qui nettoient la place le matin, qui quadrillent le terrain pour s’assurer que personne ne manque de rien, qui nourrissent, qui pansent, qui pensent, qui scandent, qui haranguent .Des médecins, des avocates, des ingénieures, des enseignantes, des journalistes, des femmes au foyer. Des femmes voilées, décolletées, tatouées, botoxées, piercées, griffées, intellos, bimbos. Des femmes libanaises tout simplement. Et non ni putes ni soumises n’en déplaise à certains. Des femmes, des vraies, de celles qui enfantent des mondes.

J’ai vu des  jeunes. Surtout des jeunes. Des écoliers du public et  du privé, des universitaires, des nantis et des déclassés .Des jeunes nés bien après la fin de la guerre qui ne se sentent pas représentés par la classe dirigeante qu’ils dénoncent. Des jeunes qui payent les erreurs de leurs ainés et qui payeront encore longtemps les dettes qu’ils leur ont imposées. J’ai vu des jeunes qui ont laissé leur religion à la maison et qui sont sortis réclamer leur dignité. Des jeunes à qui on impose de vivre dans un pays du quart monde alors qu’ils ont toutes les capacités pour le mener au-devant des nations. J’ai vu tous ces jeunes et j’ai compris le travail silencieux des universités et des associations civiles. Louées soient elles ! Car ces jeunes sont les mêmes que ceux qui occupaient les places en 2015  pour la crise des déchets et qui s’étaient faits tabasser, asperger, gazer et incarcérer. Les voilà, quatre ans plus tard mûris assagis mais déterminés et surtout unis. Et ils m’ont impressionnée par leur maturité, leur sang- froid, leur résolution  et leur solidarité face à l’adversité.

J’ai vu  des vieux. Et sur leurs visages marqués par la gêne et la misère j’ai vu la faillite de la classe au pouvoir, et dans leurs bouches édentées  je n’ai entendu que bénédictions et prières  pour la foule.  

J’ai vu  les forces de l’ordre encercler la place. Munies de tout leur matériel anti émeutes dont elles n’ont eu que peu à user .Je les ai vues entourer la foule, en extraire les violents, calmer les colères,  discuter, sourire, refuser eau et nourriture malgré la chaleur et la fatigue cumulées .Et à aucun moment je ne me suis sentie menacée bien au contraire .Je me suis sentie protégée. Peut -être parce que au sommet il y’a une femme…..

 J’ai vu aussi les slogans affichés sur les pancartes, sur les murs et sur les piliers de la mosquée et de la cathédrale. Les grossiers et les créatifs.

Et j’ai vu les marchands installés avec leurs kiosques aux quatre coins de la place. Car oui le libanais est commerçant.et se doit de faire des affaires. Mais il faut bien manger et donner à manger. Et il y’a aussi les marmites et les sandwiches des volontaires et des gens bien intentionnés.

Dans la place il n’y a pas que des échanges commerciaux, il y a aussi toute la richesse des échanges humains. Parce que tout passe dans un regard échangé, un sourire partagé, une main qui se tend pour relever, des caisses de partage et de résonance. Il y’a des échanges d’idées, des tables rondes et des conférences éducatives. Un bouillon de plaintes mais aussi d’idées sur lesquelles bâtir. Et de ce Hyde Park gris et  bétonné, de cette agora digne de la Berytus antique, personne ne sortira sans s’être enrichi de quelque chose.

Oui j’ai vu cette atmosphère de kermesse, cette liesse perpétuelle, cette bonne humeur qui flotte dans l’air. Ces bouches qui chantent et qui fredonnent à longueur de journée, ces corps qui se balancent jusqu’au bout de la nuit. Mais qui a dit qu’une révolution/révolte/mouvement  devait se faire dans la colère rageuse haineuse et noire.Qui a dit que l’on devait manifester en chemises noires, avec des têtes d’enterrement des gourdins et des pavés ? La joie et la bonne humeur semblent bien plus contagieuses sur le terrain que la violence et la colère.

Et j’ai entendu….des chants patriotiques oubliés depuis longtemps, des slogans sortis des livres d’histoire pour des responsables sclérosés, des refrains visant toute la classe politique et plus particulièrement un ministre d’une arrogance, d’un confessionnalisme et d‘un  populisme sans bornes et dignes des figures noires du siècle passé et qui a cristallisé en sa personne toute la colère de la rue.

J’ai entendu les voix des responsables. Qui se sont perdues dans les cris de la foule. J’ai entendu un premier ministre mal à l’aise dans son discours et dans sa position reconnaitre son impuissance et ses chaines. Et j’ai eu honte. J’ai entendu un président au crépuscule de sa vie, déconnecté de la réalité de la rue, qui a passé sa vie à chercher à  entrer dans  l’histoire, qui a eu la chance de la faire et qui l’a laissée passer. Encore une fois. Et j’ai eu pitié. J’’ai entendu un Sayyed, aussi détaché que les autres et qui ne parlait que de sauver la peau de son parrain sur le terrain. Et j’ai eu la nausée. Et j’ai entendu le silence des 128 députés de la nation quand la Nation qui les a élus les a rappelés à l’ordre et au devoir.

Et j’ai cherché avec les autres, les têtes de ce mouvement. Et je n’ai pas trouvé .Et c’est tant mieux. Car qui ne retient pas les leçons de l’histoire est un âne. Car du dernier rêve brisé nous avons perdu et les têtes et les voix. Et tous les jours depuis ils nous ont manqués et nous  n’avons plus nagé que dans la médiocrité. Et chaque fois que le serment de Gibran retentit sur la place, c’est un coup de hache de plus sur le tronc vermoulu de ce système. Et Samir veille sur la place.

Et alors disent-ils ? et après ? Mais voilà trente ans que le libanais vit dans le présent, incapable de se projeter dans l’avenir à cause de leurs incuries et leurs incompétences. Après ? On fera comme avant. Cette galère s’est maintenue à flots par nos volontés .Tous et un par un. Alors on continuera. On traversera la tempête mais libérés sur un navire de rédemption, plus unis que jamais par l’Espérance. Et on arrivera à bon port malgré les sacrifices et il y’en aura sûrement. Dans les places il y’a des générations qui n’ont vécu que de sacrifices, de système D en Système D, de privations et de pénuries. Dans la Diaspora il y’ a les moyens intellectuels et financiers de remonter la pente. Et le pays possède toutes les ressources humaines et naturelles pour se relever pourvu que les chaines soient brisées et  le chemin balisé.    

Alors laissons danser la foule. Laissons crier la foule. Car l’Heure est venue. On ne comptera pas les minutes et on ne les mesurera pas. Car l’Heure est sûrement venue. L’histoire en témoignera.

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