Les Eglises chrétiennes seront-elles obligées de quitter les Lieux Saints ? (1/3)

Le Parlement israélien a entamé, en première lecture, la discussion d’une proposition de loi prévoyant de transférer à l’État d’Israël tous les biens appartenant aux Églises chrétiennes ([1]). Ce projet d’expulsion des religieux, à l’instar des expropriations des Palestiniens, prôné avec force par l’extrême droite israélienne, pourrait être bloqué à son stade initial. Mais le premier ministre Benyamin Netanyahou, sous le coup de trois procédures judiciaires pour corruption et obsédé par l’idée de conserver les faveurs de l’électorat des colons, très organisés et mobilisés, ne veut pas intervenir.

Baignant aujourd’hui dans une sorte de vertige euphorique avec le sentiment que le parapluie diplomatique américain sera plus fort et plus large que jamais, la droite et l’extrême droite israélienne ont décidé de bouter les Chrétiens hors des Lieux saints parce qu’ils sont à leurs yeux le dernier rempart avant leur contrôle foncier total de Jérusalem.

Face à l’assourdissant silence du Vatican, de Constantinople, de Moscou, de Washington, et des Etats dont la France pourtant historiquement reconnue comme « gardienne des Lieux saints », le 5 septembre 2017, les 13 patriarches et évêques, représentant la totalité des chefs de toutes les Églises chrétiennes de Jérusalem se sont tournés vers les fidèles du monde entier. Ils ont lancé avec un appel à « toutes les personnes de bonne volonté » pour s’élever contre la « tentative systématique de saper l’intégrité de la Ville sainte de Jérusalem ainsi que de la Terre sainte et d’affaiblir la présence chrétienne »« Nous avons toujours été fidèles à notre mission de veiller à ce que Jérusalem et les Lieux Saints soient ouverts à tous (…) et nous nous opposons à toute loi proposée qui restreindrait les droits des Églises sur leurs propriétés (et de) s’assurer qu’aucune autre tentative ne soit faite de n’importe quelle part que ce soit pour changer ce statu quo historique, ses dispositions et son esprit ». 

« Il faut que ces biens restent dans des mains juives »

Pour comprendre les dessous politiques de ces tentatives d’expropriation, il est nécessaire d’avoir en tête que les Israéliens, en application des lois qu’ils ont votés, ne possèdent pas en propre les instruments de leur souveraineté. Le bâtiment de la Knesset, le parlement israélien, au sommet de la colline de Guivat Ram à Jérusalem n’appartient pas à l’Etat hébreu. La Résidence du Président israélien ([2]) dans le quartier de Talbiya non plus. Il en est de même pour la Grande Synagogue de Belz ([3]) à Kiryat Belz et la Bibliothèque nationale d’Israël ([4]) installée sur le campus de Givat Ram. Ils ont été construit sur des terrains loués et à la fin des baux, en application de la loi israélienne 5729 adoptée en 1969 codifiant définitivement la propriété foncière, ils reviennent, avec tout ce qui a été édifié dessus, à celui qui possède la terre c’est-à-dire à l’Eglise grecque orthodoxe.

Pour se construire, à partir de 1947, l’Etat israélien lui a loué des terres au plus proche des murs à l’ouest de la vieille ville de Jérusalem avec des baux emphytéotiques ([5]) de 99 ans. Et ces baux doivent prendre fin en 2046, c’est à dire demain. Si l’église grec orthodoxe ne les renouvelle pas, et pour l’instant elle refuse de se prononcer, les principaux édifices de la souveraineté israélienne changeront de propriétaire pour appartenir à des non juifs.

Vers le milieu des années 90, les prévisionnistes du Bureau Central du Service Israélien des Statistiques éditèrent un rapport confidentiel pour alerter les autorités sur cette situation de la propriété foncière. En réaction, sans publicité, s’abritant derrière diverses organisations sionistes comme le Fond National Juif ([6]), Tel-Aviv tente depuis, en vain, de faire prolonger la durée des baux pour « garder ces terres entre des mains juives ».

D’interminables négociations ont eu lieu d’abord avec le patriarche Grec orthodoxe Diodoros 1er ([7]) afin d’obtenir une prolongation jusqu’en 2151. Les discussions ont duré des années. Le haut dignitaire grec refusait d’obtempérer. En 2000, quelques mois avant sa mort, un accord fut finalement trouvé prévoyant une extension de la durée de location en échange de 20 millions de dollars. Une lettre d’intention fut signée. Mais la transaction fut annulée à la dernière minute, Diodoros 1er estimant avoir été abusé sur les termes des négociations. Cette résiliation relança les pressions et les tractations.

Aujourd’hui, le foncier israélien (hors territoires occupés pour l’instant) est propriété exclusive et inaliénable de l’Etat à 93%. Les 7% restants sont sous le régime de la propriété privée et appartiennent en grande partie aux communautés religieuses chrétiennes et musulmanes. L’Eglise grecque orthodoxe est ainsi le deuxième propriétaire terrien le plus important du pays après l’Administration Foncière Israélienne ([8]) qui gère les biens de l’Etat. Dans la seule ville de Jérusalem, dans et hors agglomération, cette église possède environ les 520 dunums (52 ha), l’équivalent de deux fois la surface de la vieille ville.

Cet article est divisé en 3 parties, retrouvez la prochaine partie ce mardi 24 octobre.


[1] Sources Médias israéliens.

[2] Beit HaNassi.

[3] La plus grande synagogue du monde a coûté plusieurs millions de dollars, construite par les Juifs hassidiques de Belz.

[4] La Bibliothèque nationale d’Israël possède près de cinq millions de documents. Elle est attributaire du dépôt légal de tous les documents publiés en Israël, 90 % de la production nationale. Elle se veut aussi une « bibliothèque nationale juive » et s’efforce d’acquérir et de conserver tout ce qui est relatif aux Juifs ou écrit par des Juifs.

[5]  En hébreu khah`ira.

[6] Le Fonds national juif (FNJ) ou Keren Kayemeth LeIsrael (KKL), en hébreu, : « fonds pour la création d’Israël », possède et gère plusieurs centaines de milliers d’hectares de terres en Israël. Fondé en 1901 à Bâle (Suisse) en tant que fonds central du mouvement sioniste, il s’occupa du rachat de terres en Palestine et de la préparation des futurs pionniers sur le terrain.

[7] Patriarche élu le 16 février 1981 – décédé le 19 décembre 2000.

[8] En hébreu : Minhal mekarkee israel.

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Alain Ménargues

Journaliste d'investigation et Editorialiste / écrivain, Spécialiste des Moyen et Proche Orient , ancien directeur de l'information de Radio France internationale